Lors du tournoi d'échecs de New York de 1927, à en croire une anecdote dont il existe des dizaines de versions, le grand-maître danois Aron Nimzowitsch, qui détestait la fumée de tabac, alla se plaindre auprès de l'arbitre Géra Maróckzy que le cigare de son adversaire du jour, Milan Vidmar, l'empêchait de se concentrer sur la partie en cours.
"Mais il n'est pas allumé", dit Maróczy.
"Peu importe", rétorqua Nimzowitsch. "Tout le monde sait qu'aux échecs, la menace est plus forte que l'exécution".
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Cette proposition, que Nimzowitsch appliqua plus tard au jeu lui-même dans l'un de ses articles théoriques, devint l'un des principes fondateurs de l'école "hypermoderne" des échecs. L'une des illustrations les plus frappantes de son bien-fondé en est la partie à n'en plus finir qui oppose les plus grands clubs européens à l'UEFA, dans laquelle cette dernière est en passe de se faire mater.
La menace, c'est celle d'une Superligue fermée, réservée aux Real Madrid, Bayern et Manchester United de ce monde, qui viderait aussitôt de sa substance la compétition-reine de la confédération européenne - la Ligue des champions. Une menace devenue de moins en moins voilée au fil des ans, au fur et à mesure que les changements de format successifs de la C1 (et, à un degré moindre, de la Coupe de l'UEFA et de l'Europa League) ont contribué à la naissance d'une super-élite de dix ou douze clubs, tout au plus, qui trustent quasiment sans partage trophées et revenus au niveau du continent depuis plus d'une décennie maintenant.
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Les garde-fous n'ont pas tenu

Le paradoxe apparent est que cette emprise grandissante des grandes puissances du football de club est intervenue alors que l'UEFA tâchait de mettre en place des garde-fous censés au moins la contrôler. Pour la confédération, chacune des réformes successives avait pour ambition de trouver un compromis entre les desiderata des superclubs et la volonté de préserver la compétitivité du tournoi, et d'empêcher ainsi que la menace soit mise à exécution.
Ce furent la mise en place des phases de groupe, dès 1991. Alors en guise de quarts de finale. Puis en guise de premier tour, comme c'est encore le cas aujourd'hui. Avec, entre 1999 et 2003, l'orgie de la double phase de groupes pour désigner un top 8. Ce fut le privilège accordé aux ligues les plus performantes (aux yeux de l'indice historique de l'UEFA, établi sur cinq saisons) de compter deux, puis quatre représentants en C1 (1997, 1999), voire cinq si l'un de ceux-ci avait remporté l'Europa League. Comment aller plus loin sans créer de facto la fameuse Superligue que l'UEFA s'était jurée de ne jamais accepter ?
Le problème est que chacun de ces compromis représentait non pas l'établissement d'un nouvel équilibre, mais un recul - l'exécution échelonnée d'une menace que l'UEFA aurait sans doute dû confronter directement lorsqu'elle se fit jour, mais qu'elle se refusa à faire, peut-être par naïveté, peut-être par manque de courage, peut-être un peu aussi par intérêt.
A chaque nouveau plat qu'on ajoutait au buffet servi par la Ligue des champions, c'était toujours ceux qui avaient déjà mangé le plus qui redemandaient une portion, et nous voilà arrivés au stade où les autres n'auront vraiment bientôt plus que des miettes à se disputer.
Petit à petit, l'oiseau a fait son nid, et cet oiseau, comme l'UEFA aurait dû s'en rendre compte beaucoup plus tôt, était un coucou. Et ce mercredi, il est plus que probable que le coucou prendra possession du nid pour de bon même si l'instance promet qu'aucune décision ne sera prise avant le prochain Comité Exécutif, le 19 avril.

Modèle suisse, rattrapage à puissants

Selon la proposition qui sera discutée lors de la réunion virtuelle du Comité Exécutif de l'UEFA de ce 31 mars, la Ligue des Champions adopterait une nouvelle formule à partir de 2024. La décision finale ne sera pas rendue avant le 19 avril, faute d'accord définitif, mais force est de constater qu'on y va tout droit. La phase de groupe qui rassemble aujourd'hui 32 équipes réparties en huit groupes de quatre serait remplacée par un mini-championnat disputé par 36 clubs, conçu sur le "modèle suisse" familiers aux joueurs d'échecs. Le nombre de matches disputés au titre de la Ligue des Champions passerait de 125 à 225. A jouer, mais aussi à vendre. Et qu'importe si les quatre journées ajoutées au calendrier des grands clubs européens - à coup sûr en milieu de semaine - rendrait leur participation à leurs coupes nationales encore moins attractive.
Dans le "système suisse", chaque équipe ne joue pas contre toutes les autres, mais dispute un nombre pré-déterminé de rencontres (dix selon le scénario proposé, cinq à domicile, cinq à l'extérieur) contre des adversaires choisis en fonction de leur classement. Les modalités exactes de la détermination des oppositions - qui joue contre qui - ne sont pas encore finalisées, mais une équipe ne pourra jouer qu'une seule fois contre le même adversaire lors de la première phase de la compétition. D'ordinaire, les matches disputés selon le "système suisse" mettent face à face des compétiteurs qui ont obtenu un nombre de points identique, ou sont les plus proches l'une de l'autre sur le plan comptable.
En termes pratiques, cela signifie que, plus on avance dans la compétition, plus les clubs les mieux classés disputeront de matches contre des clubs qui sont eux aussi en haut du tableau. On renforce ainsi la probabilité de voir se confronter les équipes les plus fortes au fil du tournoi, et donc de multiplier le nombre de chocs entre les formations les plus prestigieuses.
Parallèlement, un 'grand' club qui connaîtrait une entame de compétition difficile se verrait offrir une chance de corriger le tir et de revenir dans la lutte pour une place en huitièmes de finale - rien de changé sur ce plan - en se voyant attribuer une équipe elle aussi mal classée comme adversaire lors de sa prochaine rencontre. Voudrait-on éliminer tout élément de surprise (au-delà d'une défaite inopinée lors des tout premiers matches) qu'on ne s'y prendrait pas autrement.
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Qui sera invité ?

Il suffit de consulter les classements des tournois d'échecs disputés selon cette formule pour se rendre compte que, dans le "système suisse", ce sont toujours les joueurs les mieux classés qui finissent par rafler les prix, car même un faux pas a sa compensation, sa récompense : l'assurance de jouer contre moins bien classé que soi lors du tour à venir, et donc de réparer la glissade qui, dans une poule de quatre équipes, pouvait avoir des conséquences catastrophiques. Cette saison, bien qu'ayant battu le PSG chez lui lors de la première journée, Manchester United fut reversé en Europa League après son dérapage sur le terrain d'Istanbul Basaksehir, par exemple. On conçoit mieux alors pourquoi Andrea Agnelli, président de l'ECA, l'association censée représenter les intérêts des clubs européens, mais aussi et surtout président de la Juventus, a pu parler du “système suisse” comme d'un système “idéal'. On devine pourquoi, et surtout pour qui.
La question est aussi de savoir quels seraient les quatre clubs supplémentaires appelés à prendre part à la compétition, puisqu'ils seraient 36 à être impliqués dans la nouvelle mini-ligue de l'UEFA, contre 32 dans le format actuel de la phase de groupe de C1. Un bruit persistant fait penser que la Ligue 1 se verrait attribuer un quatrième strapontin - à moins que le Portugal, comme cela n'a rien d'impensable, passe devant la France à l'indice UEFA d'ici 2024. Une seconde place serait faite à un club d'un championnat autre que ceux du “Big Five”, l'Ajax par exemple, qui aurait accompli un parcours exceptionnel en C1.
Les deux autres seraient réservées aux clubs détenteurs du meilleurs coefficients UEFA sur les cinq saisons précédentes et qui n'auraient pu se qualifier autrement, une excellente manière de faire revenir dans la course un Arsenal (actuellement 11e de ce classement) ou un Tottenham (12e ex aequo) si les choses se passaient moins bien que prévu pour ces clubs dans leurs championnats nationaux.
Ce projet a suscité l'opposition de l'association des Ligues Européennes, un projet dont son président Lars-Christer Olsson a pu dire qu'il s'agissait "de facto d'une Ligue des champions fermée". Dix fédérations (*) ont écrit à l'UEFA pour dissuader l'instance de l'adopter. Mais rien n'y fera. La Confédération qui espérait avoir tout fait pour empêcher la naissance d'une Superleague s'avérera être l'instrument par lequel cette Superleague verra le jour. L'UEFA pourra la baptiser du nom qu'elle voudra, cela n'en fera pas son véritable parent.
La menace était telle qu'on aura fini par l'exécuter.
(*) Angleterre, Suède, Pays-Bas, Turquie, Belgique, Suisse, Ecosse, Norvège, Danemark et Russie.
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