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Tottenham - Mauricio Pochettino, sans trophée mais certainement pas sans mérite

Pochettino, sans trophée mais certainement pas sans mérite

Le 13/02/2019 à 18:40

LIGUE DES CHAMPIONS - Mauricio Pochettino n’a toujours pas gagné de titre avec Tottenham et il est possible qu’il termine, une nouvelle fois, la saison sans pouvoir déposer de l’argenterie dans l’armoire aux trophées des Spurs. Cela ne l’empêche pas d’être un technicien remarquable.

Les amateurs de tennis n'ont aucune difficulté à dresser la liste des plus grands joueurs et plus grandes joueuses de l'histoire de leur sport, de Big Bill Tilden à Serena Williams. Les fans de Formule 1 ne se grattent pas trop la tête non plus quand il s'agit de nommer des candidats à leur panthéon, de Fangio à Lewis Hamilton en passant par Michael Schumacher et Ayrton Senna. Leur jugement reposera en effet sur des données objectives autant que sur les affinités ressenties pour un certain style de jeu ou de conduite, l'élégance de l'un et le panache de l'autre.

Tant de tournois du Grand Chelem au palmarès, tant de drapeaux à damiers agités pour le vainqueur sur la ligne d'arrivée des Grands Prix. Tant de maillots à pois, jaunes, roses ou amarillos, de classiques flamandes et de Milan-San Remo, tant de records sur la piste d'athlétisme, de médailles passées au cou au bord de la piscine olympique, de bagues du SuperBowl. Dans le sport, l'excellence se décline le plus souvent en trophées.

Le plus souvent, mais pas toujours, car le football y veille. On objectera qu'il en va ainsi de tout sport collectif - mais jusqu'à un certain point seulement. Plus que tout autre jeu d'équipe, le football a, ou, en tout cas, a eu d'autres vérités que celles des titres, sans quoi les noms de Lev Yachine, Denis Law, Florian Albert, voire Roberto Baggio n'auraient jamais figuré au palmarès du Ballon d'Or quand ils le firent.

C'étaient d'autres âges du jeu, peut-être, d'avant l'individualisation forcenée devenue de mise depuis une décennie. N'empêche que le sujet prête au moins à discussion, et une discussion passionnée, d'ailleurs, une preuve en étant le vrai-faux débat qui entoure aujourd'hui un manager qui n'a jamais rien gagné en dix ans de carrière, à savoir Mauricio Pochettino.

Mauricio Pochettino

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La bonne réputation suffit-elle ?

"Grand" entraîneur ou pas ? Son palmarès inexistant (hormis la distinction d'avoir été nommé "entraîneur du mois" de la Premier League quatre fois en l'espace en cinq saisons et demi, quand David Moyes le fut à dix reprises) en a encouragé quelques-uns à répondre par la négative. Il y a toutes ces finales et demi-finales perdues en FA Cup et Coupe de la League, le sprint à deux perdu face à Leicester (Leicester ! C'est dire...) en 2015/2016, tous ces coches d'où il a chuté du marchepied.

Pochettino serait une espèce de Bielsa-bis, ce qui relèverait d'une certaine logique, quand c'est au "cinglé" présumé de Rosano qu'il doit d'être devenu professionnel. Il lui doit aussi les premiers commandements de son credo de manager, quand bien même il entre davantage de pragmatisme dans son exercice du métier que dans l'approche presque messianique du jeu de Bielsa. Les arguments contre les deux demeurent cela dit à peu de choses les mêmes, ou le même : ne pas gagner est en soi un échec.

On invalide ainsi le processus par les résultats, dans leur acceptation censément "objective", en laissant de côté le résultat du processus, au singulier, qui n'est pas du tout la même chose. Dans le cas de Pochettino, partout où il est passé, ce résultat a été une progression spectaculaire de l'équipe qu'il prit en mains, du redressement d'un Espanyol relégable à la transformation de Tottenham en un habitué du Top 4, malgré un investissement financier net inférieur à celui de quasiment tous les autres clubs de Premier League: des vingt clubs qui composent aujourd'hui cette division, les Spurs pointent à la dix-huitième place pour ce qui est du classement des plus dépensiers sur les cinq saisons passées. Un palmarès peut s'acheter. Une (bonne) réputation ? C'est bien plus compliqué.

Dans le cas de Tottenham, cette transformation se poursuit, dans un contexte pourtant des plus délicats à gérer. Malgré le train infernal imposé par Liverpool et Manchester City, les Spurs ne sont pas distancés pour de bon dans la course au titre, et sont en fait partis pour finir avec leur meilleur total de points depuis la réduction de l'élite à vingt clubs (88 points au rythme actuel), un total qui, en bien d'autres saisons, leur aurait garanti ce fameux "titre" qui manque à Pochettino. L'emménagement dans le nouveau stade n'est toujours pas d'actualité, alors que le nouveau White Hart Lane aurait dû accueillir son équipe depuis le tout début de l'automne et que les tribunes de Wembley se vident un peu plus au fil des matchs.

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Pas le temps pour les excuses, juste pour les solutions

Le recrutement, on en a suffisamment parlé, a été inexistant, que ce soit l'été dernier ou au mois de janvier. Des joueurs usés par le Mondial, qui durent enchaîner sans véritable pré-saison pour ce qui est de neuf (!) d'entre eux, ont naturellement payé le prix de leur surmenage. Les absences de Kane et Alli dans la première manche de leur huitième contre Dortmund font partie d'une addition particulièrement salée. Sans oublier les absences du talisman Son Heung-Min, contraint de participer aux Jeux Asiatiques et à la Coupe d'Asie pour échapper au service militaire en Corée du Sud.

Pochettino n'a pas cherché d'excuses : il était trop occupé à chercher des solutions, et à les trouver. Fidèle à ses valeurs, il est allé piocher dans l'académie du club, et y a trouvé Walker-Peters et Skipp, comme il avait trouvé Winks auparavant. Des joueurs marginaux ou en voie de le devenir ont retrouvé des couleurs pile au bon moment, comme Lucas Moura, Moussa Sissoko et même Fernando Llorente. Et, surtout, jamais Tottenham n'a cessé de jouer, y compris au Camp Nou, quand il a fallu aller chercher un "résultat", eh oui, pour continuer sa route en Ligue des Champions. On repassera pour ce qui est de la fragilité presque ontologique des Spurs : ceux de Pochettino sont des durs, des têtus, à l'image du joueur de devoir et de talent que Luis Fernandez aurait voulu cloner.

Vidéo - Pochettino : "Ne déformez pas mes propos !"

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Qui joue mieux que Tottenham aujourd'hui en Premier League ? Man City, oui, et Liverpool, encore que les Reds doivent leur réussite actuelle à d'autres facteurs qu'à leur brio offensif, qui n'a pas toujours été en évidence cette saison; et c'est tout. Le dernier entraîneur de Tottenham à gagner un trophée s'appellait Juande Ramos, en 2008. Avant cela, George Graham, en 1999. Je ne suis pas certain que ces noms-là soient prononcés avec la même ferveur par les fans des Spurs que celui de Pochettino aujourd'hui, pour des raisons différentes il est vrai.

Il n'est pas dit que Tottenham se qualifie face à Dortmund. Un titre de champion serait un miracle qui surpasserait celui de Leicester. La FA Cup et la League Cup, si elles furent jamais des objectifs, n'en sont plus aujourd'hui. Bref, il est fort probable que le palmarès de Mauricio Pochettino ne s'enrichira pas en 2019. Cela n'empêchera pas des clubs qui, eux, auront gagné, d'essayer de le convaincre de se joindre à eux. Ce n'est pas une aberration ; ce serait plutôt une raison supplémentaire d'aimer le football, et Mauricio Pochettino.

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