MARTIN LASARTE, ce week-end contre Leganés, Antoine Griezmann s’est fait remplacer à la 57e minute alors que le score était de 1-1. Comment jugez-vous son début de saison ?
M.L. : Premièrement, et de façon très logique, tout le monde attend beaucoup d’Antoine. Quand tu imagines les choses en grand dès l’arrivée dans un nouveau club et que ton pronostic ne se réalise pas directement, tu as l’impression que c’est un échec. Deuxièmement, Antoine n’est pas arrivé dans la meilleure période du FC Barcelone. Au-delà du joueur, je crois que ce Barça n’est pas resplendissant d’un point de vue collectif. Ce facteur n’est absolument pas la faute d’Antoine. Le Barça est très irrégulier : parfois un match est bon, puis le suivant est moyen, puis le suivant est mauvais et le suivant est moyen… C’est mitigé. Dans ces conditions-là, il est difficile de s’insérer dans un collectif avec facilité. Aussi, j’ai observé les premiers et les derniers matches d’Antoine au Barça avec une certaine attention. Désormais, je vois que Griezmann est triste. Je connais son caractère : Antoine est naturellement quelqu’un d’ouvert, joyeux et optimiste. Mais cette tristesse m’interpelle beaucoup.
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M.L. : Je ne sais pas si cela est lié au football ou non, si cela concerne directement son état d’esprit actuel, s’il est mal à l’aise avec une chose en particulier… Peut-être a-t-il pensé que s’intégrer au Barça serait plus facile que cela ? Je ne saurais pas y répondre avec certitude. Mais de manière globale, je ne le vois pas heureux. La dernière fois qu’il a marqué avec le Barça et qu’il s’est mis à envoyer des confettis dans les airs (victoire 5-2 contre le Betis Séville, N.D.L.R), j’ai trouvé sa manière de célébrer assez bizarre. Quelque chose cloche.
Qu’est-ce qui fait que son rendu individuel est inférieur à celui qu’il connaissait à l’Atlético de Madrid ?
M.L. : Évidemment, Antoine était le point de référence à l’Atlético de Madrid. Au Barça, il est aujourd’hui l’une des armes potentielles du FC Barcelone. À ses côtés, il y a Leo Messi, probablement le meilleur footballeur de la planète, mais aussi Luis Suárez (que Lasarte avait également lancé au Nacional Montevideo en 2005, N.D.L.R) et d’autres joueurs qui possèdent une capacité à changer le cours d’un match. Le fait de se retrouver avec des statistiques inférieures à celles de l’Atlético n’est pas un souci en soi. C’est même normal : il s’agit de deux équipes distinctes avec une manière de jouer différente. Aussi, les consignes données à Griezmann à l’Atlético sont différentes de celles données au Barça.

Martin Lasarte sur le banc du Nacional en Uruguay en 2017

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Je n’ai pas la sensation qu’il veuille vraiment jouer à cet endroit-là
Justement, Griezmann semble à l’aise dans un système comme celui de l’Atlético ou de la France mais presque fantomatique dans le schéma du Barça en tant qu’ailier. Pourtant, c’est un système dans lequel il s’était parfaitement épanoui à la Real Sociedad sous vos ordres. Comment est-ce que vous expliquez cela ?
M.L. : À l’époque où Antoine débutait à la Real Sociedad, nous alternions entre un 4-3-3 et un 4-2-3-1. Quoi qu’il arrive, Antoine était toujours placé en ailier gauche dans mon système que ce soit en phase offensive ou défensive. En effet, j’ai l’impression qu’Antoine doit prendre un peu de temps pour se réadapter à cette position sur le terrain. Évidemment, Antoine n’a pas oublié comment jouer à ce poste et il connaît les bases de cette fonction. Mais j’ai aussi une autre impression personnelle : Antoine ne me semble pas à son aise dans ce rôle. Peut-être qu’il faudrait rechercher une autre formule pour trouver l’alchimie collective, mais je doute de l’intention du Barça à vouloir changer sa manière de jouer. Au Barça, il y a toujours un lien fort entre le jeu et l’histoire du club. Cela se travaille des plus jeunes catégories jusqu’à l’âge adulte… Antoine peut jouer à ce poste mais de mes propres yeux, je n’ai pas la sensation qu’il veuille vraiment jouer à cet endroit-là.
Antoine avait 18 ans quand vous l’avez fait débuter chez les professionnels, aujourd’hui il en a 28. Est-ce que cela peut être lié à une croissance physique et mentale importante par rapport à son passage à la Real ?
M.L. : À 28 ans, tu es probablement dans le meilleur moment de ta carrière de footballeur. Il n’y a pas vraiment de question à se poser sur sa capacité à évoluer dans ce registre. Par rapport à ses 18 ans, Antoine me paraît avoir largement amélioré sa capacité à bonifier le collectif. Cette habileté s’est considérablement améliorée lors de son passage à l’Atlético de Madrid et en équipe de France au fur et à mesure des rencontres. À leurs échelles respectives, l’Atlético de Madrid et la France jouaient au rythme de Griezmann : jeu court, jeu long, déplacements latéraux ou horizontaux, construction offensive, repli défensif… Finalement, le fait de voir jouer Griezmann sur un côté au Barça laisse à penser qu’une quantité considérable de qualités liées au joueur sont inutilisées. Dès lors, je trouve qu’il y a une forme de frustration naissante à ne pas pouvoir être aussi productif que dans les équipes précédentes.

Antoine Griezmann regarde en direction de Lionel Messi

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Il est possible qu’il soit respectueux de l’autre. En l’occurrence, respectueux de Messi
Dans une interview publiée par le site de l’UEFA la semaine dernière, Antoine s’est caractérisé comme quelqu’un de "timide". Est-ce que c’était aussi le cas à la Real Sociedad ? Aussi, est-ce que cela vous surprend qu’à 28 ans, cette timidité soit apparente face à Messi ou Suárez ?
M.L. : Dans mes souvenirs, Antoine était timide comme un joueur de football qui intègre l’effectif d’une équipe professionnelle. Il y avait forcément une certaine retenue, un côté observateur… Mais très vite, il s’est adapté car nous comptions sur lui. C’était un enfant solitaire qui avait fait des sacrifices énormes pour venir jouer en Espagne, ses parents étaient loin de lui à cette période. Tous les dix jours, il avait une permission pour aller leur rendre visite mais le reste du temps, il était isolé à Saint-Sébastien. Dès lors, il fallait s’occuper de sa gestion du sommeil ou de son alimentation pour ne pas qu’il ressente trop cette difficulté au quotidien. À l’entraînement, c’était quelqu’un de très dévoué, un excellent coéquipier aimé de tous. Au plus profond de lui-même, je ne pense pas qu’Antoine soit quelqu’un de timide.
En revanche, il est possible qu’il soit respectueux de l’autre. En l’occurrence, respectueux de Messi et de tout ce qu’il apporte au football. Voir Messi et Suárez et savoir les choses qu’ils ont remporté ensemble, c’est possible qu’il y ait de l’admiration. Mais dans ce cas précis, il doit aller vers eux pour leur dire : "Okay les gars, je veux vous aider à gagner, je veux apporter aux succès du club. Que pensez-vous si nous parvenions à trouver ensemble la bonne formule ?" Il faut simplement une discussion honnête et franche, histoire de se dire qu’ils peuvent vraiment réussir ensemble. Néanmoins, cette fameuse alchimie n’est pas encore trouvée. Je ne connais pas beaucoup Messi, mais je connais Suárez. C’est vraiment quelqu’un de bien, un homme de cœur. Après, il existe aussi la possibilité que malgré l’évidence pour certains, les joueurs ne soient en réalité pas compatibles. Pour ma part, cette association me paraît fantastique en théorie. Mais pour des raisons pratiques, il est parfois possible de ne pas trouver le déclic.
Antoine qualifie de "délice" le fait de pouvoir jouer aux côtés de Leo Messi. Cette mise en modèle de Griezmann peut-elle être un obstacle à son adaptation dans le collectif du Barça ?
M.L. : Si le respect est trop grand pour quelqu’un, il est probable que cela puisse obstruer la capacité d’Antoine à donner le meilleur de lui-même. Cela peut même devenir paralysant… Si cela est avéré, Antoine doit dans un premier temps se rendre compte de cette situation. Mais si Antoine parle de cette relation avec Messi avec autant de liberté, cela prouve qu’il n’est pas aussi introverti qu’on veut le faire croire. Antoine est une personne très intelligente. J’espère de tout cœur qu’il va être capable de briser les barrières qui l’empêchent de produire son meilleur football. Peut-être que le principal adversaire d’Antoine actuellement, c’est lui-même. Il doit mettre ce concept de l’admiration de côté et prendre conscience qu’il est un maillon essentiel du Barça dans la quête d’une réussite collective. En tant que coéquipier, il doit apporter des solutions et donner des possibilités à ses partenaires. Ce n’est pas plus compliqué que cela.

Antoine Griezmann

Crédit: Getty Images

En tant qu’ancien entraîneur de Griezmann et si vous en aviez l’opportunité, quels seraient vos conseils à lui donner pour parvenir à sortir de cette situation préoccupante ?
M.L. : Griezmann est champion du monde, il est régulièrement nommé dans les dix meilleurs joueurs du Ballon d’or… C’est difficile de donner un conseil à Antoine (rires) ! S’il me le permet, je me prendrais un moment avec lui pour discuter en tant qu’un véritable ami. Dans ce cas-là, je pourrais lui donner mon avis comme le ferait un père spirituel, un grand frère. J’aimerais lui expliquer ma vision des choses et échanger avec lui, sans lui donner d’instruction en particulier mais simplement savoir comment il se sent. Antoine a vécu des choses importantes dans sa carrière, et les expériences forgent l’esprit. J’aimerais bien être psychologue d’une certaine manière, mais je ne suis sans doute pas formé pour cela.
Dans cette fameuse interview pour l’UEFA, Antoine est questionné sur sa capacité à avoir cru en ses rêves de devenir footballeur professionnel. Il mentionne deux personnes fondamentales : Éric Olhats (son homme à tout faire au moment où Griezmann s’est décidé à partir s’entraîner à Saint-Sébastien, N.D.L.R) et vous-même. Pensez-vous qu’Antoine recherche actuellement quelque chose de son expérience passée à la Real Sociedad ?
M.L. : Le Real Sociedad, c’est une famille. En comparaison, les grandes équipes peuvent paraître assez dépersonnalisées : chacun fait son travail au quotidien, et tout le monde rentre chez lui après l’entraînement. À la Real, ce n’était pas le cas. Il y avait toujours une réunion collective qui suivait l’entraînement, un repas hebdomadaire en équipe pour détendre l’atmosphère… Je ne dis pas que la manière de fonctionner du Barça est moins bonne que celle de la Real, elle est juste différente. Si Antoine n’a pas encore trouvé son équilibre à Barcelone, je reste persuadé qu’il va y parvenir. Il va trouver des gens fiables pour l’aider et surtout, il doit rester Antoine Griezmann. Il ne doit pas agir comme une machine mais comme un homme. Si je le vois triste aujourd’hui, j’espère que cela va finir par changer car j’aime vraiment Antoine. Quand je vois Antoine, Suárez et Jon Aspiazu (ancien adjoint de Lasarte aujourd’hui au Barça, N.D.L.R), j’ai envie de les voir gagner.
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