Tout débute par une stat' improbable. Le week-end dernier, Jadon Sancho a marqué son premier triplé en Bundesliga. Le premier d’un joueur anglais hors de Premier League depuis… 31 ans. A l’époque, Brian Stein avait frappé trois fois sous le maillot de Caen contre Cannes. Un autre monde. Un autre football.

Depuis, la Perfide Albion n’a pas spécialement rectifié le tir. Selon le décompte du CIES, l’Angleterre reste un pays exportateur de footballeurs (4e du classement derrière le Brésil, la France et l’Argentine). Mais si on ressert le focus au fameux Big-5, les cinq meilleurs championnats européens, c’est franchement inquiétant. Avec 15 expatriés anglais jouant dans les quatre autres championnats, le pays demi-finaliste du dernier Mondial se plaçait aux côtés du Nigéria et de la République Tchèque mais surtout loin du modèle français (115 joueurs).

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Aujourd’hui, hormis l’exception Sancho qui confirme la règle, quel joueur anglais de renom évolue à l’étranger ? Aucun, sauf à considérer Kieran Trippier (Atlético Madrid) comme la référence au poste de latéral droit. Historiquement, le Real a vu passé quelques talents dépassant les frontières insulaires du pays (David Beckham, Michael Owen ou Steve McManaman). L’OM a chéri Chris Waddle, un peu moins Joey Barton ou Tyrone Mears. Et si Sancho s’inscrit dans le pays de Kevin Keegan, idole d’Hambourg, l’armée d’expatriés de talents reste mince.

Le mal anglais est donc réel. Est-il volontaire ? "Ils jouent dans le plus grand championnat du monde, le plus attractif, le plus excitant, qui paye les meilleurs salaires, nous explique d’entrée Damien Comolli, passé aux responsabilités à Arsenal, Tottenham ou Liverpool. Pourquoi voulez-vous qu’ils aillent ailleurs ?"

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Puissance financière mais cercle vicieux

La réponse tombe sous le sens. Mais elle est une grande partie de l’explication. Car la richissime Premier League est bien le premier frein majeur à l’exportation des talents anglais. D’abord par sa puissance financière. Grâce à leur santé pécuniaire, les clubs anglais sont évidemment beaucoup moins vendeurs qu’ailleurs où la vente des jeunes (trading, NDLR) est devenue un modèle à part entière. "En plus de les payer cher, les clubs anglais demandent évidemment des compensations financières démesurées pour les transferts", détaille Pete Sharland, journaliste anglais pour Eurosport. Il suffit de voir comment le Real a vite tourné le dos à la piste Harry Kane pour s’en rendre compte.

Mais l’UEFA a également changé la donne et créé un cercle vicieux où les clubs anglais se retrouvent parfois piégés entre eux. Avec la "Homegrown Player Rule" (la règle du joueur formé au pays, NDLR), mise en place par l’instance européenne en 2006-2007, les clubs de Premier League ont dû consolider leurs fondations pour garantir que huit membres de leur effectif ont bien été formés en Angleterre et que 4 viennent directement de leur centre de formation dans un effectif de 25 joueurs pro. Les nouveaux géants, comme le PSG, ont parfois eu peur de cette règle-là. Mais, en Angleterre, elle a surtout crée une surévaluation des joueurs.

"La règle du ‘homeground’ a eu un effet pervers puisqu’elle a créé des Anglais surpayés, au niveau des salaires et en transferts, qui les empêche de partir", avance Comolli. "Si on est honnête, les joueurs locaux sont plus importants que jamais en Premier League mais ils sont surpayés par rapport à ce qu’ils auraient ailleurs", complète Pete Sharland.

Maguire, Carroll ou Walker

En replongeant dans les dossiers Andy Carroll (41 millions), Luke Shaw (37,5 millions) ou même plus récemment Harry Maguire (87 millions d’euros) ou encore Kyle Walker (57 millions), on se rend compte que l’effet joue à plein. Entre puissances financières, on ne s’échange des biens rares (ici les joueurs anglais) qu’à coups de transactions astronomiques. Parfois, c’est payant comme avec Raheem Sterling à Manchester City. Parfois, beaucoup moins… Et les sommes engagées écartent toujours de facto de nombreux clubs étrangers.

Harry Maguire

Crédit: Getty Images

Mais se limiter à cet aspect, aussi primordial soit-il lorsque l’on parle football et mercato en particulier, revient à éclipser d’autres explications. "Culturellement, disons-le, les Anglais sont nuls pour visiter l’ailleurs, assume notre journaliste anglais. Si on fait dans le caricatural, ils veulent simplement aller aux endroits habituels, prendre un peu le soleil et boire des bières. Les footballeurs ne sont pas nécessairement comme ça mais ils souffrent aussi de lacunes d’intégrations puisqu’ils maîtrisent très rarement une deuxième langue". Un argument balayé d’un revers de main par Comolli : "C’est faux, c’est un cliché ça. Et puis dans tous les vestiaires des grands clubs, ça parle anglais. A part en France peut-être. Mais je ne suis pas persuadé que Beckham parlait espagnol à Madrid ou français au PSG".

Vu comme ça… Footballistiquement, l’argument d’une barrière culturelle entre les nations tend fatalement à s’effacer sous la globalisation du ballon rond. Oui, la Premier League reste le championnat le plus exigeant physiquement au monde. Mais certains des plus beaux virtuoses de ce sport ont réussi à s’y adapter et tirer la Premier League vers le haut. D’ailleurs, ce n’est pas un déficit technique qui a empêché les Three Lions d’accéder à la finale du Mondial 2018. Plus un manque d’expérience et de maîtrise tactique.

Harry Kane après l'élimination de l'Angleterre au Mondial 2018

Crédit: Getty Images

Sancho peut-il inspirer d’autres Anglais ?

De l’expérience, il en manque encore sûrement aux plus belles promesses anglaises. La génération qui arrive semble amenée à régner, au même titre que les jeunes pousses françaises. Mais si l’Angleterre est arrivée à maturité concernant sa formation, devenant l'une des références européennes dans le domaine, la Premier League n’a pas encore suivi le mouvement.

Le cas Sancho en est d’ailleurs l’illustration parfaite. Parti de Manchester City, où il n’était pas vu comme une option prioritaire par Pep Guardiola, pour gagner du temps de jeu ailleurs, le feu-follet a ouvert la voie à une nouvelle mode veut croire Pete Sharland : "La nouvelle génération, footballeurs ou non, semble bien plus ouverte sur ces opportunités, explique-t-il. Regarder Sancho va forcément inspirer d’autres footballeurs à tenter des choses nouvelles et à prendre des risques. Mais le problème, c’est aussi que ces jeunes joueurs n’ont pas vraiment l’opportunité de jouer en Premier League donc ils filent à l’étranger. La pression financière sur certains gros clubs est telle qu’ils ne prennent pas le temps de développer de jeunes talents".

D’ailleurs, si Chelsea a été vue comme l’une des sensations de la saison avec ses jeunes à fort potentiel (Abraham, Hudson-Odoi, Mason Mount ou Gilmour), cela ne révèle rien sur la stratégie à long terme des Blues, estime l’ancien directeur sportif de Liverpool : "Chelsea, c’est un peu par la force des choses. Peut-être que sans interdiction de recrutement, ces jeunes auraient moins joué". "Même chez les Blues, il n’y a pas de place pour tout le monde, abonde le journaliste anglais. Par exemple, Clinton Mola (19 ans) a quitté Londres en janvier pour aller à Stuttgart". Et si d’autres clubs ont un temps mis en avant leur formation (Southampton ou Tottenham sous la houlette de Pochettino notamment), il s’agissait ici plus de politique à l’échelle d'un club que de réelle impulsion globale.

Dès lors, pour Comolli, le modèle actuel n’a que peu de chances d’évoluer : "A moins que le Brexit change les règles, je ne pense pas que ça change grand-chose pour les clubs anglais, explique-t-il. Les grands clubs vont chercher à attirer les meilleurs joueurs mondiaux et ça sera toujours difficile pour les jeunes Anglais dans ces clubs-là de gagner du temps de jeu". Pour mieux revenir ensuite à l’image de Sancho, pisté par tous les ténors du Royaume. Alors, rendez-vous en 2051 pour un nouveau triplé anglais loin de Premier League ?

Abraham peut s'estimer heureux en jouant autant avec les Blues (Chelsea)

Crédit: Getty Images

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