On connaissait l'angoisse du gardien de but au moment du pénalty, selon Peter Handke (l'écrivain) et Wim Wenders (le cinéaste). Suite à son agression à la bouteille dimanche soir à Lyon, Dimitri Payet a révélé son angoisse de tirer désormais des corners quand l'OM jouera à l'extérieur.
"Au bord des terrains, c'est souvent un bien triste spectacle de parents hystériques qui perdent toute mesure. Une faute non sifflée sur leur enfant, et ce sont toutes les insultes du monde (quand ce ne sont pas les coups) qui s'abattent sur un arbitre, même pas encore majeur parfois. Un entraîneur qui remplace un enfant et là, ce sont les parents qui voient rouge parce qu'il paraît qu'il y avait (peut-être) un recruteur au bord du terrain et que le train de la richesse est en train de filer à cause de l'éducateur. Les éducateurs eux-mêmes n'ont rien fait pour calmer les choses. Le meilleur joueur de l'effectif se comporte mal ? Pas grave, il fait gagner l'équipe, donc on ferme les yeux. [...] Des arbitres assistants qui sont en fait des dirigeants et qui n'hésitent pas à tricher pour que leur équipe gagne."
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Ligue 1
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Ces quelques lignes tirées de l'excellent ouvrage Les hors-jeu du football français (2021 - Talent Sport), sorti il y a deux mois, sont signées Yacine Hamened, 40 ans, éducateur sportif du CO Cachan, en banlieue sud de Paris. En dressant un constat alarmant du football "d'en bas", le foot des jeunes, ce livre rédigé l'an passé s'est révélé prémonitoire des violences diverses qui émaillent le football "d'en haut", notre Ligue 1, en ce début de saison.

Isolement, vulnérabilité

Dimanche soir au Groupama Stadium de Lyon, Dimitri Payet a subi une deuxième agression par jet de bouteille d'eau après celle reçue à l'Allianz Riviera de Nice, le 22 août dernier. L'incident de trop… En état de choc, le meneur de jeu marseillais a fait cette déclaration glaçante le lendemain du match OL-OM avorté : "J'ai maintenant peur d'effectuer des corners lorsque je joue à l'extérieur."
Sans entrer dans les suites judiciaires et disciplinaires de l'affaire, ni refaire le détail des trop nombreux "incidents" survenus en L1 depuis août 2021, ou refaire même le constat commun d'un climat délétère dans les stades de football français, on peut tenter d'aiguiller la réflexion sur les circonstances très particulières des deux actes malveillants qui ont visé Payet.
A Nice et à Lyon, les deux jets de bouteilles (en plastique, heureusement) se sont produits lors de deux corners que Dimitri s'apprêtait à tirer. Outre la situation d'isolement et de vulnérabilité du joueur littéralement "coincé" entre tribune latérale et virage, le corner est avant tout un coup de pied arrêté. Or, les coups de pieds arrêtés adverses sont de plus en plus vécus comme une angoisse terrible pour des supporters qui surinvestissent leurs émotions foot.
Corners, coups francs directs ou indirects, pénaltys : les buts marqués sur coups de pieds arrêtés, outre qu'ils ont aussi un effet psychologique "dévastateur" pour l'adversaire, constituent presque 30% des buts inscrits dans le football actuel. Un bon tiers des réalisations ! C'est sur des corners que Zidane a planté deux fois contre le Brésil en 1998, que Manchester United l'a emporté sur le Bayern en finale de C1 1999, que Ramos a sauvé le Real contre l'Atlético Madrid en finale de C1 2014 ou que Umtiti a envoyé les Bleus en finale face à la Belgique au Mondial 2018…
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Fekir, Dybala, Bruno Fernandes, Çalhanoğlu et autres "mal aimés"

Alors tout est devenu bon pour déstabiliser le tireur : les insultes, les menaces verbales, les gestes obscènes, les sifflets, les rayons laser verts dans les yeux, les lancers d'objets divers qui vont de la grosse boulette de papier aux gobelets remplis d'eau, en passant par des pièces de monnaie et autres batteries de téléphones portables.
A Nice et à Lyon, juste avant les jets de bouteille fatals, Dimitri Payet avait déjà reçu un peu de tous ces projectiles ! Les tireurs de coups de pieds arrêtés sont les plus visés (les gardiens aussi, il est vrai, par les rayons laser) parce qu'ils inspirent le danger. Surtout s'ils sont efficaces : est-ce vraiment un hasard si les grands joueurs souvent haïs sont ou furent Beckham, Özil, Cristiano Ronaldo, Messi, Neymar, Zlatan et chez nous, Dimitri Payet ? Des personnalités talentueuses, parfois clivantes, certes, ou carrément jalousées, mais qui ont comme point commun d'être des fines gâchettes sur tous les coups de pied arrêtés !
On pourrait leur associer d'autres tireurs d'élite moins médiatiques, mais tout aussi redoutés et "mal aimés" dans tous les stades adverses : Fekir, Dybala, Bruno Fernandes ou Çalhanoğlu. Lors des tirs au but, comment les capitaines choisissent-ils les cages où va se dérouler la séance ? Face à son kop de supporters, pour ne pas se faire déstabiliser par les supporters enragés du kop adverse. Certains tireurs flanchent devant ces murs de haine…
Mais ces agressions qui ciblent souvent en priorité les cracks des coups de pied arrêtés relèvent toutefois d'un esprit sportif de plus en plus dévalué et qui vise l'adversaire dans sa globalité. La pédagogie de l'acceptation de la défaite devenue déficiente à laquelle s'ajoute un trop-plein émotionnel de retour post-covid des supporters dans les stades contribuent aux incidents constatés en Ligue 1.
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"Je ne sais pas ce qui s'est passé dans ma tête"

Aux agressions caractérisées du public envers les joueurs se sont ajoutées de multiples intrusions sur les terrains. Des stars bien connues sont visées : Grealish (violenté en 2019 à Birmingham), CR7, Messi, Neymar, Mbappé, etc. Souvent sympathiques, ces intrusions (parfois en plein match) n'en demeurent pas moins elles aussi des "agressions". On le voit à l'image TV : la peur est la première réaction de ces stars, étonnées par ces hurluberlus qui ont échappé à la surveillance de la sécurité.
La "peur de perdre" des supporters agressifs ou l'"amour débordant" des intrus pour les vedettes se conjuguent souvent à leur narcissisme : ils goûtent à leur quart d'heure warholien de célébrité. Cela se traduit par la violence envers des joueurs, tout en sachant ou non que la sanction éventuelle de leur acte peut leur coûter très cher : "Je ne sais pas ce qui s'est passé dans ma tête, l'euphorie, je ne sais pas…", a tenté de se justifier l'auteur du jet de bouteille sur Payet lors de son audition au Tribunal Correctionnel de Lyon.
L'euphorie… Chez les intrus débarquant sur la pelouse, c'est un viol d'intimité qui leur permet de toucher une star, de lui demander maillots, autographes ou selfie. A l'heure des réseaux sociaux qui sacralisent les moments de gloire à la fois futiles ou glorieux, le selfie avec les stars est la quête ultime pour se prouver qu'on existe ou qu'on a existé aux yeux du monde entier.

"Un stade de football est le reflet de l'état de notre société"

Les violences directes ou intrusions sympathiques sont-elles amenées à se multiplier ? Dans une société malade de ses angoisses existentielles et de ce narcissisme exacerbé, sans doute. Quel qu'en soit le prix à payer. Le rectangle vert, ce territoire sacré des footballeurs, n'est donc plus un sanctuaire.
"Un stade de football est le reflet de l'état de notre société, analysait lucidement Vincent Labrune, président de la LFP, pour L'Equipe du mardi 23 novembre, à propos des incidents de Lyon. Et notre société post-crise sanitaire va mal : elle est anxieuse, inquiète, désunie, contestataire et – il faut le dire – un peu folle".
Après le Premier Ministre Manuel Valls giflé publiquement en 2017, c'est le président de la République, Emmanuel Macron, qui l'a été à son tour en juin dernier. Les élus locaux n'ont jamais été aussi malmenés physiquement. Des voyous se filment en train d'agresser leurs profs. Les réseaux sociaux décuplent les envies d'être vu, reconnu, liké...
La veille du Lyon-OM de dimanche soir, lors d'un match des U11 entre Cachan et L'Haÿ-les-Roses, un papa est entré sur le terrain. Il a pris à partie un gamin qui avait juste bousculé un peu son fils, sans réelle méchanceté. Le papa s'en est ensuite pris à l'éducateur avant que tous les autres parents ne s'en mêlent et partent en invectives. "Devant leurs enfants", insiste Yacine Hamened.
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