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Pourquoi les clubs français ne savent pas se faire respecter : le livre qui fait tout comprendre

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Pourquoi les clubs français ne savent pas se faire respecter : le livre qui fait tout comprendre

Crédit: Eurosport

ParCédric Rouquette
20/01/2015 à 12:34
@CedricRouquette

Vous avez aimé The Secret Footballer 1 et 2, les livres qui vous révélaient tout des coulisses du foot pro anglais ? Je suis le footballeur masqué devrait vous plaire aussi. Pour résumer, c’est le même concept, adapté à notre bonne vieille Ligue 1.

Un taulier du Championnat de France des quinze dernières années a franchi le pas à son tour. Il livre, à partir de jeudi dans les bonnes librairies, un témoignage à la première personne sur tout ce que nous ne sommes pas censés savoir des coulisses de notre Championnat.

Même si l’écrit anonyme est par définition une démarche dont on a le droit de se méfier, il est clair que ce monsieur ne se paie pas notre tête. Beaucoup d’anecdotes que "le milieu" s’échange depuis des années y sont exposées au grand jour, et nombre de personnages que vous connaissez bien y apparaissent plus vrais que nature. Si cet ouvrage n’était qu’une succession de révélations scandaleuses, sulfureuses et invraisemblables, il serait suspect. Il est le contraire de tout cela. Sa force est de ne pas en rajouter. De suinter la crédibilité à chaque page. On vous parle comme quelqu’un vous parlerait de ce qu’il fait au bureau et des drôles de gens ou situations qu’il y vit parfois. On y sent l’ombre des avocats de la maison d’édition, Hugo Sport, car ce milieu recèle beaucoup plus d’excès inavouables que nos bureaux à nous. Notre auteur anonyme en a beaucoup sous la semelle. Mais il reste largement de quoi se documenter utilement.

Les joueurs ne respectent pas le métier, parce qu’ils ne peuvent pas respecter leurs supérieurs

J’ai trouvé trois choses dans Le Footballeur Masqué. Il y a d’abord - rassurez-vous - des pages prêtes à consommer sur le sexe facile, l’argent qui dégouline, les avantages en nature sans fin, la régulation des vestiaires par le luxe, les conséquences ahurissantes de la notoriété sur des gens qui, pour l’écrasante majorité d’entre eux, n’étaient pas prêts à la vivre et s’y perdent goulument. Je passe.

Il y a ensuite des passages entiers sur quelques-unes des idées récurrentes, voire obsessionnelles, avouons-le, régulièrement défendues dans ce blog. Entre autres : l’entraîneur est le véritable cerveau de son équipe et a plus de pouvoir sur elle qu’on veut bien le dire ; les joueurs français sont plutôt légers avec leur culture de l'effort ; les dirigeants et entraîneurs brillent assez souvent par leur frilosité. Ça me plaît, mais je ne vais pas en rajouter.

Tout cela débouche sur la troisième chose. Celle dont je vais vous parler ici. Celle qui explique pourquoi les clubs français donnent l’impression d’être si faibles. Faibles financièrement. Maladroits, parfois lâches ou amateurs, souvent prompts à accuser la planète entière de leurs maux, mais dont les faibles performances européennes révèlent la véritable nature.

Le Footballeur Masqué nous dit, pour résumer, quelque chose de très simple. Les joueurs, en France, respectent peu le métier. Parce qu’ils ne respectent pas leur entraineur. Parce qu’ils ne respectent pas leur président. Parce que les présidents ne respectent pas leur club. Parce que rien n’est fait, dans l’environnement du foot français, pour que les structures dirigeantes invitent et obligent les joueurs à se sentir inférieurs à l’entité dont ils portent le maillot. On vous avait dit que ça avait changé ? Manifestement non. "Le principal problème, c’est qu’il n’y a pas d’institution, pas de ligne directrice, constate l’auteur. Si un sportif de haut niveau croit qu’il est au-dessus de l’institution, qu'il peut arriver à l’heure qu’il veut et que seul le sport compte, c’est mort." C’est souvent mort, en L1.

Le footeux masqué n’a rien à voir avec la petite frappe mal éduquée qui ne respecte rien. Vous trouverez dans ces écrits des choses que vous avez probablement envie de lire sur le respect du club, sur la primauté du collectif, sur le long-terme dans la gestion de carrière, sur le scandale que lui inspire le comportement des vrais merdeux de nos vestiaires. Il le fait avec un égoïsme assumé (il a calculé que c’était mieux pour lui) mais une vraie maturité dans le point de vue. Cela le légitime pour décrypter ce qui, dans la chaîne de commandement, ne fonctionne pas et ne conduit pas le joueur - ou pas suffisamment - à se consacrer à son métier.

Les présidents : "Je n’ai croisé que des tocards, incroyable"

D’abord, les présidents. Actionnaires ou pas, ils partagent tous la tare de n’être pas de vrais patrons, quelle qu’en soit la raison (extérieurs au foot, supporters, autoritaristes pour compenser leur médiocrité…). "J’ai fait cinq clubs en L1, je n’ai croisé que des tocards. Quand j’y pense, c’est incroyable. Ils ne connaissaient pas le foot. Les bonnes saisons, quand ça marchait c’est que le coach était bon et faisait tout." Une exception : Jean-Michel Aulas. "Je le surkiffe. Il est au-delà du chiant, mais la façon dont il géré son club, en France, il n’y a pas mieux."

Notre footeux grimé parle à plusieurs reprises de "l’ADN" des clubs. Leur histoire, leur identité, leur raison sociale. Pour mieux dire qu’en France, cela n’existe pas. "Les dirigeants devraient connaître leur club sur le bout des doigts, le comprendre, pour l’expliquer à tous les joueurs qui arrivent. Que les mecs n’aient pas l’impression d’être dans des clubs de passage, dans des zones de transit. Ils le font dans les clubs anglais, même les plus nazes. T’as l’impression d’être dans un club important partout. Quand tu reçois quelqu’un chez toi, tu vas lui demander d’enlever ses pompes, d’adopter tes codes. Tu lui expliques comment ça se passe chez toi. Quand t’es un club, c’est pareil. Tu dois délivrer un message clair." Notre ami n’en a jamais entendu. La règle : un dirigeant supporter trop voyant, trop heureux de faire copain avec les joueurs, ou tout simplement d'être là, entre autres déviances. "Le président est trop présent, le joueur va le voir pour se plaindre, du coup le coach est dévalorisé."

"En France, les joueurs ne sont pas à la disposition du coach mais de leur boulard"

Le coach, justement. Petite chose si fragile et si malmenée. Sur le strict plan sportif, l’auteur commence par vous plonger dans les coulisses de la dictature du "bien en place" et du foot restrictif qui vous a coûté quelques dimanches soir à 0-0. "Surtout ne pas perdre, surtout ne pas prendre de but. C’est le mot d’ordre. Leur obsession, c’est plus ne pas prendre de buts qu’aller en marquer." Plus loin : "Je n’ai jamais connu d’entraineurs offensifs". Plus loin encore : "Là où j’ai été le plus perdu, c’est quand je ne savais pas ce que voulait l’entraîneur. (…) A la limite, peu importe ses choix. Pourvu qu’il les explique bien." Convaincu par le management de Deschamps, et par celui-ci seulement, il interroge pourtant : "Un immense entraîneur français, c’est pour quand ?"

"Dans un club bien géré, enchaîne le footballeur, les joueurs sont à la disposition du coach. En France, ils sont le plus souvent à la disposition de leur boulard, de leur image, de leurs agents, de leurs états d’âme." Être footballeur pro, c’est avoir à s’insérer dans un système de valeurs à la fois très simple et très compliqué. Très simple car il consiste en l’affichage de la réussite matérielle par effet de mimétisme, sans quoi toute intégration est impossible. Très compliqué, puisque les signaux qui vous paraîtront les plus superficiels sont en réalité des déterminismes capitaux de solidarité et de complémentarité ; y compris de celle que vous verrez sur le terrain ensuite. Au-delà des options tactiques frileuses ou peu claires, The Mask reproche aussi au coach, dans le désordre, de ne pas chercher à s’insérer dans le groupe, de ne pas représenter l’institution dignement. Bref, un côté "plouc" (sic) qui ne donne pas envie de se dépouiller pour lui.

"Il paraît qu'on est trop payé. Mais qui oblige le mec à nous filer l’oseille ?

"L’allure fait partie du job, affirme l’auteur. On est dans une société médiatique. Mourinho a aussi impressionné avec ses fringues et ses manières. (…) C’est fini, les coaches en survêtement. Un entraîneur comme Guardiola a de la prestance, on dirait qu’il va se faire shooter par GQ. (…) L’entraîneur est celui qui passe le plus de temps à la télé. Donc il contribue à façonner l’image de son club. Si je suis dirigeant, je lui dis de s’habiller comme il veut pendant la journée, mais en revanche, quand il est en conférence de presse, il doit être bien sapé."

Le résumé le plus précis du récit est ici : "Comment être crédible après et dire aux joueurs : ‘ne mettez pas vos casquettes’, ‘enlevez vos casques’… Tu crois que quand le coach va arriver, on ne va pas lui dire : ‘oh t’es sérieux avec tes pompes là? Et ta chemise de merde ? Allez, fous moi la paix.’ Les joueurs adorent la sape. Le coach doit savoir ça et le respecter. Pour être respecté à son tour."

"Parfois, t’as envie de prendre les présidents et le coach entre quatre yeux et leur dire : ‘Hé les gars, commencez déjà par vous respecter, et après on vous respectera! Regardez-vous dans une glace, bougez-vous’." Le manque de respect mutuel commence quand les salaires des uns et des autres sont connus. "Si tu apprends que ton boss gagne moins que toi, tu te poses des questions. Tu te demandes comment il a négocié. Et être un mauvais négociateur et avoir un sale salaire, c’est mal vu." C’est surtout la preuve, apportée par la présidence, que le patron technique n’est pas un membre très important du personnel. Formulé autrement : comment respecter une autorité pareille ? "Il paraît qu’on ne mérite pas ça. Qu’on est trop payés. Que parfois ça frise l’escroquerie. Mais qui signe le contrat ? Qui oblige le mec à nous filer l’oseille ?"

"Tu as une cour. Si ça perd, ça n’est bien sûr pas de ta faute."

Ne croyez pas que le footballeur costumé exonère les joueurs de leurs responsabilités dans cette affaire. "La plupart des joueurs français qui débarquent à l’étranger sont épatés, persifle-t-il. Ils sont heureux. Pourquoi ? Quelqu’un peut m’expliquer pourquoi on n’arrive pas évoluer dans notre foot ? Samir Nasri quitte l’OM pour Arsenal et tout est rose. Il donne une interview et dit que là-bas, il fait de la musculation. Pourquoi ? Il n’y avait pas de salle à Marseille? C’est juste que tu ne venais jamais. Que, là-bas, tu t’es dit que t’allais être pro et pas avant. C’est aussi que là-bas t’as compris ce qu’il fallait faire et qu’on a arrêté de te câliner. De te dire que t’étais le meilleur."

Le Footballeur Masqué n’écrit pas à la lettre que le joueur de L1 est un être incompris seulement soucieux du bien collectif et du sacrifice pour ses couleurs. Il fait comprendre que tout l’engage dans une sorte de strict minimum où le jeu n’est finalement, qu’une petite parenthèse de leur vie. Presque un grand absent, à lire l'ouvrage.

"Quand ça marche bien pour toi, il se monte une cour autour de toi, raconte-t-il. Tu termines le match et tu retrouves ta cour. Ça parle du match, un peu, de toi beaucoup. T’es le plus beau, le plus fort. Si ça perd, ça n’est bien sûr pas de ta faute. ‘C’est pas possible, l’attaquant ne défend pas. Derrière, ils sont claqués, ça ne ressort pas proprement le ballon.’ On t’isole au sein de l’équipe. Mais ne te fais pas d’illusion. T’es pas devenu le meilleur joueur du monde. Si on te dit ça, c’est parce que c’est toi qui a l’argent. C’est toi qui vas payer l’addition à la fin."

Chacun d’entre nous ne cracherait pas sur le compte en banque de notre narrateur. Mais le plus troublant à la lecture de ces pages percutantes, c’est qu’on n’a surtout pas envie de vivre sa vie, comme si même une tête bien faite vous condamnait, malgré tout, à une existence d’une grande pauvreté dans l’exercice de votre passion de footballeur. Il s’interroge pour finir : "Je vais devenir quoi ? Coach, manager, consultant… Je n’ai envie de rien de tout ça aujourd’hui. Mais demain, face à l’ennui, ça changera peut-être."



Cédric ROUQUETTE

Twitter : @CedricRouquette

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