Chaque année depuis 1948, quand Stanley Matthews fut son premier lauréat, la Football Writers Association, qui regroupe aujourd'hui près de 600 journalistes spécialisés, décerne son trophée du "Meilleur Footballeur de l'année". Le scrutin s'est clos ce lundi 10 mai, un scrutin qui, de bonne source (je fais partie du Comité National de l'organisation, pour tout vous dire), s'est avéré l'un des plus serrés de l'histoire du trophée. Si je ne puis vous communiquer l'identité du vainqueur, qui n'est connue que de deux personnes et ne sera révélée que le 20 mai, je puis néanmoins vous révéler à qui ma voix est allée, et tenter de vous expliquer les raisons de mon choix.
C'est un parti pris personnel: mais quand il s'agit de football, tout trophée individuel n'a de sens que s'il s'inscrit dans une trajectoire collective, raison pour laquelle il m'était impossible de chercher mon Footballer of the Year ailleurs que dans l'équipe qui a largement dominé cette saison anglaise malgré un début de saison délicat. Il s'agit évidemment de Manchester City, déjà vainqueur de la Coupe de la Ligue, promis au titre de champion d'Angleterre, et sur le point de disputer la première finale de Ligue des Champions de son histoire.

Fernandes, Kane, Salah, Mount, Ederson, De Bruyne...

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20/06/2021 À 15:54
C'est dommage pour Bruno Fernandes, le plus en vue des joueurs d'un Manchester United en passe d'accomplir sa meilleure saison depuis le départ de Sir Alex Ferguson; dommage pour Harry Kane, dont le bilan de 31 buts (et seize passes décisives !) est prodigieux au vu des problèmes qu'a rencontrés Tottenham après une entame de Premier League qui promettait beaucoup mieux, ou pour Mohammed Salah (29 buts en 46 matches), le seul joueur du champion en titre à avoir fait mieux que surnager dans le naufrage des Reds; dommage aussi pour Mason Mount, qui épata avec Chelsea (Mount est un de ces rares footballeurs pour lesquels l'adjectif "épatant" puisse encore s'appliquer), et à qui l'arrivée de Thomas Tuchel semble avoir fait franchir un nouveau palier. Ce serait dommage, oui, mais ce serait une injustice à mes yeux si le lauréat de 2020-21 ne portait pas le maillot des Citizens.
Parmi ceux qui le portèrent, ce ne sont pas les postulants qui manquent. Jonathan Northcroft du Sunday Times a pu mettre en avant la contribution d'Ederson, citant comme exemple de son brio une intervention décisive face à Kylian Mbappé à la cinquante-huitième minute du match aller contre le PSG, alors que les Parisiens menaient 1-0 et qu'un second but aurait sans nul doute changé le cours de la demi-finale. Ederson, à quarante mètres de son but, arriva sur le ballon avant l'un des attaquants les plus rapides de la planète - et qui avait quelques longueurs d'avance sur lui au départ de l'action.

Ederson

Crédit: Getty Images

Ederson ne fit pas qu'étouffer la menace. Il trouva le moyen de transmettre le ballon à l'un de ses partenaires. "A couper le souffle. Mais à peine mentionné. Telle est est la vie d'un gardien", écrivit Northcroft. Et qui délivra "la" passe du match retour ? Ederson, encore lui, qui lança parfaitement Zinchenko, parti de la ligne médiane, et fut ainsi à l'origine du premier but - capital - de Riyad Mahrez. Une transversale de, quoi ?, soixante-dix mètres, rebond compris ?, exécutée avec un naturel qui touchait presque à la nonchalance, le genre de (fausse) nonchalance avec laquelle Michel Platini servait ses caviars à Zbigniew Boniek.
Exceptionnel, il le fut; mais il ne fut pas le seul. Ilkay Gündogan, à qui Guardiola donna licence de se projeter davantage vers l'avant cette saison, en est à seize buts toutes compétitions confondues, lui qui n'en avait jamais inscrit plus de six sur un exercice dans une carrière entamée il y a treize ans. Phil Foden a explosé, au point de prendre la place de Raheem Sterling dans le onze "premier choix" de son entraîneur, en attendant de la prendre dans celui des Three Lions. Riyad Mahrez fut le grand bonhomme des demi-finales face au but, bien dans le fil de sa saison la plus pleine à Manchester City.

Manchester City évidemment

Et Il y a Kevin de Bruyne, cela va de soi, le capitaine qui a atteint sa plénitude, à qui Guardiola donne davantage de liberté qu'à quelque autre de ses joueurs, ce qui est dans l'intérêt du manager comme du playmaker. Mais Kevin de Bruyne, qui serait un choix on ne peut plus logique, n'était pas là lorsque City fit le trou sur ses rivaux pour de bon, lors d'un sprint de six victoires en six matches de Premier League entre le 26 janvier et le 17 février. Sans son meneur de jeu, blessé à la cuisse, et qui ne joua que dix minutes de la dernière de ces rencontres, City disposa, entre autres, de Liverpool, Tottenham et Everton.

Kevin De Bruyne

Crédit: Getty Images

Avant cette série de succès pendant laquelle City marqua dix-huit buts et n'en concéda que deux, Manchester United comptait deux points d'avance sur son rival et voisin. A son terme, Les rôles étaient inversés : les Citizens devançaient les Red Devils de dix longueurs, et s'étaient lancés sur la voie royale. Évidemment que, sans de Bruyne, l'équipe de Pep Guardiola n'aurait pas fait le parcours qu'on sait. Évidemment qu'il en fut l'un des principaux moteurs. Mais il en fut un autre, encore plus influent à mes yeux : Ruben Dias.
Lorsqu'il arriva de Benfica au mois d'octobre, on se demandait - malgré une réputation déjà établie dans toute l'Europe, avec son club comme avec la sélection portuguaise - s'il connaîtrait les mêmes problèmes que quasiment tous les autres défenseurs recrutés à prix d'or par Manchester City depuis l'arrivée de Guardiola au club. On fut vite fixé. Très vite, même. La mise en place de la charnière Dias-Stones (lors de la victoire 5-0 sur Burnley, le 28 novembre) coïncida très exactement avec le début d'une série de dix-sept victoires et deux nuls qui garantit pratiquement un troisième titre de champion avec Pep, lequel choisit la même association pour cinq des six rencontres à élimination directe de Ligue des Champions. Cinq victoires, s'il faut le préciser.

Dias, plus van Dijk que Kompany

Manchester City cherchait un Ruben Dias depuis si longtemps; en fait, depuis que le corps usé de Vincent Kompany avait interdit au "Prince" de disputer plus d'un match sur deux. Le Portuguais n'a pas encore l'aura du Belge, et il n'est pas dit qu'il l'aura jamais. Sa personnalité est autre. Kompany, à son meilleur, était le football-émotion à l'état pur, tandis que le sentiment que Dias exprime le plus naturellement est la détermination. Mais tous deux ont tant en commun.
Tous deux sont des patrons du geste et de la voix, les organisateurs incontestés de leur défense. Tous deux dominent dans les duels, au sol comme dans les airs. Tous deux sont prêts à se servir de leurs corps, jambes, torse, dos, tête, comme d'un pare-balles pour le bien de leur équipe, sans se soucier des conséquences pour eux-mêmes. Chaque fois que le PSG crut trouver une ouverture lors de ses deux confrontations avec City, un défenseur de City était là pour contrer la frappe - et le plus souvent, ce défenseur était Ruben Dias.

Ruben Dias (L)

Crédit: Getty Images

Le City de Guardiola ne nous avait pas habitué à défendre ainsi. Il lui arrivait de craquer sous la pression, ce qui ne lui est pas arrivé depuis la gifle infligée par Leicester à l'Etihad la seconde journée de la saison (2-5) - le dernier match disputé par les Citizens avant l'arrivée du Portuguais, comme par hasard.
Le parallèle avec l'impact de Virgil van Dijk sur le destin de Liverpool est inévitable, et justifié. L'un comme l'autre ont été des transformateurs autant que des catalyseurs, transformateurs de l'état d'esprit de leur back four et des joueurs qui le composent, catalyseurs d'une prise de conscience collective que l'objectif rêvé - un premier titre de champion en trente ans, une première Ligue des Champions - n'était pas une vue de l'esprit. Ils ne surent pas seulement donner l'exemple, ils en devinrent un.
Van Dijk fit de Joe Gomez un choix automatique pour Gareth Southgate, Dias a rendu le même service à John Stones. Et dans une saison qui n'a ressemblé à aucune de celles qui l'avaient précédée, où ce sont les défenses qui finirent par prendre le pas après un début de championnat insensé (3,76 but par match lors des quatre premières journées, 2,48 après cela), il serait somme toute logique que, pour une fois, la première depuis que l'arrière droit de Liverpool Steve Nicol fut élu Footballer of the Year en 1989, un défenseur soit couronné. Quel autre que Ruben Dias ?
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