Chaque fois qu'on a demandé à Sir Alex Ferguson si, considérant les vingt-sept années qu'il passa à la tête de Manchester United, il concevait quelque regret que ce fût, sa réponse fut la même: son équipe, ou plutôt ses équipes, n'avaient pas su traduire en Europe la domination qu'elles exerçaient sur le football anglais comme il était persuadé que ç'aurait dû être le cas. Et chaque fois qu'on lui demanda pourquoi, il revint toujours à la même explication.
L'Europe, dit-il, est quelque chose qu'on apprend. Même en mettant de côté le facteur chance inhérent à toutes les compétitions à élimination directe, le succès dans ses tournois repose aussi sur cet intangible qu'est le "vécu" européen. On gagne parce qu'on a déjà gagné. Ce vécu, un Real Madrid, un Liverpool, un Milan le possédaient, tandis que son Manchester United, qui avait un titre de champion d'Europe de moins à son palmarès que Nottingham Forest (et déjà vieux de treize ans) lorsqu'il en prit la direction, se devait de le constituer à partir de presque rien.
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L'exmple de Manchester United

Même le miracle de Barcelone de 1999 ne changea pas complètement la donne. Tout comme le United de Giggs et Cantona semblait condamné à se heurter à un plafond de verre chaque fois qu'on l'imaginait monter plus haut (se souvenir de la demi-finale contre le Borussia Dortmund en 1996-97, par exemple), ses incarnations suivantes butèrent elles aussi sur cet obstacle invisible plus souvent qu'à leur tour, et il fallut attendre 2007-08 pour qu'un second sacre suive le premier. Un "vécu" peut aussi être celui de l'échec.

A Manchester, le n°1 ce n'est plus MU : "City ne m'inquiétait pas, mais là…"

De même que la victoire engendre la victoire, une défaite, surtout si elle ne respecte pas la logique apparente du jeu et des forces en présence, a une facheuse tendance à faire des petits, elle aussi. Ferguson en était convaincu. Deux Ligues des Champions, pour lui, ne reflétaient en rien le statut réel de son club dans la hiérarchie européenne au cours des deux décennies qui suivirent le titre de champion d'Angleterre enfin remporté en 1992-93.
Or le Manchester City de Guardiola, trois fois champion en quatre saisons, se trouve aujourd'hui dans une situation qui rappelle fortement celle du premier United de Ferguson. Il domine la Premier League (et semble appelé à la dominer) comme MU le faisait alors. Et comme le MU de 1993-98, le City de 2016-20 est, chaque fois, tombé face à supposément plus faible que lui en Europe. Pour MU, les bourreaux se nommèrent Galatasaray, IFK Göteborg, Rotor Volgograd (en Coupe de l'UEFA), Dortmund (excellente équipe, mais aussi grand outsider avant leur demi-finale de C1) et l'AS Monaco, qui fit subir le même sort aux Citizens, également victimes de Tottenham, Liverpool (dans une saison où les Reds ne finirent dans le Top 4 qu'in extremis, vingt-cinq points à la traîne du champion) et Lyon depuis l'arrivée de Guardiola en Angleterre.

"City veut créer une hégémonie, comme le Barça ou le Real à l’époque"

"It's a fucking disgrace"

Le "vécu" de City en Ligue des Champions, au moins jusqu'à cette saison, n'engendre pas vraiment la confiance avant la finale de ce samedi, d'autant plus que s'il fallait trouver un corps-source dans lequel prélever des fragments de l'ADN européen qui fait faute aux Citizens, on pourrait plus mal choisir que celui de Chelsea. Est-ce parce que José Mourinho y était arrivé dans la foulée immédiate de ses succès en C1 et C3 avec Porto ? On n'eut en tout cas jamais l'impression que ce Chelsea-là était condamné à revivre éternellement ces demi-finales perdues d'un souffle (trois en quatre ans, pourtant). C'est parce qu'il n'avait jamais donné le sentiment que c'était la peur, le trac, le vertige de l'inconnu qui lui avaient fait perdre pied, même lorsque John Terry et Nicolas Anelka échouèrent dans la séance de tirs au but de Moscou. Manchester City, c'est tout autre chose.

Manchester City, le plus grand chef-d'oeuvre de Guardiola ?

Chelsea sut se nourrir de sa rage. Le Drogba qui hurle "it's a fucking disgrace" après avoir vu deux pénaltys être refusés à son équipe dans une demi-finale inouïe contre le Barcelone de Guardiola, le 6 mai 2009, est aussi le Drogba qui marque à la 88ème minute de la finale gagnée face au Bayern trois ans plus tard, tout comme il est le Drogba qui, en transformant le dernier tir au but des Blues à l'Allianz Arena, achève leur revanche sur le destin, ou, plutôt, se réapproprie ce destin, lui donne le sens espéré. A partir de là, dans le récit de ce qui s'est passé "avant", chaque match, heureux ou pas, est transformé en une étape dans la marche du couronnement. La part de souffrance acquiert un sens autre. Dans "ADN", ce 'D' est l'initiale du destin.
Ce mot, "destin", est d'ailleurs celui que tous les participants à cette finale auxquels j'ai pu parler - Cech, Mata, Drogba - utilisent pour évoquer l'incroyable parcours. "C'était écrit". Tout le groupe de Di Matteo avait eu, très tôt, la conviction que ce serait "leur" année et, pour Chelsea, cette conviction est devenue un article de foi, qui s'est transmis de groupe en groupe depuis. Curieux comme cette équipe qui semble changer constamment d'entraîneur maintient la continuité autrement, par la présence de joueurs qui auront vu jusqu'à une dizaine de coaches diriger leurs entraînements. A Stamford Bridge, le célébrant compte moins que la messe.

Héritage

Ceux qui disent encore aujourd'hui que "Chelsea n'a pas d'histoire" ont cessé d'avoir une mémoire fonctionnelle il y a plus de vingt ans. La victoire en Coupes des Coupes de Luca Villai en 1998 était déjà l'écho de celle de Peter Osgood en 1971. L'équipe sacrée en 2012 était la descendante directe de celle du premier titre mourinhien en 2005. Celle qui gagna l'Europa League avec Rafa Benitez - un autre vrai "Européen", celui-là - la saison suivante avait amorcé le premier vrai virage, celui du "bye-bye" au noyau formé par Mourinho dans le sillage de Ranieri. Mais Paulo Ferreira était toujours là, tout comme Cech et Lampard. Et parmi les "nouveaux" de 2013, comme Eden Hazard ou César Azpilicueta, certains étaient encore présents six ans plus tard lorsque Chelsea remporta de nouveau la compétition, tout comme, des vainqueurs de 2019, pas moins de neuf pourraient jouer un rôle ce soir (Kepa, Christensen, Azpilicueta, Alonso, Emerson, Kanté, Jorginho, Kovacic et Giroud).

N'Golo Kante

Crédit: Getty Images

Si Chelsea devait perdre ce samedi soir, ce ne serait pas un drame. Au vu des performances les plus récentes des deux équipes et des cotes que les bookmakers ont préparées en conséquence (Chelsea est à 4 contre 1!), ce serait même logique. Mais si Chelsea devait l'emporter, ce ne serait pas si surprenant que cela non plus. Ce serait la confirmation que ce club a une affinité toute particulière avec la compétition qui se refuse à Pep Guardiola depuis qu'il a quitté le Camp Nou et Messi, et que, de toutes les sciences qu'on peut appliquer au football, la génétique est celle qu'on ignorera à son péril. C'est aussi une affaire d'ADN, voyez-vous.
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