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Il n'y a pas que le Real ou le Barça dans la vie, il existe aussi un second marché pour les Français

Il n'y a pas que le Real ou le Barça dans la vie, il existe aussi un second marché pour les Français

Le 12/06/2019 à 21:15Mis à jour Le 14/06/2019 à 12:02

MERCATO – A chaque saison, son exil ! De nombreux joueurs de valeur quittent la Ligue 1 pour des championnats plus compétitifs et font les gros titres de la presse spécialisée. Mais derrière cette vitrine, une autre réalité émerge ces dernières années : un second marché connaît un certain succès.

La France a un réservoir formidable de joueurs. Réputés pour leur système de formation, les clubs français sont souvent pris en modèle à l’étranger. L’intérêt des autres championnats pour l’Hexagone demeure constant et les joueurs tricolores sont d’ailleurs le deuxième contingent le plus important de joueurs étrangers dans les 142 principaux championnats dans le monde, selon une étude du Centre International d'Etude du Sport (CIES) datant de 2018.

Chaque été, les clubs de Ligue 1, mais aussi de Ligue 2, perdent leurs meilleurs éléments. Cette intersaison 2019 ne devrait pas déroger à la règle puisque, après Ferland Mendy parti au Real Madrid, plusieurs éléments sont annoncés sur le départ, de Nicolas Pépé à Florian Thauvin en passant par Tanguy Ndombélé. C’est la partie émergée de l’iceberg, la plus médiatisée et donc la plus connue. Mais derrière cette course à la star du moment, un second marché se développe et attire de nombreux clubs étrangers. Cadres de Ligue 2, joueurs en difficultés en Ligue 1 ou jeunes espoirs, ces éléments n’hésitent plus à aller chercher du temps de jeu et de l’ambition hors de nos frontières. Pour expliquer ce nouveau phénomène, Eurosport s’est intéressé à trois clubs dont l’intérêt est grandissant pour l’Hexagone : Mayence (Bundesliga), Brentford (Championship) et Utrecht (Eredivisie).

Des jeunes joueurs et des plus-values à l’horizon

De manière générale, les clubs sont intéressés majoritairement par les joueurs de moins de 25 ans. "En général, plus le joueur est jeune, plus nous avons l'opportunité de développer son potentiel", confirme Brendan MacFarlane, responsable du scouting en France de Brentford, même s’il laisse toujours la porte ouverte à des éléments plus expérimentés. Le club anglais a ainsi fait signer Neal Maupay, Saïd Benrahma et Julian Jeanvier ces deux dernières saisons. Le premier vient de boucler sa deuxième saison outre-manche avec 25 buts et 8 passes décisives, tandis que l’ancien milieu offensif de Nice tourne lui à 10 réalisations et 14 assists. L’ancien défenseur de Reims a lui réalisé une grosse deuxième moitié de saison.

Les raisons sportives vont également de pair avec des logiques économiques. Plus un joueur est jeune, plus la possibilité de réaliser une plus-value intéressante est grande. "Notre philosophie est de recruter des jeunes joueurs afin de les accompagner dans la progression de leur carrière, témoigne Rouven Schröder, directeur sportif de Mayence. Nous savons que 90% ou même 100% des joueurs que nous recrutons ont un potentiel pour viser plus haut, donc qu’ils vont partir et ne pas finir leur carrière à Mayence. Nous voulons les accompagner dans leur développement." L’exemple d’Abdou Diallo, recruté à Monaco alors qu’il était en manque de temps de jeu et revendu à Dortmund pour 28 millions d’euros après une seule saison passée dans la ville de Rhénanie-Palatinat, justifie à lui seul cette politique de transferts. Le directeur sportif allemand se dit d’ailleurs toujours ouvert au dialogue avec les joueurs concernant leur plan de carrière, et ce, dès leur arrivée. "Au sein du club, nous avons une galerie avec le nom des joueurs qui sont passés par Mayence et qui ont ensuite rejoint un grand club", raconte-t-il avec fierté.

" L'objectif est de prendre des jeunes joueurs, entre 19 et 25 ans"

Le son de cloche n’est pas différent à Utrecht. Le club néerlandais a lui aussi son "cas d’école" à faire valoir. Il s’agit de Sébastien Haller, recruté pour quelques centaines de milliers d’euros à l’AJ Auxerre (Ligue 2) avant d’aller se frotter à l’Eintracht Francfort deux saisons et demi plus tard, après 41 buts marqués et un transfert estimé à environ 6 millions d’euros. "L’objectif prioritaire est de prendre des joueurs jeunes, de préférence entre 19 et 25 ans, qui ont déjà une expérience de haut niveau et qui sont prêts pour jouer avec l’équipe professionnelle, confirme Didier Martel, recruteur du club sur le territoire français. Le but est de récupérer des joueurs qui viennent chez nous, qui performent et qu’ensuite on puisse éventuellement faire une plus-value sur ces garçons."

La France, un territoire ciblé

"En France, il y a une très bonne école de football, assure Rouven Schröder. La formation est excellente, aussi bien en Ligue 1 qu’en Ligue 2. Les joueurs sont très dynamiques et leurs profils correspondent bien avec Mayence et avec la Bundesliga en général." L’Hexagone jouit d’une très belle réputation à l’étranger et sa formation est tantôt copiée, tantôt prise pour référence. Brendan MacFarlane avance une autre raison. "L'élément le plus fort du système de développement est le fait que les équipes réserves des meilleurs clubs français jouent presque toutes en National 2 ou en National 3, explique-t-il. Cela permet aux jeunes prometteurs de jouer contre des clubs semi-professionnels. Cela crée une dimension compétitive qui manque aux championnats U23 dans lesquels les équipes réserves des clubs anglais évoluent. En France, un jeune joueur de 17 ou 18 ans jouera contre des adultes, qui ont même parfois 10 ans de plus que lui, ce qui peut le préparer à affronter les rudes épreuves du football professionnel."

Achraf Hakimi et Abdou Diallo au Borussia Dortmund

Achraf Hakimi et Abdou Diallo au Borussia DortmundGetty Images

L’Italie tente d’instaurer un système identique avec la création d’équipes U23 pour les grands clubs de la Botte mais, pour le moment, seule la Juventus a répondu positivement et a vu sa réserve évoluer en troisième division cette saison. Brentford a opté pour une autre option : plutôt que d’inscrire son équipe réserve au traditionnel championnat U23 anglais, le club a décidé de l’envoyer aux quatre coins de l’Europe disputer des rencontres face à d’autres formations U18, B ou même, parfois, des équipes A. Le club anglais a ainsi joué contre l’équipe première de Malmö ou du Slavia Prague ces dernières semaines, et a également affronté les réserves du Bayern, de Nice ou encore du Genoa. L’idée est de varier les catégories d’âge et les styles de jeu, afin de se confronter à plus de réalités et mieux préparer les jeunes joueurs à ce qui les attend au niveau supérieur.

" Si les joueurs sont déjà dans le viseur des grands clubs français, il sera très difficile pour nous de les recruter"

Le point commun des trois clubs de notre panel est qu’ils ont tous un recruteur attitré pour le championnat de France, chargé d’observer les matches de Ligue 1 et Ligue 2, mais aussi à l’échelon inférieur, sans oublier les rencontres des équipes de France, allant des U16 jusqu’aux espoirs. Cette structure leur permet une grande connaissance des potentielles cibles à aller chercher et d’avoir une personne chargée de se construire un gros réseau de joueurs, agents, directeurs sportifs et autres intermédiaires. La réactivité est une clé essentielle quand on ne s’appelle pas Liverpool, Dortmund ou le Barça. "Il faut trouver les joueurs qui attirent notre attention et il y a le bon timing des négociations à avoir, confirme Schröder. Il faut avoir un bon réseau pour cela. Si les joueurs sont déjà dans le viseur des grands clubs français (Paris, Lyon, Marseille), il sera très difficile pour nous de les recruter. Il faut donc trouver les talents avant et les infrastructures qu’on a mises en place sont un avantage."

Brentford a une politique reconnue dans le recrutement de jeunes joueurs et elle a forgé sa réputation. La France est donc un terrain de jeu des plus logiques. "Nous considérons que les trois principaux championnats de France revêtent une importance stratégique pour notre processus de recrutement et nous suivons donc de près la France en tant que région de scouting", témoigne MacFarlane.

Les réussites appellent les prises de risque

Les premiers recrutements sont très importants dans l’élaboration de la stratégie de ces équipes. C’est bien connu, les réussites appellent les prises de risque et l’intérêt des joueurs et agents sera renforcé en cas de succès avec ces premiers joueurs débauchés en France. Didier Martel estime avoir gagné en crédibilité grâce aux performances de Sébastien Haller qui a construit sa carrière par étapes, et pourrait découvrir la Premier League dès cet été. "Sébastien devient aussi un bon argument pour moi, je gagne en crédit car il est venu chez nous et cela a été une réussite, confirme-t-il. Vis-à-vis des joueurs qui peuvent m’intéresser, c’est évidemment quelque chose que je mets en avant dans nos discussions. J’ai évoqué son cas avec Nicolas Gavory et Jean-Christophe Bahebeck par exemple, pour les convaincre de signer chez nous."

Jean Christophe Bahebeck (FC Utrecht)

Jean Christophe Bahebeck (FC Utrecht)Getty Images

Et cela marche. Nicolas Gavory a été l’un des meilleurs latéraux d’Eredivisie cette saison, tandis que Jean-Christophe Bahebeck a su montrer son potentiel avant et après sa longue blessure (rupture du tendon d’Achille). Néanmoins, ne comptez pas sur Utrecht pour faire des folies, même si le club ne s’interdit pas d’aller concurrencer des clubs français sur des jeunes de 16 ou 17 ans. "On peut imaginer le club aller chercher des joueurs dans des centres de formation de Ligue 2 ou de deuxième moitié de classement en Ligue 1, confie Martel, recruteur pour le club néerlandais depuis sept ans maintenant. Utrecht a quand même une assise financière qui lui permettrait de faire un effort économique sur un jeune qui nous intéresse. Mais ce n’est pas un club qui fera des folies, ce n’est pas la politique du club. La stabilité économique passe avant le reste."

Rouven Schröder s’est appuyé sur les réussites d’Abdou Diallo et Jean-Philippe Gbamin pour convaincre d’autres éléments de rejoindre Mayence : "C’est important d’avoir eu les exemples d’Abdou et Jean-Philippe pour montrer à Moussa Niakhaté et Jean-Philippe Mateta qu’ils pouvaient réussir à Mayence. Ce sont deux modèles intéressants pour nous." A Brentford, les réussites de Neal Maupay, Saïd Benrahma et Julian Jeanvier n’ont pas créé de frénésie particulière pour le marché français. "La France a été une région de recrutement extrêmement prospère au cours des deux dernières saisons, mais il n’y a pas forcément de volonté d’intensification de recherches en France, simplement de continuer ce bon travail", tempère Brendan MacFarlane.

Un cadre de travail sans pression et avec du temps

Après avoir noté les réussites de ces clubs, il reste à comprendre les arguments pouvant être exposés à ces éléments et leurs entourages afin de les convaincre de quitter la France pour tenter leur chance à l’étranger. Si, pour Mayence, le fait d’évoluer en première division d’un des quatre grands championnats européens est un argument solide, il n’en va pas de même pour Brentford (D2 anglaise) et Utrecht (Pays-Bas). Le club néerlandais pourrait par exemple bientôt profiter de la campagne européenne de l’Ajax cette saison, largement relayée dans la presse hexagonale et saluée pour son jeu spectaculaire et sa faculté à faire confiance à des jeunes joueurs.

"Avec les prestations de l’Ajax, la vision est en train de changer, confirme Didier Martel. Le championnat néerlandais est un peu plus reconnu et il y a un niveau intéressant, même si ce n’est pas le plus compétitif d’Europe. Il reste quand même médiatisé et beaucoup observé. Et on a d’autres arguments comme le temps de jeu qu’ils peuvent avoir, l’adversité avec des matches contre l’Ajax, le PSV, le Feyenoord, l’AZ... dans des grands stades et avec de belles ambiances. Le foot pratiqué est attrayant : du jeu au sol, ça repart de derrière, ça joue beaucoup au football. Donc Utrecht peut être un palier intermédiaire entre le fait de ne pas toujours être titulaire, ou l’être en Ligue 2, et ensuite partir dans de plus grands clubs après une ou deux saisons chez nous."

" C'est important pour les jeunes joueurs de savoir qu'ils peuvent se développer tranquillement"

A Brentford, on met en avant le savoir-faire et la réputation du club. "Ces dernières années, des joueurs comme André Gray et James Tarkowski ont évolué et progressé au club avant de rejoindre la Premier League et, dans le cas de Tarkowski, de jouer avec la sélection anglaise, déroule MacFarlane. Tous les joueurs français qui ont signé pour le club parlent du plaisir qu'ils ont à jouer en Championship. C'est le troisième championnat en Europe avec le plus de spectateurs en moyenne, ce qui crée une excellente ambiance avec du rythme et une grosse cadence." Ambitieux, le club compte aussi sur son avenir proche avec l’ouverture du nouveau stade en 2020 pour motiver ses potentielles recrues à s’inscrire dans un projet sportif clair et audacieux.

Le cadre de vie et de travail est également évoqué dans toutes les discussions. Si Utrecht est un club très bien structuré, où la pression populaire est toute relative, il se trouve également à 45 minutes d’Amsterdam. Brentford est lui dans la grande banlieue de Londres, une ville qui a toujours attiré les Français. Enfin, Mayence est située sur les rives du Rhin, où l’on peut se concentrer facilement sur le football. L’environnement sait également laisser du temps aux recrues. "Les médias ne mettent pas trop de pression. Par exemple, si on perd quelques matches, il y aura des critiques, bien sûr, mais pas une trop grande pression et c’est très important pour les jeunes joueurs de savoir qu’ils peuvent se développer tranquillement", étaye le directeur sportif Rouven Schröder.

Jean-Philippe Mateta (Mayence)

Jean-Philippe Mateta (Mayence)Getty Images

Dans ce second marché, la relation gagnant-gagnant est un maître mot. Tandis que les joueurs peuvent se développer dans des championnats moins médiatisés, avec moins de pression et où un temps de jeu conséquent les attend, les clubs peuvent compter sur des éléments ambitieux ayant envie d’aller encore plus haut, leur permettant ainsi de réaliser de belles culbutes financières. En investissant du temps et de l’argent sur le territoire français, ces clubs étrangers sont en train de réaliser de belles affaires sportives et économiques. De quoi renforcer l’image de la France, plus que jamais réputée pour être un Eldorado des recruteurs européens, de la première à la troisième division.

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