Par Vincent BREGEVIN et Maxime DUPUIS

8 Juin 1990 - 8 Juin 2020. Trente ans déjà. Le Mondial 1990 siffla, aux yeux des observateurs et des spectateurs, la fin de la récréation. Quatre ans après le festival mexicain, le raout transalpin ressembla à un rendez-vous manqué avec l’histoire et le plaisir.

Football
Les Nuits Magiques de "Toto" Schillaci
12/05/2020 À 22:59

Quatre ans à attendre, quatre ans pour ça. Peu de buts (2,2 de moyenne), de la violence, une finale à l’image d’un drôle de mois, dans la lignée d’un match d’ouverture Argentine - Cameroun plus avare en occasions qu’en cartons rouges. Et, pour nous Français, l’absence d’une sélection chère à notre cœur et qui ne s’était pas relevée de la fin de carrière du plus italien de nos internationaux…

Et pourtant, tout ne fut pas si sombre. Les deux auteurs de cet article étaient enfants à l’époque des faits et, sans que ce soit une excuse, ont vibré comme jamais. Parce que c’était leur première Coupe du monde devant le poste de télévision. Et, forcément, c’était bien. Trente ans après, ils gardent une forme de tendresse pour une compétition qui en a cruellement manqué.

L'incroyable épopée des Lions Indomptables

Personne ne pouvait imaginer que le Cameroun ferait souffler un vent de folie sur cette Coupe du monde irrespirable. Ce n'était pas forcément parti pour. De son exploit face à l'Argentine en match d'ouverture (0-1), il reste une violence extrême avec deux expulsions et un traitement de faveur dont Claudio Caniggia est miraculeusement sorti indemne. Mais la suite, c'est un pur bonheur au rythme des pas de danse de Roger Milla.

Les inimitables pas de danse de Roger Milla pendant la Coupe du monde 1990

Crédit: Eurosport

Il y a d'abord cette victoire face à la Roumanie (2-1) et le doublé de son inoxydable avant-centre, 38 ans à l'époque. Il y a ensuite la qualification en prolongation face à la Colombie et le but mythique de ce filou de Milla, au nez et à la barbe d'un José René Higuita médusé. Il y a enfin ce match de feu face à l'Angleterre, qualifiée in extremis grâce à deux penalties de Gary Lineker après avoir vu le spectre de l'élimination. L'aventure a pris fin aux portes du dernier carré. Mais le souvenir inaltérable de ces Lions Indomptables, premiers quarts-de-finalistes africains de l’histoire, est resté. Ils ont fait rêver la terre entière. Et dans ce Mondial, faire rêver n'était vraiment pas un mince exploit.

La folie "Toto" Schillaci

C'est une histoire comme on les aime. Pour le côté improbable de voir un joueur méconnu devenir la star du tournoi le plus prisé du football. Pour le côté symbolique de voir un Sicilien faire chavirer toute l'Italie. En trois semaines, Salvatore va devenir "Toto" pour l'éternité. Schillaci lance la Squadra Azzurra en sortant du banc pour délivrer son équipe face à l'Autriche. Il donne forme au rêve transalpin en marquant à chaque tour à élimination directe, jusqu'à la demi-finale fatale face à l'Argentine. Il grave son nom pour de bon dans la légende du Mondial en devenant le meilleur buteur de l'épreuve avec un 6e but lors de la victoire face à l'Angleterre pour la troisième place. Il est vite retombé dans l'anonymat. Mais grâce à cette Coupe du monde, on n'oubliera jamais la légende de "Toto" Schillaci.

La joie de Salvatore Schillaci après son but face à l'Eire, en quart de finale de la Coupe du monde 1990

Crédit: Getty Images

Maradona, du talent et des larmes

Quatre ans après son récital mexicain, Diego Maradona en a réussi un autre dans son pays d'adoption. Mais aux envolées lyriques sud-américaines a succédé une tragédie aux faux airs de comedia del arte, conclue par des larmes sur un podium, un jour de finale de Coupe du monde perdue. Parce que Maradona, l'homme de Naples, avait brisé le rêve italien et le reste de la Botte était bien disposée à le lui faire payer. De cette Coupe du monde de Diego, il reste également une main, encore, mais sur sa ligne cette fois. Face à l'URSS, c'est ainsi qu'il sauva la patrie au cœur d'un premier tour inaccompli au possible. Il restera aussi un somptueux slalom réussi face aux Brésiliens, terrassés en huitièmes de finale. Il restera Diego Maradona, génial et diabolique. A jamais.

La main de Diego Maradona contre l'URSS lors de la Coupe du monde 1990

Crédit: Getty Images

Le chef-d'œuvre de Baggio

Il y a eu peu de buts dans ce Mondiale mais il y en a un qu'on ne peut pas oublier : le chef-d'œuvre de Roberto Baggio face à la Tchécoslovaquie. Au départ, l'action semble anodine tant l'Italien est loin du but. Mais derrière, c'est le génie à l'état pur. D'abord un une-deux d'école avec Giuseppe Giannini pour éliminer deux Tchécoslovaques. Puis une conduite de balle immaculée, un ballon touché quasiment à chaque foulée. "Roby" passe entre deux joueurs, évite un tacle tout en souplesse avant de faire littéralement danser le dernier défenseur. Et pour finir, la vista : un intérieur du pied parfaitement masqué pour prendre le gardien à contrepied. Sa joie enfantine et spontanée parachève idéalement l'un des moments les plus mythiques de ce Mondial, dont il ne fut qu’un intermittent du spectacle.

Roberto Baggio, en route pour signer un chef-d'oeuvre de la Coupe du monde 1990

Crédit: Eurosport

Le sacre si symbolique d'une nouvelle Allemagne

Cela commence par une impression de surpuissance. Une victoire de haute-volée face à la Yougoslavie (4-1) avec un but somptueux de Lothar Matthaüs. Elle donne le ton. La RFA, puisqu'elle s'appelait encore comme ça, impose sa supériorité match après match sous la houlette de son numéro 10, futur Ballon d'Or. Son organisation est sans faille, sa dimension athlétique inégalable et son talent indéniable. Et, au passage, son maillot est génial.

Lothar Matthaüs célèbre son but face à la Yougoslavie lors de la Coupe du monde 1990

Crédit: Imago

Le champion d'Europe néerlandais passe à la trappe. La surprise tchécoslovaque aussi. L'Angleterre également, avec le tir au but manqué du malheureux Chris Waddle en demi-finale. Reste cette dernière marche, fatale à la Mannschaft en 1982 et 1986. Mais cette fois elle va au bout. Grâce à un contexte plutôt favorable, c’est vrai. Mais aussi à cette personnalité qui lui avait cruellement fait défaut au moment d'aller chercher le sacre en Espagne et au Mexique. C'est l'acte d'une renaissance. Celle d'une équipe de foot. Mais surtout celle du peuple allemand, officiellement réunifié quelques mois plus tard.

La modernité des incrustations TV

Visuellement et esthétiquement, il ne reste pas grand-chose de la Coupe du monde sur le terrain. A côté, en revanche, c'est différent. Enfin, quand on dit à côté, ce serait plutôt devant la télévision. Tout personne en âge de se souvenir de la deuxième Coupe du monde italienne de l'histoire ne peut avoir oublié les incrustations qui accompagnaient la diffusion du Mondiale.

A une époque où le chrono et le score n'étaient pas en permanence accrochés à la mire, elles apparaissaient comme par magie, avec deux drapeaux qui flottaient au vent. A l'époque, c'était terriblement moderne. Parce que, pour la première fois en Coupe du monde, des informations supplémentaires apparaissent (comme les buts marqués dans le tournoi, l'âge, la position du joueur). Moderne et minimaliste. On appelle ça une madeleine. Et l'Italie l’aimera tellement qu'elle les conservera pour la Serie A, championnat dominant des années 90.

Higuita, heureusement qu’il était là

C'est une Coupe du monde si pauvre en fantaisie. Mais heureusement, il y a José René Higuita. Le fantasque gardien colombien égaye ce Mondial dans son style inimitable, avec ses sorties loin de son but et ses prises de risque balle au pied. Il est le parfait contre-exemple d'un tournoi où la rigueur et la prudence sont de mises. Cela finit par lui être fatal lors du huitième de finale perdu par la Colombie face au Cameroun. L'image de Roger Milla lui volant le ballon à 20 mètres de son but avant de marquer malgré un tacle désespéré du portier des Cafeteros restera comme l'un des temps forts de l'épreuve. La chance ne sourit pas toujours aux audacieux. Mais au moins, il y en avait un en Italie cet été-là.

Roger Milla, Jose Higuita, Coupe du monde 1990

Crédit: AFP

Lineker, marquant à tous les niveaux

Gary Lineker a laissé deux traces indélébiles sur le Mondial 1990. La première, au fond de son short, lors de l'entrée en lice de l'Angleterre face à l'Irlande. La seconde, dans les esprits, à l'issue de la demi-finale perdue face à l'Allemagne. C'est après cette fameuse séance de tirs au but perdue par les Anglais qu'il eut ces mots, entrés dans la légende et ressassés jusqu'à plus soif, depuis : "Football is a simple game ; 22 men chase a ball for 90 minutes and at the end, the Germans always win." L'attaquant des Three Lions a fait son beurre sur l'expression, entrée dans l'histoire du football. Lineker aura aussi marqué la Coupe du monde de son empreinte éternelle. Meilleur buteur en 1986 (6 buts), le joueur de Tottenham en ajoutera 4 en Italie, dont deux lors du match le plus emballant du tournoi, en quart face au Cameroun (3-2, ap). Avant de quitter l'Italie sur un geste plein de classe en félicitant son successeur, "Toto" Schillaci, à l’issue du match pour la troisième place.

Gary Lineker, dépité face à l'Allemagne en 1990.

Crédit: Imago

Le point final (du droit) d'Andreas Brehme

Andreas Brehme a laissé une empreinte certaine dans l'histoire de l'équipe d'Allemagne. 86 sélections, déjà. Deux finales de Coupe du monde, aussi. L'une perdue, l'autre gagnée. Et 8 buts. 8 buts, pour un latéral, c'est pas mal. Et c'est encore mieux lorsque 5 de ces huit réalisations sont inscrites en grande compétition. Brehme a toujours été l'homme des grands jours. Bats et la France l'ont appris à leurs dépens en 1986.

En 1990, le joueur de l'Inter trouva la faille à trois reprises, dont une, à jamais inscrite au patrimoine du foot et dans l'histoire de l'Allemagne, l'année de sa réunification. En finale, il fut l'unique buteur. Un penalty tout ce qu'il a plus de contestable, à la fin d'un match tout ce qu'il y a de plus déplorable, mais qu'il embellit d'une frappe chirurgicale et on ne peut mieux placée. Dans le soupirail de Goicoechea. Et du pied droit, s'il vous plait. Parce que, oui, Brehme tirait les coups francs du gauche. Et les penalties du droit. Pourquoi donc ? "Et pourquoi pas ?", a-t-il un jour répondu. Unique en son genre.

Andres Brehme transforme le penalty et l'Allemagne file vers le titre

Crédit: Imago

La fin de l'ancien monde

Des matches fermés, des buts trop rares, des tacles assassins, une vague ambiance de corruption... La Coupe du monde 1990, c'est le climax d'un football d'une autre époque. Mais finalement, elle a surtout plongé ce sport dans une nouvelle ère en entraînant des changements nécessaires. Le sketch de la passe à dix entre l'Egypte et l'Eire en phase de poules a contribué à la suppression de la passe en retrait au gardien. Le passage à la victoire à trois points dès l'édition suivante en 1994 a lui aussi favorisé un football plus offensif.

D'autres mesures ont été adoptées pour donner plus de vie dans le monde du ballon rond. On n'a plus revu des arbitres tout de noir vêtus. On a vu apparaître les noms des joueurs sur les maillots. Le football a changé de culture et le contraste avec un Mondial réussi aux Etats-Unis quatre ans plus tard en a été la plus belle preuve. Pour beaucoup, la Coupe du monde italienne a été la pire de l'histoire. Mais il fallait certainement passer par là pour permettre une évolution salvatrice dans le foot.

"Ciao Italia, Hello USA" : Le passage de témoin entre les Coupes du monde 1990 et 1994

Crédit: Imago

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