C'est une scène qui ramène à une époque où le PSG accumulait les déceptions, plutôt que les victoires : les deux recrues uruguayennes de l'été 2005, Cristian Rodriguez et Carlos Bueno, contraints de prendre leur mal en patience en tribunes pendant de longs mois. Alors que les dirigeants parisiens se rongeaient les ongles, un nom apparut sans doute pour la première fois dans les colonnes des journaux français, celui de Paco Casal, agent des joueurs, mais surtout, homme le plus influent du football uruguayen.
Habitué des coups de force, cet Uruguayen né au Brésil avait décidé d'exfiltrer les deux promesses charruas sans verser un centime à Peñarol, leur employeur, avec qui Rodriguez et Bueno étaient en conflit. La bataille juridique se poursuivra pendant six mois, avant que les deux jeunes charruas ne puissent fouler la pelouse du Parc des Princes. C'était bien avant l'arrivée des dirigeants qataris, et bien avant Cavani. Avant aussi, que la Celeste reprise en main par Oscar Tabarez, en 2006, redevienne un adversaire redouté, et que ses joueurs, dont Cristian Rodriguez, s'unissent pour s'opposer au pouvoir presque absolu de Paco Casal…
D'une carence, le football uruguayen a fait une force. Son réservoir démographique restreint - 3,5 millions d'habitants aujourd'hui - et sa prise en tenaille entre les géants argentin et brésilien, a généré un instinct de survie qui a conduit ses joueurs à se distinguer par leur garra charrua, cette rage de vaincre inextinguible. Il fallait au moins un supplément d'âme pour se hisser à hauteur des mieux servis par la nature, au point de remporter deux Coupe du monde et quinze Copa América. Avec son marché intérieur rachitique, l'écosystème du football uruguayen le condamne toutefois à vivre dans une frugalité certaine.
Ligue des Nations
Deschamps : "Kylian Mbappé est Français, ça me va"
IL Y A 19 HEURES
Installations spartiates, salaires modestes, et des dirigeants qui peinent à joindre les deux bouts. C'est dans ce paysage dénudé que Paco Casal a commencé à amasser une fortune qui en fait aujourd'hui l'un des hommes les plus riches d'Uruguay. Au cœur des années 80, il devient l'agent qui sait négocier des transferts en Europe, avant tout en Italie. Quelques exemples : Ruben Sosa à l'Inter Milan, Nelson Gutierrez à la Lazio, ou Enzo Francescoli au Matra Racing. Les deux derniers deviendront ses associés quand il crée Tenfield, groupe spécialisé dans les retransmissions sportives.

Enzo Francescoli, Coupe du monde 1990

Crédit: Imago

"Je paie 500 dollars à un chauffeur pour qu'il t'écrase et on s'arrangera"

Amateur de chemises col pelle à tarte ouvertes jusqu'au bas du torse façon Al Pacino dans Scarface, Casal est devenu un homme puissant dans un football pauvre. Il gagnait la reconnaissance des dirigeants de clubs qui renflouaient leurs caisses grâce aux transferts en Europe, en même temps qu'un pouvoir d'influence. En 1998, l'agent, qui venait de créer Tenfield, devenait aussi le propriétaire des droits de retransmission de la sélection. Un contrat systématiquement renouvelé depuis et qui court jusqu'à la Coupe du monde 2022. Comme Tenfield retransmet également le championnat de première division, Casal tient littéralement les cordons de la bourse du foot uruguayen. "Souvent, les clubs peuvent accourir vers Casal pour qu'il paie leurs dettes, précise Daniel Rosas, éditeur d'El País, et parfois il efface leurs ardoises, mais en échange, il détient lors vote".
Quant aux dirigeants qui ont osé s'opposer à Casal, ils ont presque tous raconté les mêmes histoires de menaces aux relents mafieux. "Je paie 500 dollars à un chauffeur pour qu'il t'écrase et on s'arrangera pour que cela ressemble à un accident", aurait ainsi dit l'agent à un émissaire de Juan Pablo Damiani, le président de Peñarol, qui cherchait alors à obtenir le paiement de transferts de Rodriguez et Bueno. Selon un article de la revue Caras y Caretas, l'entrepreneur qui se revendique comme l'homme le plus riche d'Uruguay pouvait aussi exhiber une liste de 200 personnes qu'il rémunérerait mensuellement, dont des politiciens et des journalistes. Plus proche de nous, en 2011, lors des négociations sur les droits d'image de la sélection, Sébastián Bauza, alors président de l'AUF (association uruguayenne de football), avait vu Casal sous-entendre qu'il connaissait les horaires de sortie de ses filles, alors collégiennes. Glaçant...

Godin, Suarez et Cavani montent au front

Aujourd'hui, les opposants les plus redoutables à Casal n'évoluent pas dans les bureaux, mais sur les pelouses les plus scrutées de la planète : ils se nomment Diego Godin, Luis Suarez, ou Edinson Cavani. "Nous avons la plus absolue conviction que, jusqu'aujourd'hui et contre tout critère de rationalité et de justice, l'entreprise Tenfield a eu le monopole de l'exploitation des actifs de l'AUF", dénonçait ainsi en octobre 2016 les joueurs de la Celeste, dans un communiqué. "Et nous ne consentirons plus que cette situation perdure sans faire face", prévenaient-ils. Menés par capitaine Godin, ex-joueur de Casal, les internationaux ont même amené sur la table de l'AUF une proposition de Nike, à l'été 2016, qui cherchait à devenir le nouvel équipementier de la Celeste, aux dépens de Puma. Plus qu'une lutte entre marques, il s'agissait d'une attaque envers Tenfield, au pouvoir si absolu que la firme négocie également le contrat de l'équipementier de la sélection.
Comme pour les droits de retransmission, l'entreprise de Casal avait parfaitement scellé son affaire dès 1998 en imposant une clause lui permettant d'égaler l'offre d'un nouvel arrivant sur le marché. L'action des internationaux eut au moins pour mérite d'obliger l'AUF à examiner l'offre de Nike et de contraindre Tenfield à accepter une sorte de victoire à la Pyrrhus : Puma habille toujours la Celeste, mais pour égaler l'offre de Nike, le montant du contrat a été multiplié par cinq. Une somme qui n'avait pas évoluée depuis 1998, malgré les succès de la Celeste d'Oscar Tábarez, avec la demi-finale de la Coupe du monde 2010 et le succès lors de la Copa América 2011 en points d'orgue.
Ce conflit entre les sélectionnés et Tenfield explique en partie pourquoi l'AUF se trouve aujourd'hui sous tutelle de la FIFA. Car si la Celeste est un modèle de continuité depuis le début du cycle vertueux entamé en 2006 avec le retour d'Oscar Tabárez à sa tête, en coulisses, c'est le chaos qui prédomine. "Il existe une lutte de pouvoir, avec d'un côté Godin et Lugano, et de l'autre Casal et Tenfield", brosse Daniel Rosas. A la fin août, l'intervention de la FIFA a notamment été provoquée par l'incapacité de l'AUF de se choisir des nouveaux statuts conformes aux exigences du grand gendarme de la planète foot. Aux mains des présidents de clubs, l'Assemblée se refusait à une ouverture démocratique, en donnant suffisamment de place et de pouvoir aux joueurs, au foot féminin, ou au foot amateur, entre autres.

Cavani et Godín - Uruguay

Crédit: Getty Images

Menaces de mort

La semaine dernière, les représentants de dix clubs sur les quinze de première division, dont la plupart doivent de l'argent à Casal, se sont aussi prononcés pour le maintien du vote à main levée. Les joueurs de la sélection se sont, pour leur part, félicités de l'intervention de la FIFA, via un communiqué, où ils ont encore tapé sur Tenfield, sans avoir besoin de nommer l'entreprise et son grand chef. "Il est indispensable de réviser les contrats signés par l'AUF pour déterminer s'il y a eu pendant les vingt dernières années, des intérêts illicites ou des cas de corruption lors de l'élaboration de ces contrats», ont même revendiqué Godin et consorts. Une attaque explicite à l'empire de Paco Casal.
Cette mobilisation celeste a pour grand mérite de mettre sur la place publique des négociations décisives pour la santé du football local, puisque la sélection, via les droits de retransmission et les ventes marketing, est la principale pourvoyeuse de recettes pour l'AUF. Protégés par leur cote de popularité au pays, Cavani et consorts peuvent monter au créneau sans craindre de trop dures représailles, même si Diego Lugano, à l'origine de la rébellion de la sélection, avant que Diego Godin ne prenne son relais, a confié avoir reçu des menaces de mort.
"Le football uruguayen est un désastre, une honte, a d'ailleurs taclé en février dernier dans une interview au Folha de Sao Paulo l'ex-capitaine de la Celeste, que certains accusent d'avoir oeuvré en sous-main pour que la FIFA se mêle des affaires de l'AUF, des contrats éternels et peu de démocratie. Les joueurs partent aussi très jeunes car les infrastructures sont déficientes : pas de physiothérapie, pas d'investissement dans la technologie, rien ! Et nos espoirs de changement reposent sur la sélection". Jamais le pouvoir de Paco Casal n'a été autant contesté. Mais, pour le moment, l'agent et magnat tient toujours le football uruguayen dans ses mains.
Coupe du monde
Deschamps sur le "sujet sensible" du Qatar : "Chaque personne aura sa liberté d'expression"
IL Y A 19 HEURES
Coupe du monde
Deschamps l'assure : Les Bleus "sont libres de s'exprimer" sur le Qatar
IL Y A 21 HEURES