Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le regrette, le football n'a jamais été plus 'scientifique' qu'aujourd'hui. Qu'il s'agisse du régime alimentaire des joueurs, de la gestion de leurs biorythmes, de la médecine sportive, de l'analyse des données... on pourrait continuer longtemps ainsi. C'est comme si tous les clubs se livraient à une course aux armements que leur promettent les raffinements de la technologie, à la recherche du "gain marginal" qui pourrait déjouer les lois de la statistique et faire tomber la pièce du bon côté à - presque - tous les coups.
Suivez une année complète de sport et d’événements sur Eurosport pour 69,99 euros !
Pourtant, parallèlement, dans un domaine au moins, le football n'a sans doute jamais été plus irrationnel que maintenant ; et pas dans n'importe quel domaine, l'un des plus essentiels, des plus déterminants : celui du choix des entraîneurs.
Bundesliga
Upamecano et Hernandez de retour dans le groupe du Bayern
IL Y A 21 MINUTES
Une nouvelle notion a vu le jour, celle de leur supposé "ADN", une notion mystérieuse dont, quand on s'y arrête un instant, la connotation "scientifique" n'a pas plus de sens que le jargon employé par les lithothérapeutes pour donner une légitimité à leurs élucubrations. Mais c'est pourtant en prenant en compte l'ADN des entraîneurs qu'ils avaient choisis que des clubs comme Barcelone, la Juve, Chelsea, l'AS Monaco et Manchester United se sont tournés vers Ronald Koeman, Andrea Pirlo, Frank Lampard, Thierry Henry et Ole-Gunnar Solskjaer. Avec le succès que l'on sait.

Cruyff était le généticien

Il est évidemment arrivé autrefois que d'anciennes légendes d'un club le retrouvent une fois passés de l'autre côté de la ligne de touche, pour le plus grand bien des deux parties. Carlo Ancelotti, par exemple, remporta le scudetto et la Ligue des Champions avec Milan comme joueur et comme entraîneur ; mais ce n'était pas par magie, ou en raison d'une sorte de communion mystique avec son club de coeur.
Avant de retrouver San Siro, Carletto était passé par Reggiana, Parme et la Juve. Il suivait une route tracée par presque tous les grands techniciens italiens, lesquels, tôt ou tard, font le tour des grandes institutions du calcio sans trop se soucier de leurs affinités particulières. Capello : Milan, Roma, Juve. Lippi : Sampdoria, Atalanta, Napoli, Juve, Inter. Trapattoni, joueur "historique" de Milan, entraîna bien les Rossoneri, mais c'est avec la Juve et l'Inter, leurs deux plus grands ennemis, qu'il gagna la plupart de ses titres. L'ADN ? Quel ADN ?

Johan Cruyff

Crédit: Getty Images

Il y eut Cruyff, bien sûr. Mais Cruyff, quel que soit son profond attachement à la Catalogne, n'y réussit pas à cause de son ADN. En fait, dans ce cas précis, l'héritier fut le généticien. Cet ADN, c'est lui qu'il l'inventa.
Alors, pourquoi cette obsession aujourd'hui ? Pourquoi Barcelone, encore, qui vient de se séparer de Ronald Koeman, songe-t-il maintenant faire appel à Xavi ? Xavi, dont le vécu de technicien se limite à deux saisons avec Al Sadd, qui était déjà champion du Qatar lorsqu'il en prit la direction en mai 2019 ?

Désespoir de cause et pression des supporters

Peut-être est-ce en désespoir de cause, comme un patient qui souffre d'un mal chronique se tourne vers les manipulateurs de cristaux quand la médecine traditionnelle déclare forfait. Barcelone était déjà bien mal en point - financièrement comme sportivement - lorsque Koeman, le buteur légendaire de la finale de Wembley en 1992, succéda à Quique Setien. Manchester United ne savait plus vraiment à quel saint se vouer après avoir fait l'expérience du démon Mourinho, et se tourna donc vers le buteur légendaire de la finale du Camp Nou de 1999.

"Pour Xavi, c'est le pire moment possible mais il n'y aura jamais de bon timing avec cette équipe"

La pression des supporters y était aussi pour quelque chose. En choisissant des "héros" comme Koeman, Solskjaer - ou Pirlo, ou Lampard -, les dirigeants des clubs concernés savaient se concilier le soutien de leurs bases ; ils savaient aussi qu'en faisant cette politesse à un passé brillant, ils "achetaient du temps", comme disent les Anglo-Saxons. Le revenant serait aussi un rassembleur, donnerait au moins un moment de répit à l'institution ébranlée.
Et parfois, c'est vrai, c'est d'un rassembleur et de répit qu'il est besoin. Personne ne niera que Solskjaer, en particulier, avait été un choix inspiré pour pacifier un vestiaire empoisonné par la fin du règne mourinhien. Mais, une fois la paix rétablie, était-il celui qui saurait reconstruire le vaste édifice que le spectre d'Alex Ferguson n'avait pas cessé de hanter ? Non, d'évidence ; et on n'avait pas attendu la catastrophe de dimanche dernier pour le savoir.

Un mythe plus fort que jamais

Les Italiens ont un mot merveilleux, traghettatore - littéralement, le "passeur" qui mène sa barque d'un bord du fleuve à l'autre - pour qualifier ces techniciens dont le rôle est de gérer une transition et, qui, une fois arrivés à bon port, laissent alors la main à mieux qualifiés qu'eux pour reprendre le large. Solskjaer était - aurait dû être - de ceux-là dans le cas de Manchester United. Les circonstances faisaient que ses connexions avec l'histoire et le vécu du club représentaient un réel avantage, qu'il eut le mérite de savoir exploiter. Le fameux "ADN" avait une fonction ponctuelle à remplir dans l'environnement mancunien d'après Sir Alex ; il n'en demeurait pas moins une fiction.

Ole Gunnar Solskjaer, Sir Alex Ferguson

Crédit: AFP

Oui, une fiction, qu'on entretient aujourd'hui comme jamais, ce qui n'est pas un hasard. C'est quand une chose vient à manquer qu'elle acquiert le plus de relief et qu'on lui accorde une importance inédite, et cette chose qui est venue à manquer, c'est tout simplement l'identité. Ce que sont aujourd'hui les identités de Barcelone et de Manchester United est bien difficile à cerner. Plus on les proclame haut et fort, plus on se replie sur elles, plus on exprime la crainte qu'elles aient disparu.
Mais qu'étaient-elles exactement ? Quelque chose de fluide et d'intangible, quelque chose de fuyant, quelque chose qui ressemble à la foi qui continue d'habiter les supporters, une foi que la famille Glazer n'a jamais partagée, et que les errements des dirigeants barcelonais ont ébranlé jusque dans ses fondations par leur incompétence. Voilà pourquoi le mythe de l'ADN, d'une sorte de lien mystique entre un passé glorieux et un présent incertain, n'a jamais été plus fort qu'aujourd'hui. Voilà pourquoi il ne signifie plus rien, s'il n'a jamais signifié quelque chose.
Liga
Clash Dembélé : "La faute du Barca, c’est de payer n’importe qui, n’importe quoi, n’importe quand"
IL Y A UNE HEURE
Football
Vermaelen raccroche les crampons et intègre le staff de la Belgique
IL Y A UNE HEURE