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Pourquoi les joueurs font-ils appel à des préparateurs physiques personnels ? Interview de Fabien Richard pour Eurosport
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Publié 03/09/2024 à 23:26 GMT+2
Il y a une vingtaine d'années, Fabien Richard a révolutionné la préparation physique des joueurs professionnels en proposant des séances spécifiques individuelles. L'Ardéchois, qui a notamment travaillé avec Sadio Mané, Riyad Mahrez, Hatem Ben Arfa ou Mathieu Bodmer, a raconté son métier et ses expériences dans le livre "Dans les coulisses du succès des footballeurs" (Talent Editions). Entretien.
Hatem Ben Arfa, ici sous le maillot de l'OM, face à Liverpool en Ligue des champions 2008-09.
Crédit: Getty Images
Fabien Richard, comment expliquez-vous que les joueurs aient de plus en plus besoin d'avoir un préparateur physique personnel en parallèle des séances d'entraînement des clubs qui sont, physiquement, plus poussées qu'il y a plusieurs années ?
Fabien Richard. : La réponse est dans la question (sourire) : le football est de plus en plus physique. Donc, il faut être de plus en plus prêt physiquement. Cela fait plus de 20 ans que je fais ce métier et en toute modestie, je pense avoir été l'un des pionniers en France. J'ai donc pu voir l'évolution des joueurs sur des carrières entières. Leur constat est le suivant : ça va beaucoup plus vite avec et sans le ballon. Donc, il faut être prêt physiquement tout le temps. Comme tout va plus vite, il est primordial d'être hyper rapide sur les trois premiers mètres et d'avoir de l'explosivité.
La priorité, c'est donc l'explosivité des joueurs ?
F.R. : Oui, c'est l'explosivité et ensuite on travaille sur les points forts de chacun. S'ils en sont là, c'est grâce à leurs points forts, pas leurs points faibles. Je ne dis pas qu'il ne faut pas les travailler, mais je laisse les clubs opérer via leurs entraînements quotidiens.
Il y a un passage marquant dans le livre lorsque vous évoquez le manque d'explosivité de Riyad Mahrez au moment de votre première rencontre...
F.R. : Riyad n'est pas passé par un centre de formation. Si vous le voyez passer dans la rue, il est plutôt quelconque sur le plan physique. Ce n'est pas une machine avec des muscles partout. Mais par contre, sur les appuis : il est juste incroyable (il insiste). Tous les amoureux de football paient un billet pour voir Riyad Mahrez. Après, il s'est étoffé physiquement car il était extrêmement frêle au départ. Je l'ai côtoyé quand il était à Leicester et je peux vous dire qu'il a très bien bossé.
Comment réagissent les clubs professionnels lorsque les joueurs font appel à vos services sur leur temps libre ?
F.R. : Il y a 20 ans, c'était un désastre, il ne fallait surtout pas le dire. Maintenant, ils s'en moquent. Eux, l'essentiel est que le joueur soit 'fit' (ndlr : en plein forme). Puis désormais, il n'y a quasiment plus un joueur de football qui n'a pas son préparateur physique personnel. Maintenant, c'est une évidence. Moi au départ, j'étais seul.
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Dans les coulisses du succès des footballeurs avec Fabien Richard (Illustration Talent Edition)
Crédit: DR
Vous racontez que le style des différents entraîneurs peut avoir une influence sur votre activité. Par exemple, Sadio Mané a dû arrêter de vous solliciter car les séances étaient très poussées avec Jürgen Klopp à Liverpool. Ce qui est moins le cas pour les joueurs coachés par José Mourinho...
F.R. : Moi, s'il y a des entraîneurs anglais, je peux prendre tous les joueurs car ils posent systématiquement un jour off le mercredi. Concernant Sadio, que je côtoyais à Southampton, il jouait tous les trois jours avec Liverpool. Là, il avait besoin de récupération et non pas d'une amélioration de performance. Pour éviter de blesser le joueur, mieux vaut qu'il n'y ait pas de surcharge de travail. Donc, j'ai préféré dire stop à Sadio. Par rapport à José Mourinho, c'est l'école portugaise, tout est intégré à l'entraînement. Attention, je ne critique pas, il a tout gagné. Mais d'un point de vue physique, il y a de la marge. J'ai eu des joueurs qui l'ont eu et ça s'est toujours très bien passé pour nous.
Lors de la préface du livre, Yohan Cabaye raconte comment Mathieu Bodmer a mis en avant vos services à la fin des années 2000. C'était vraiment quelque chose de tout nouveau à l'époque...
F.R. : Cette scène s'est passée sur le terrain. Yo' se rend compte que Mathieu va plus vite qu'avant et qu'il est plus explosif. Il lui demande : 'mais qu'est-ce que tu fais de plus ?'. Et là, Mathieu lui a répondu : 'je t'en parle à la fin du match...'
Sentiez-vous à l'époque que ces joueurs-là avaient un temps d'avance sur leur temps ?
F.R. : Oui, car ils ont essayé un truc nouveau. Le premier, c'est Hatem Ben Arfa. Quand je le prends, il n'est pas titulaire à Lyon, qui veut le vendre à Saint-Etienne. Lui ne voulait pas y aller et a dit : 'je vais travailler'. Il a bossé comme un taré et un an après, il flambait à l'OL et était appelé en équipe de France. Derrière, il part à Marseille. J'ai aussi travaillé au début avec Yohan Cabaye, Mathieu Bodmer et Demba Ba. A l'époque, j'étais sûr qu'ils allaient avoir un rôle dans le football après leur carrière de joueur. Actuellement, Mathieu est l'un des meilleurs directeurs sportifs de France (au Havre) si ce n'est le meilleur, Yohan est à la tête du centre de formation du PSG alors que Demba a eu un rôle central dans le rachat de Dunkerque (L2).
Vous évoquez Mathieu Bodmer et Hatem Ben Arfa. Ces deux joueurs ont subi beaucoup de critiques sur leur gestion physique. Est-ce que vous les comprenez ?
F.R. : Sincèrement, je n'ai pas trop envie de répondre à cette question pour ne pas alimenter la polémique. Je pense juste que ces deux joueurs avaient beaucoup de talent. Mathieu, c'est l'ensemble qui faisait que c'était un top joueur. Hatem, les critiques n'étaient pas vraiment justifiées car c'était un monstre sur un terrain. C'était un dragster quand il accélérait balle au pied. On avait l'impression que c'était un faux lent mais avec lui, ça allait vite. Après, c'était un joueur cyclique. Quand il avait envie de faire les efforts, il était intenable sur le terrain. Il y a d'un côté son passage à Nice et de l'autre sa période au PSG. Au Gym, il avait les clés du camion. Quand il était au centre du jeu, c'était l'un des meilleurs joueurs du monde.
Quel type de relation nouez-vous les joueurs que vous côtoyez ?
F.R. : Parfois, des amitiés peuvent se créer. Je peux aussi être leur confident. On ne parle pas que de football et de préparation physique. Quand un joueur se livre, ça peut lui permettre de se libérer. Ils sont soumis à de telles pressions. Les gens critiquent les footballeurs mais pour réussir dans ce milieu, il faut être tellement solide. Ces mecs-là, ils sont dix fois plus forts que nous. C'est peut-être plus dur de devenir joueur de football professionnel que médecin. Il y a un métier où il faut de grosses capacités intellectuelles et qui réclame d'immenses responsabilités. Pour un footballeur professionnel, qui va être jugé tous les week-ends, il faut des capacités de réflexion, de répétitions d'efforts, des capacités techniques, mentales et psychologiques. Chaque année, il y a des millions qui veulent devenir footballeurs professionnels et au final, il y a très, très peu d'élus.
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Fabien Richard travaille chaque saison avec une dizaine de joueurs sur toute la planète football (Photo Talent Edition).
Crédit: DR
Quel joueur vous a le plus bluffé depuis le début de votre carrière ?
F.R. : (Il réfléchit). Dans la relation humaine, Morgan Schneiderlin m'a marqué par sa simplicité et sa gentillesse. Sur le terrain, c'était aussi un sacré joueur. Il a quand même évolué à Manchester United. Qui m'a le plus impressionné physiquement ? Sadio Mané. Je suis déjà ressorti de mes séances avec des bleus partout. J'ai des méthodes de travail assez proches où notamment le joueur doit passer son bras pour prendre les devants et Sadio était très dur. En dehors du terrain, c'est aussi un super mec, très humble.
Vous travaillez aussi avec des joueurs évoluant en Arabie Saoudite. Est-ce que la préparation physique individuelle y est également très développée ?
F.R. : Moi, mon marché actuel est notamment en Angleterre, en Espagne, en Allemagne mais je travaille aussi avec des joueurs de Saudi Pro League. Là-bas, la préparation physique individuelle est développée comme en Europe. C'est aussi le cas au Qatar. Je me souviens notamment que Nadir Belhadj avait fait appel à mes services au début des années 2010 et il est ensuite devenu meilleur joueur du championnat qatari. Pour moi, l'idée n'est pas de travailler avec un joueur qui est en pré-retraite.
Avec quels joueurs travaillez-vous à l'heure actuelle ?
F.R. : Je travaille notamment avec Jean-Philippe Mateta et Serhou Guirassy.
Comment expliquez-vous que Serhou Guirassy ait réalisé une saison 2023-24 exceptionnelle avec Stuttgart (30 buts) après avoir passé plusieurs années dans l'ombre à Rennes ?
F.R. : Serhou, je le côtoie depuis son passage à Amiens (2019-2020). Il n'a jamais lâché même dans les moments les plus difficiles, notamment quand il a été déclassé à Rennes. Là-bas, ça n'a pas marché parce qu'il n'avait pas l'entraîneur qui lui fallait. Dans le travail, il a toujours été fantastique. Je me souviens de ses matches à Lyon et Marseille quand il portait le maillot d'Amiens, il avait marché sur ses adversaires. Aujourd'hui, pour en arriver là (il a été transféré à Dortmund cet été), il a bossé comme un fou. Quels domaines avons-nous travaillé particulièrement ? La répétition des efforts explosifs.
Fabien Richard - Dans les coulisses du succès des footballeurs
Préface de Yohan Cabaye
Editions Talent Sport
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