"J'ai 80 ans, dont 72 dédiés au football. Certains diront que je représente le football ancien, mais le football moderne est la synthèse du football ancien". Voilà comment Cesar Luis Menotti a répondu aux doutes autour de sa capacité à assumer ses fonctions de directeur des sélections argentines malgré son grand âge. Avec une rhétorique plus proche de celle d'un professeur d'histoire que d'un entraîneur de football. Fidèle à son personnage.
Premier sélectionneur champion du monde avec l'Argentine (1978), mais aussi un ex-militant du parti communiste et grand amateur d'art, l'ex-entraîneur du Barça (1983-1984) a toujours été plus qu'un entraîneur. Plus qu'à ses vieilles médailles, c'est d'ailleurs surtout à la force de ses idées, et son talent pour les exprimer, qu'il doit le respect qu'il peut inspirer, surtout dans tout le monde hispanophone - de l'Argentine en Espagne, en passant par le Mexique. Son aura, ses convictions fermes sont aussi ce qui a conduit l'AFA à faire de nouveau appel à lui au cœur d'une période où l'Albiceleste vit une crise de résultats et d'identité.
Un entraînement de Menotti, c'est un cours de créativité
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Longtemps clope au bec, avant qu'un problème de santé ne lui fasse renoncer à son addiction, Menotti fut sans doute le premier entraîneur à s'ériger contre le culte de la victoire par tous les moyens nécessaires, et d'articuler un discours qui fait du ballon l'acteur central du jeu. Encore aujourd'hui, il est d'ailleurs le grand porte-parole de l'école du "beau jeu". Pour sa rectitude idéologique, mais aussi parce que personne n'en a parlé aussi bien à travers les décennies. "Quand je l'ai connu, il m'a enlevé le bandeau que j'avais devant les yeux, nous dit ainsi Marcelo Michel Leaño, devenu, en 2018, l'entraîneur le plus jeune de première division mexicaine (Necaxa), à 31 ans. Il m'a fait comprendre que le football n'était pas une science mais un phénomène culturel et une expression artistique, que notre rôle d'entraîneur était de proposer le meilleur spectacle possible".
"Un entraînement de Menotti, c'est un cours de créativité, poursuit Leaño, qui avait connu l'éminence argentine lors de sa dernière pige d'entraîneur, aux Tecos Guadalajara, en 2008. Il veut que la liberté l'emporte sur la mécanisation, et il sait marquer l'imaginaire des joueurs par des formules imparables.Par exemple, ils leur disaient ceci :'L'action qui mène au but ne se cherche pas mais apparait'". Une ode à la patience.

Cesar Luis Menotti et Julio Grondona, ex-président de la fédération argentine

Crédit: Getty Images

Menottistes vs bilardistes


Sans surprise, l'octogénaire n'a pas annoncé un objectif quantifiable quand il a pris ses fonctions, le 14 janvier. Il n'a pas parlé de trophées ou de finale, mais de "récupérer l'essence du football argentin, qui est basée sur la merveilleuse relation du joueur argentin avec le ballon", comme il l'a expliqué dans les colonnes de Sport. "Si je devais synthétiser, je dirais que l'Argentin a la technique du joueur brésilien et le caractère d'un Uruguayen, étayait-il. Pour cette raison, nous sommes une race spéciale de footballeurs."
Avec son verbe élégant, mais aussi avec la légitimité que lui avait donné huit années passées à la tête de la sélection (1974-1982), César Luis Menotti a structuré, dans son pays, le débat autour du jeu. L'Argentine s'est ainsi longtemps divisée, et l'est encore un peu, entre les menottistes, pour qui bien jouer rapproche de la victoire, et les bilardistes, adeptes des trois points par tous les moyens nécessaires. Si l'on résumait de manière sommaire, il y avait d'un côté, un libertaire, et de l'autre, un "obsessif". Sélectionneur de la merveilleuse Argentine U20 de Diego Maradona et Ramon Diaz championne du monde 1979, Menotti aime aussi s'enorgueillir d'avoir été un pionnier du football de possession à Barcelone. Un style qui valait alors à son équipe de se faire huer dès qu'elle passait le ballon en retrait, même si l'intention était in fine de pouvoir mieux avancer.
Pour Menotti, "ceux qui ont joué savent que courir derrière le ballon est moche et à quel point il est beau de bouger quand on l'a". Devant de telles convictions, rien d'étonnant à ce que Pep Guardiola, quand il s'apprêtait à devenir entraîneur, ne se soit pas seulement attardé dans la maison de campagne de Marcelo Bielsa, mais aussi dans le bureau alors encore enfumé de Menotti. Les deux hommes, qui échangent encore régulièrement, se vouent une admiration réciproque. "Guardiola a assassiné le camp d'en face, disait ainsi l'Argentin à El Grafico en 2012, c'est un ouragan dévastateur. Grâce à lui, aujourd'hui, même les Italiens veulent avoir le ballon et jouer."

Le choix fondamental du sélectionneur

Eloigné des bancs depuis 2008, le vieil homme n'a toutefois jamais perdu la foi. "Quand j'entraînais en deuxième division mexicaine, il se débrouillait pour regarder les matches, et me faisait part de ses observations", s'émerveille Leaño. Toujours prêt à s'enthousiasmer quand une équipe joue un football à son goût, Menotti a appelé plus récemment Gabriel Heinze, auteur d'une première moitié de saison remarquée à la tête de Vélez Sarsfield. Ce goût de la transmission l'avait d'ailleurs conduit, en avril dernier, à créer son école d'entraîneur en ligne, qu'il pensait sans doute comme sa dernière grande œuvre, avant que l'AFA ne l'appelle à son chevet. Il avait alors reçu des messages de félicitations et de reconnaissance de la part de références de son sport : Xavi Hernandez, Mario Kempes, Emilio Butragueño, Javier Mascherano, et bien sûr, Pep Guardiola.
Depuis 1983 (Coupe du Roi et Supercoupe d'Espagne), Menotti n'a pourtant rien gagné, mais sa manière de concevoir le football n'a cessé d'essaimer. Au Mexique, où il a dirigé El Tri de 1991 à 1992, il a ainsi aidé au rebond d'une sélection alors en pleine crise. "Il a changé nos mentalités, abonde Leaño, on a enfin joué face aux meilleurs sans complexe".
Le foot c'est comme le tango, tu ne peux pas courir tout le temps
Comme directeur des sélections argentines, Menotti aura notamment la responsabilité de choisir, cet été, le sélectionneur, alors que le contrat de l'actuel, Lionel Scaloni, prend fin au terme de la Copa América 2019. Mais ce n'est pas une tâche à laquelle il veut encore penser. Sa priorité est de prendre à nouveau du plaisir devant les matches de l'Albiceleste. "On doit être comme un orchestre", a souhaité l'esthète argentin, qui affectionne les métaphores musicales. "Le foot c'est comme le tango, tu ne peux pas courir tout le temps", avait-il ainsi lancé, acerbe, pour critiquer l'Albiceleste de Jorge Sampaoli. Pour ses détracteurs, Menotti ne serait d'ailleurs qu'un beau parleur qui a finalement peu gagné, et dont les convictions seraient avant tout rhétoriques. Ils ont ainsi beau jeu de rappeler que son Argentine 78 était loin de proposer un football audacieux, et pouvait même incarner une sorte de réaction face au football total des Pays-Bas.
L'homme de gauche qui a triomphé sous la dictature n'en reste pas moins un point de référence pour ceux qui privilégient la manière sur le résultat. Et pour ceux qui aiment entendre parler football avec poésie. "Le ballon est pour les joueurs ce que les mots sont pour les poètes, considère d'ailleurs Menotti, dans leurs pieds ou dans la tête de certains d'entre eux, ils se transforment en œuvre d'art. Ce que m'a donné de plus important le football, c'est que j'y ai trouvé une forme d'expression." A 80 ans, El Flaco poursuit son œuvre de militant du beau jeu.

Cesar Luis Menotti

Crédit: Getty Images

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