Un long calvaire, un sursaut salvateur et un grand bonheur. Dimanche, face à l’Espagne, Hugo Lloris a connu une soirée aux airs de montagnes russes. S’il a fini, comme à Moscou en 2018, par soulever le trophée après des parades décisives, il aura d’abord inspiré la crainte et créé des frissons dans le dos des supporters français à chaque dégagement au pied. Un chiffre confirme l’impression visuelle : face à la Roja, le portier tricolore n’a réussi que 47% de ses passes (17/36) contre 86% à son homologue Unai Simon.
Souvent pointé du doigt, le jeu au pied de Lloris n’a pourtant pas été si catastrophique dimanche selon Christophe Lollichon, entraîneur des gardiens de Chelsea. : "Il n’a pas pris beaucoup de risques, nous explique-t-il. Sur les ballons où la pression était moyenne, il n’a pas cherché à jouer court. Il a un très bon pied gauche quand il est dans le confort. Sous pression, il a l’intelligence de ne pas prendre de risques. Il n’a pas non plus eu toujours les solutions pour jouer court, ça fait partie de ce qui est mis en place en équipe de France où on ne s’écarte pas beaucoup pour lui donner une solution pour garder la balle".
Ligue des Nations - Finales
But contesté de Mbappé : L'UEFA prône une réécriture de la règle du hors-jeu
15/10/2021 À 10:33
"On connaît les qualités de Lloris, complète Christophe Revel, entraîneur des gardiens du LOSC. Aujourd’hui, ça ne sert à rien de développer sur son jeu au pied ou son jeu aérien parce qu’il a 34 ans ou 35 ans et qu’il va finir sa carrière comme ça. Il est titulaire, il a gagné des titres avec l’équipe de France, on doit le prendre comme il est". Autrement dit, n’attendez pas du champion du monde qu’il révolutionne son jeu. "Il joue en Bleu comme il joue à Tottenham", précise Lollichon, sous-entendant que le style de jeu des deux équipes ne se base pas forcément sur une utilisation poussée de leur gardien en onzième joueur de champ. Une tendance pourtant à contre-sens de l’évolution récente du poste.
https://i.eurosport.com/2021/10/12/3235579.jpg

Barthez ou Landreau, formidables exceptions ?

"L’évolution du jeu fait qu’on en demande de plus en plus aux gardiens, retrace l’ancien mentor de Petr Cech. Elle a été initiée par les Hollandais en premier avec l’Ajax, qui aimaient se servir des gardiens dans le jeu. Après, l’Espagne a pris le relais et l’influence de Guardiola en Allemagne a fait qu’ils s’y sont intéressés aussi". Et en France ? "Sans connaître toutes les spécificités des centres de formation en France concernant le travail autour des gardiens, de ce que je vois en compétition, j’ai l’impression qu’on a un petit peu de retard, avance encore Lollichon. On a compris l’évolution du poste mais je trouve qu’on considère encore le gardien comme seulement un gardien mais pas comme un joueur qui a aussi deux pieds".
Mais, promis, les choses sont en train de changer. Car si la prise de conscience a pu être tardive, elle a réellement eu lieu. "L’avancée sur les dix dernières années sur le jeu au pied des gardiens est vraiment exceptionnelle, rembobine Christophe Revel, notamment passé par Lorient ou l’OL. Aujourd’hui, j’ai l’impression que les gardiens de but sont plus à l’aise. Un gardien de 18, 19 ans qui apparaît dans un groupe pro sans posséder un jeu au pied de qualité va être en grosse difficulté voire va être mis à l'écart immédiatement. Aujourd’hui, je ne peux pas concevoir qu’un gardien qui sort de la formation à 18 ans ne soit pas capable de jouer pied droit, pied gauche, au sol ou en l’air à 25 mètres. C’est impossible".
Historiquement, Fabien Barthez ou Mickaël Landreau apparaissent presque comme des OVNIS au milieu des profils types français. Des cadors du poste qui ont pu compter sur un amour du jeu peut-être plus développé que chez d’autres dans la même génération. "Pour avoir connu Mickaël et participé à sa formation, c’est pareil que Fabien Barthez, explique Lollichon. Ces deux gars-là, ils adoraient jouer. Plus ils pouvaient passer de temps dans les jeux de possession, plus ils étaient heureux. Un garçon comme Landreau, il pouvait presque jouer dans le champ. Peut-être pas à tous les postes mais on poussait, à la formation, pour que nos gardiens participent aux jeux de possession pour accentuer ça".

Fabien Barthez, tout en contrôle en 2002

Crédit: Getty Images

Maignan et Meslier, c’est prometteur

Désormais, c’est presque la norme dans tous les clubs professionnels. Résultat : les profils qui émergent sont bien plus alléchants sur ce critère-là. "Si on prend les gardiens français qui exercent : Benoît Costil a un très bon jeu au pied, il pourrait être joueur de champ. Leca a un bon jeu au pied aussi, avec une bonne lecture des situations. Bernardoni, Nardi, Lafont sont des gardiens de but qui ne sont pas forcément joueurs de champ mais qui font rarement des grosses fautes techniques. Gallon à Troyes a un super jeu au pied aussi, énumère Revel avant de se pencher sur la successeur désigné de Lloris en Bleu. Maignan a un jeu au pied droit, pied gauche, jeu court et jeu très long assez exceptionnels".
Une analyse partagée par son coach à l’AC Milan, Stefano Pioli, charmé par la variété du jeu au pied de l’ancien Lillois : "Aujourd'hui, beaucoup d'adversaires viennent nous chercher haut et en un contre un. Nous devons lire les espaces pour faire mal. Avec Mike, on a cette possibilité. Il a une relance longue puissance et précise, vous avez vu ce qu'il est capable de faire ? Il doit être bon dans la lecture des situations, mais son jeu au pied est vraiment un avantage pour nous". Tout ce qui semble manquer désormais à un Steve Mandanda pour récupérer sa place de titulaire à l'OM.
En allant plus loin, les deux hommes sont unanimes sur un sujet : l’identité du prochain crack français dans ce secteur de jeu. "La référence qui arrive dans le jeu au pied, c’est Ilan Meslier, estime Revel, qui l’a lancé en pro à Lorient avec… Landreau avant de le voir exploser à Leeds. Je l’ai eu à Lorient : c’est un gardien de but avant tout mais avec une maîtrise technique de jeu au pied de très haut niveau". "Pour ne rien vous cacher, je voulais le prendre à Chelsea, révèle pour sa part Lollichon. La première fois que je l’ai vu jouer, j’ai vu un libéro. C’était demandé par le club et j’ai adoré de suite. Il est arrivé à Leeds, ça tombe bien avec Bielsa. L’année dernière, au jeu au pied, il a été énorme. Pourquoi ? Parce qu’il aime jouer mais aussi parce qu’il a des solutions. Avec son pied gauche énorme, tout interagit pour que ça soit un gardien performant".
https://i.eurosport.com/2021/10/12/3235587.jpg
Si vous regardez les dernières affiches européennes d’Ederson…
Alors, demain, les portiers tricolores auront-ils tous cette appétence pour le jeu et ses facilités balle au pied ? Pas sûr. "On ne peut pas parler d’école française car il faudrait qu’on ait une philosophie nationale sur le sujet et ce n’est pas le cas aujourd’hui, estime Revel. Les profils de gardiens ne sont pas uniques, donc parler d’école française, c’est trop prononcé. Mais une idée commune existe réellement : faire en sorte que le gardien ne soit plus un handicap jeu au pied".
Lollichon et Revel s’évertuent ainsi au quotidien à systématiser la présence des gardiens dans les exercices de conservation, unique moyen de fluidifier le rapport au jeu des portiers. "Ce n’est pas lors des entraînements spécifiques qu’on fait progresser un gardien au pied, estime le coach des gardiens à Chelsea. Et je me bats, déjà là où je suis, pour ça. En spécifique, on peut faire comme le fait Lloris des exercices où il faut balancer un ballon à 40m, jouer en deux touches pour renverser… Mais le meilleur moyen de faire avancer son rapport avec le ballon, le meilleur moyen de gérer la pression, c’est d’être au cœur des jeux de conservation. Malheureusement, beaucoup d’éducateurs ou d’entraîneurs ont du mal à franchir le pas car ils considèrent que mettre les gardiens dans ces jeux abaisse le niveau technique, ce qui est une connerie monumentale".
Sans pour autant dénaturer leur poulain. Au fond, le match de Lloris dimanche, récompensé d’un 6,5/10 dans nos colonnes, est symbolique d’une qualité qui dépasse forcément toutes les autres : rien ne vaut un gardien à même de sortir LA parade au moment adéquat. "Il ne faut surtout pas que le gardien de but devienne plus joueur de champ que gardien, avertit Revel. C’est le risque à éviter. Ederson à City : son jeu est franchement exceptionnel. Mais si vous regardez ses deux ou trois dernières grandes affiches européennes, il n’a pas été un grand gardien. A l’inverse de Keylor Navas qui n’a pas un jeu au pied exceptionnel mais qui a été exceptionnel par ailleurs".
Ligue des Nations - Finales
Veni, vidi, vici : Les Bleus et le goût retrouvé de la conquête
11/10/2021 À 22:24
Ligue des Nations - Finales
"Croyez-vous encore en nous ?" : En Belgique, la crise de confiance s'installe...
11/10/2021 À 13:26