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L'Atlético de Don Diego, la marque du Cholo

L'Atlético de Don Diego, la marque du Cholo

Le 20/02/2019 à 16:58Mis à jour Le 20/02/2019 à 20:14

LIGUE DES CHAMPIONS - A l'heure d'affronter la Juventus Turin, annoncée parmi les favoris de la compétition, l'Atlético de Madrid s'appuie toujours sur la même recette pour espérer aller au bout. L'équipe est dessinée, calqué même sur le modèle de son entraîneur, "El Cholo" Diego Simeone.

Il s'en faut de six mois pour que Diego Simeone soit, de tous les entraîneurs aujourd'hui en activité dans les grands championnats européens, celui qui soit en place depuis le plus longtemps. Mais cette distinction échoit à Stéphane Moulin, eh oui, en poste depuis juin 2011 à Angers, tandis que l'Argentin n'arriva à l'Atletico que trois jours avant Noël cette année-là.

Rien dans sa carrière n'aurait laissé supposer qu'il pût jeter l'ancre ainsi, lui qui avait toujours eu un faible pour l'air du grand large. Le joueur avait pour coutume de passer trois saisons dans un club avant d'aller en découvrir un autre; le manager en herbe était encore plus remuant, à la limite de l'instabilité. Zoom en accéléré, avant qu'il retrouve l'Atletico où il avait joué entre 1994 et 1997: quatre mois au Racing en 2006, juste après avoir cessé de jouer; un an avec Estudiantes, à qui il donna un premier titre de champion d'Argentine en presque un quart de siècle ; onze mois avec River Plate, avec un autre titre à la clé; une saison écourtée à San Lorenzo; cinq mois et demi à Catania, pendant lesquels il croisa pour la première fois le chemin de Massimiliano Allegri (*).

Puis le nomade plia sa tente, et s'installa pour de bon à Madrid, dans un club qui n'avait pourtant pas la réputation de s'attacher trop longtemps à ses entraîneurs, puisque neuf s'y étaient succédés dans la décennie qui précéda sa venue, dont son compatriote Carlos Bianchi, dix-neuf petits matchs et puis s'en alla. Huit ans ont passé depuis, pendant lesquels le second club de Madrid est devenu le troisième d'Espagne, et Diego Simeone une référence dans le football européen, la question étant de savoir une référence de quoi.

Lucas y Koke Atlético

Lucas y Koke AtléticoGetty Images

Ennuyeux bagarreur

Il n'a rien fait pour qu'on l'aime. Il intimide sur le banc de touche, dans sa zone technique et dans les salles de conférence de presse comme il intimidait sur les terrains, lui qui disait "toujours jouer le couteau entre les dents". Même ses costumes sombres et sa cravate noire semblent choisis pour qu'on voie en lui une sorte de "prince de la nuit", un Méphisto dont la gueule rappelle davantage le patchwork de muscles faciaux de Carlos Monzon que le profil aquilin et les pommettes au fusain de Luis César Menotti. Non, Diego Simeone n'est pas simpatico. Et comme tous les vrais bons méchants, il se fiche royalement de ce qu'on pense de lui et des siens. Un cholo, c'est cela, de toute façon, un homme des rues, un bagarreur, quand bien même le milieu d'où il provienne ne soit pas des plus défavorisés, petit-bourgeois plutôt que prolétaire.

Le jeu de son équipe n'est pas simpatico non plus. Quand on dit la respecter (ce qu'on est bien obligé de faire), c'est en grinçant des dents. Le 1-0 au Rayo Vallecano du week-end dernier était le 52ème de son Atlético en Liga, nouveau record pour un manager de ce championnat. En fait, plus de 20% des victoires des Colchoneros sont acquises sur ce score, ce qui est un autre record, dans le football européen cette fois. 1-0, le signe du cholo. Boring, boring Atletico.

Le romantisme, à d'autres. Si le football argentin continue de se définir - au moins dans notre perception, et dans l'image que beaucoup veulent en projeter là-bas - dans l'opposition entre 'bilardisme' et 'menottisme', le 'cholotisme' se classe sans conteste dans la première catégorie. Bilardo, c'était l'apôtre, si ce n'est l'inventeur de la 'pyramide inversée', du 3-5-2 qui a fait verser tant de larmes d'indignation du côté de Buenos Aires. Mais aussi, et c'est loin d'être si accessoire que cela, donné une Coupe du Monde à l'Argentine. Menotti, c'était le playboy, l'intellectuel, l'artiste qui, clope au bec, battait la mesure comme un Celibidache, pas comme un sergent-major. Et qui, lui aussi, gagna un Mondial.

Tel Herrera

Simeone n'est cependant pas un Bilardo du 21ème siécle, un cynique aux idées politiques douteuses. Et s'il est un entraîneur argentin auquel il me fasse songer, c'est bien davantage à Helenio Herrera - double champion d'Espagne avec l'Atlético au début de sa carrière de technicien, au passage -, probablement le manager le plus détesté de son temps, dont presque toute l'Europe salua la défaite en finale de la Coupe d'Europe de 1967, quand son Inter, grande ou pas, tomba face au Celtic de Jock Stein.

La méthode Herrera était basée sur des préceptes et des instructions qu'on imagine aisément dans la bouche de Simeone, comme "qui ne donne pas tout ne donne rien", que son effectif reprenait en choeur en s'échauffant autour du terrain pendant l'entraînement. Cette méthode n'était pas non plus aussi négative que ce que la jalousie de son succès faisait dire: Giacinto Fachetti, par exemple, fut sans doute l'un des premiers arrières latéraux d'Europe à appuyer aussi systématiquement ses attaquants, comme Juanfran, Filipe Luis et Lucas Hernandez l'ont fait et le font encore pour l'Atletico. Et de la même manière que Simeone a Griezmann, Costa et Morata, Herrera avait Luis Suarez, Jair et Corso, plus le grand Sandro Mazzola comme orchestrateur. Mais que l'Inter jouât "bien" ou "mal", rien n'y faisait. S'il gagnait, on parlait d'une défaite du football. S'il perdait, ce qui ne lui arrivait pas aussi souvent qu'on l'espérait, on s'en réjouissait sans se demander si, au fond, il y avait vraiment une façon légitime de l'emporter sur un terrain de football.

Considéré comme le père du Catenaccio, Helenio Herrera a conduit l'Inter à deux sacres européens, en 1964 et 1965. Il est le dernier entraîneur sud-américain à avoir soulevé le trophée de la C1.

Considéré comme le père du Catenaccio, Helenio Herrera a conduit l'Inter à deux sacres européens, en 1964 et 1965. Il est le dernier entraîneur sud-américain à avoir soulevé le trophée de la C1.Panoramic

Herrera dura huit saisons à la tête de l'Inter avant d'accepter un pont d'or de la Roma. Huit ans alors, en Serie A, c'était déjà long, très long. Simeone, remarquablement, vient de prolonger son contrat avec l'Atletico jusqu'en 2022. S'il va au terme de celui-ci, il aura passé onze ans à modeler une équipe qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau, des gouttes d'eau qui n'en finissent pas de tomber sur le crâne de quiconque la rencontre, jusqu'à la faire hurler. Si c'est parfois une épreuve que de regarder l'Atlético, c'est un supplice que de jouer contre elle.

Ce qu'il fait, personne d'autre ne le fait. Plus important, ce qu'il fait, presque personne d'autre ne pourrait le faire. On ne va pas exagérer et faire de lui un anti-héros : l'Atlético est un des clubs les plus riches du monde, et Simeone l'un des managers les mieux payés de sa profession. Et que cela plaise ou pas, il est aussi l'un des plus grands.

(*) Allegri, alors manager de Milan, sortit vainqueur 2-0 de ce match disputé à Catane. Les deux autres confrontations entre les managers de la Juve et de l'Atletico par un nul 0-0 et une victoire madrilène 1-0 lors de la phase de groupe de la Ligue des Champions de 2014/15.

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