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Supporter une équipe, est-ce renoncer à défendre le jeu ?

Supporter une équipe, est-ce renoncer à défendre le jeu ?

Le 07/09/2018 à 00:17Mis à jour Le 07/09/2018 à 12:19

Michel Platini nous ressemble un peu. Comme nous, il aime parler jeu. Mais duquel parle-t-il exactement, du beau ou du moche ? Focus sur une schizophrénie propre à tout amateur se piquant de football et de conversation.

Dans une interview accordée à un grand quotidien sportif français datée du 29 août dernier, Michel Platini évoquait sa passion pour le jeu sous la forme d’une étrange contradiction. D’un côté il confessait une admiration sans borne au football de Cruyff et Guardiola - "son fils" - qui selon lui ont "mis au-dessus de tout la vitesse, la vivacité, la technique… (et) l’intelligence de jeu", réitérant publiquement sa dévotion à l’égard du beau jeu. De l’autre, il confessait sa "fierté" cocardière devant la victoire estivale française dans une compétition dont la qualité de jeu l’avait pourtant déçu.

Voilà un malaise commun au philosophe et à l’amateur de football. À mesure que l’âge fait son travail, il enrichit leur culture respective de concepts, de lectures, d’expériences originales tout en tâchant d’entretenir vaille que vaille quelques vieilles fidélités. Dans le silence de leurs esprits tourmentés, ils assistent alors à la cohabitation douloureuse entre un expert rompu à la constatation de faits objectifs et un supporter passionné sans aucun esprit critique envers les couleurs de son enfance. Les années passant, ces deux personnages coexistent de moins en moins silencieusement sans pour autant communiquer. Et, la lutte dialectique prenant la forme d’une croissante contradiction intérieure, l’amateur est naturellement porté vers une discipline qu’il pratiquera dès lors avec la même gourmandise seul ou en équipe : la conversation de football. Mais à quel genre politique appartient cette étrange discipline ?

De Platini à Platoche

Revenons à Michel. Ainsi chez lui, comme dans tout amateur, d’un côté il y a Platini, son admiration pour le jeu entendu comme discipline artistique dont il célèbre les plus talentueux créateurs (en l’espèce Cruyff et Guardiola) au nom de la raison, de la culture et de l’objectivité. Il admire volontiers le Barça-Santos de 2011 (et ses six milieux de terrain) comme une abstraction de Rothko au nom d’une idée plus grande qu’il se fait du football comme d’un art majeur. Mais cet expert objectif et rationnel est contraint de cohabiter avec un monstre sorti de l’enfance responsable de toutes ses nostalgies. C’est alors au tour du bon Platoche, ancien numéro 10 empanaché de l’équipe de France, de se mettre à louer le "sentiment d’appartenir à un pays" en opposition directe avec l’éthique universaliste et rationnelle (ce qu’il appelle "le jeu") que Platini semble prôner et admirer par ailleurs.

Johann Cruyff

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Constatant la béance qui se creuse entre sa raison et sa passion, entre l’expert et le supporter, Michel tente alors difficilement de s’interposer entre Platini et Platoche, en concluant d’un mystérieux aphorisme : "Chacun supporte son équipe, moi je ne défends que le jeu". Il y avait donc, dans le football, une différence à faire entre "supporter une équipe" et "défendre une idée". D’un côté la passion, de l’autre la raison. D’un côté de la barrière le supporter, de l’autre l’expert. Et au milieu, une frontière infranchissable ?

L’expert et le supporter

Intéressante distinction. Creusons un peu plus. Force est de constater d’abord, que Michel a plutôt raison. La tension interne est d’ailleurs inévitable. Comme lui, tantôt on se pique de nostalgies prophylactiques ressuscitant de vieilles images, d’anciennes icônes poussiéreuses, de glorieuses banderoles oubliées, d’improbables loyautés. Tantôt, à force d’en regarder, on prendrait volontiers le parti du "jeu" comme Platini, c'est-à-dire celui d’une certaine manière rationnelle de se rapporter aux rencontres qu’on voit.

Ainsi, la chose la plus intéressante dans ce que dit l’ex-patron de l’UEFA c’est de constater que cette cohabitation entre l’expert et le supporter ne s’organise pas que sur les plateaux de télévision mais également à l’intérieur d’une même personne et d’un même emploi du temps. Amateur de beau jeu raffiné et gourmand de cuisine chauviniste, tantôt Michel calcule, tantôt Michel chérit. À égale mesure et à égale distance.

"C’est beau" ?

Nouveau problème : lequel de ces deux Michel s’exprime quand il dit "c’est beau !" ? L’expert ou le supporter ? Sont-ils condamnés à s’ignorer l’un l’autre au risque de la folie ou y a-t-il un terrain commun leur permettant de s’entendre c’est-à-dire, en l’espèce, de s’écouter ? C’est le rôle de la conversation sur "le beau jeu" injustement réduite à une simple affaire de goûts et de couleurs. Certes, le jugement sur le "beau jeu" a l’air d’être une succession d’opinions subjectives, individuelles, passionnelles, propres à la vision de chacun. Bref, une histoire de supporter. Pourtant, dit le bon vieux Kant, dire que quelque chose "est beau" ce n’est pas la même chose que de dire "ça me plaît". Au contraire, dire "c’est beau" c’est dire quelque chose de plus, c’est "prétendre à l’universalité", autrement dit c’est espérer secrètement que le plaisir que je ressens soit également partagé par mon voisin de tribune ou mon camarade de canapé. Le supporter, quand il juge, se déguise en expert. Et inversement ?

Pep Guardiola

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Vaincre et convaincre

En réalité la question du "beau jeu" n’est pas une affaire de simples subjectivités divergentes, de goûts et de couleurs irréconciliables, mais d’éthique commune. Il s’agit au travers de l’organisation du débat sur le beau dans le football, de donner forme réelle à la possibilité de tomber un jour d’accord. Prenons un autre exemple. Au fond de chaque adepte de Mourinho subsiste le secret espoir de parvenir à convaincre un jour un guardiolien - et inversement - du bienfondé de son engagement à grand renfort d’arguments rationnels et objectifs et non d’uppercuts dans la mâchoire ou de directs dans l’estomac.

C’est donc l’existence préalable de la conversation de football qui a rendue possible le désaccord sur le jeu et, par voie de conséquence, les écoles de pensée divergentes (est-ce un hasard si ces deux hommes ont en commun un même goût de la culture et de la controverse ?). C’est parce qu’il y a débat, qu’il y a arguments. C’est parce qu’il y a conversation de football que l’idée de "beau jeu" existe donc (pour la soutenir ou la contredire, peu importe). Dans une telle conversation les arguments, donc, ne s’opposent pas. Ils s’affermissent à mesure qu’ils s’échangent. Ils enrichissent notre respective faculté à voir les choses non seulement de notre point de vue personnel, mais également dans la perspective de celui qui les écoute. Bref à connaître autrui c’est-à-dire, au bout du compte, nous-mêmes. Le mourinhiste parviendra-t-il cette fois-ci à convaincre le guardiolien ? Platini-le théoricien parviendra-t-il à contredire Platoche-le chauvin ? La possibilité du débat d’idées, c’est peut-être cela qu’on appelle "la culture foot".

Du club à la meute

Pour saisir la profondeur et la nécessité de la conversation sur le "beau jeu", il faut donc comprendre qu’à l’intérieur de tout débat esthétique il y a un morceau de culture qui se partage. Cette présence silencieuse rend possible l’exercice, dans le cadre égalitaire de la conversation, de la tendance naturelle de chaque individu à la sociabilité ; d’où l’importance des formes dans le débat, bien supérieure à la question du fond.

Conséquence : méfions-nous donc de ceux qui tiennent absolument à mettre "tout le monde d’accord" à grand renfort de palmarès, de "pragmatisme" et de "vérité du terrain". Ils se méfient toujours de la conversation de football au motif qu’elle ne mènerait jamais nulle part, qu’il n’y aurait là que "des mots", qu’une affaire de "goûts et de couleurs", inutile philosophie de comptoir à l’attention des esprits mal redressés.

Mourinho Guardiola

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Ces hommes qui nous désignent ont plus à voir avec l’antique manière de soumettre leur contradicteur par voie de fait qu’avec l’éthique moderne de la conversation. La grandeur du sport est de s’être institué comme conversation c’est-à-dire d’avoir substituer la parole à la violence, le club à la meute. Au fond, il est parfois utile de le rappeler, la conversation de football exerce la plus grande des vertus démocratiques : ne plus être supporter de sa seule couleur ; mais devenir avec l’âge et l’expérience, tout comme Michel ces derniers temps, supporter d’une idée.

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