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Mourinho à Tottenham : pas un désaveu, un reniement

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Jose Mourinho (Tottenham) le 20 novembre 2019

Crédit: Getty Images

ParPhilippe Auclair
21/11/2019 à 11:21 | Mis à jour 21/11/2019 à 16:51

PREMIER LEAGUE - Mauricio Pochettino était sûrement en bout de course à Tottenham, mais de là à le remplacer par José Mourinho... Daniel Levy n'a pourtant pas hésité.

Voici le premier message que je lus sur mon fil twitter ce mercredi matin après avoir découvert la nouvelle que vous savez : "Daniel Levy limoge un visionnaire talentueux et le remplace par un poseur cynique. Mourinho a toujours été l'entraîneur de choix des présidents naïfs et faciles à éblouir. Ça se finira par des larmes, bien sûr, mais Mourinho s'en ira les poches pleines. Comme il le fait toujours."

L'auteur de ce tweet était Patrick Collins, l'un des sages des press-rooms britanniques, un homme des plus posés, un esprit des plus généreux, qui refusa toujours l'hyperbole et le racolage tout au long d'une carrière longue de cinq décennies. Si Collins avait choisi des mots aussi durs, mon Dieu, à quoi s'attendre ailleurs... et je ne fus pas déçu.

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Oui, il existe encore des adeptes du culte mourinhien en Angleterre, qui justifient sa politique de culture sur brûlis par les titres qu'il offrit à Manchester United comme à Chelsea. Il existe aussi des fans de Tottenham qui, voyant la couleuvre servie au breakfast, se pincèrent le nez, l'avalèrent et espèrent la digérer. Disons juste que les premiers se sont faits très discrets depuis le communiqué matinal de Tottenham, et que les seconds ne constituent pas la part dominante de leur espèce.

Comme toujours avec Mourinho, quoi qu'il fasse, c'est toujours lui qui se retrouve à la une. Le noeud de l'histoire est pourtant ailleurs. En choisissant le recalé de Man United, Daniel Levy a aussi choisi l'homme qui ne pourra réussir qu'en rasant de A à Z le décor dans lequel Tottenham a grandi depuis cinq ans, en faisant acte de vandalisme.

La fameuse saison de trop

Ce décor, Mauricio Pochettino l'avait bâti avec quelques bouts de ficelle, avec - croyait-on - la bénédiction de ses propriétaires. Il avait transformé le groupe hérité de Tim Sherwood (comme cela paraît lointain aujourd'hui...) pour en faire l'une des formations les plus admirées d'Europe. Tottenham jouait comme ses fans rêvaient de le voir jouer, une version bielsienne, plus agressive, plus énergique du glory, glory game associé depuis longtemps au club de Jimmy Greaves, Ossie Ardiles et Glenn Hoddle. La Ligue des champions était devenue son environnement naturel. Le nouveau stade, pas loin du sublime, affichait complet. C'est qu'ils avaient de la gueule, ces Spurs qui, pour la première fois depuis le temps de Gascoigne, faisaient des envieux et promettaient d'aller plus loin qu'ils n'avaient jamais été depuis le temps de Bill Nicholson.

Tout cela, Pochettino et ses adjoints l'avaient de plus accompli la fleur au fusil et le sourire aux lèvres. Ah, les larmes du manager après la remontada d'Amsterdam...C'étaient les larmes d'un supporter incapable de contenir son émotion, si belles. Mais tout cela, c'est fini. Séchez les mouchoirs, et rangez-les, car il est peu probable que vous ayez à les sortir de sitôt.

Ce qui précède ne signifie pas que Tottenham aurait pu continuer longtemps ainsi avec son Argentin. Son bilan de cinq victoires en dix-neuf rencontres depuis le match-retour contre l'Ajax n'était pas le fruit d'un malheureux concours de circonstances. Il y a quelques mois de cela, je n'étais pas le seul à dire ou écrire qu'on pouvait craindre la fameuse saison de trop, et qu'une accession miraculeuse à la finale de Madrid n'avait fait que masquer des symptômes inquiétants, perceptibles depuis des mois déjà en championnat.

Pas très académique

Les problèmes relationnels de Pochettino avec plusieurs joueurs parvenus en presque-bout de contrat - Eriksen, Aldeweireld, Vertonghen - n'étaient pas une invention des médias. Même dans le jeu, Tottenham, si fringant il y a deux saisons, se cherchait, et se trouvait de moins en moins souvent ; le pressing n'était plus aussi intense et le milieu de terrain bien moins dominateur qu'auparavant. De là à confier à Mourinho le soin de faire repartir la machine, il y a néanmoins un monde, un autre monde, une autre galaxie. "Du passé faisons table rase", pourquoi pas ? Mais avec un homme qui, dans ses qualités comme dans ses défauts, est le négatif absolu de celui qui l'a précédé ?

Dans la première 'interview' qu'il a accordée - à la chaîne du club Spurs TV, comme c'est désormais de mise -, on peut entendre le manager qui trouva le moyen de mettre Kevin de Bruyne au rebut quand il était à Chelsea déclarer : "il n'y a pas un seul manager au monde qui n'aime pas faire jouer de jeunes joueurs et les aider".

La réponse à cette noble affirmation est évidemment de tendre un miroir à celui qui a prononcé ces mots et de s'y regarder. Les apologues de Mourinho ont parfois fait un usage imaginatif de statistiques qui démontraient à leurs yeux que leur héros était, contrairement à sa réputation, de ces entraîneurs qui croient en la jeunesse, en incluant dans leurs comptes des juniors auxquels il avait donné quelques minutes de jeu au terme de matches dont le score était acquis ou sans conséquence. Ils ne trompaient personne qu'eux-mêmes en faisant cela. Et quand Mourinho, dans la même interview, eut le culot de rejeter la responsabilité de sa tiédeur vis-à-vis des jeunes sur des académies qui ne faisaient pas leur travail, il y avait de quoi s'étrangler. Chelsea, académie de seconde zone... mais oui...

Dr José, Mr Mourinho

Mourinho ne devint pas l'un des managers-clé de sa génération et ne bâtit pas son magnifique palmarès porté par sa foi en la jeunesse. Il n'aurait jamais intégré Kane, Dele, Winks, Mason - hélas perdu pour le football -, mais aussi Lallana, Ward-Prowse et tant d'autres comme Pochettino le fit à Tottenham et à Southampton, et certainement pas aussi vite en tout cas. L'un des arguments en faveur de sa nomination pourrait d'ailleurs être que les jeunes lancés dans le grand bain par l'Argentin sont arrivés à maturité, et que le temps des expériences a passé, que les raisins sont bons pour le pressoir, et qu'on s'occupera des vendanges à venir le temps venu.

Que cet argument vaille quelque chose ou pas, qu'un titre suive ou qu'il continue d'échapper aux Spurs comme il leur échappe depuis la League Cup de 2008, Daniel Lévy, en choisissant José Mourinho, n'a pas désavoué le projet Pochettino. Il a fait pire que cela : il l'a renié. L'idée que Mourinho puisse avoir évolué dans ses convictions, que son absence des terrains lui ait fait reconsidérer la hantise du risque qui finit par scléroser son approche du métier d'entraîneur, va certainement faire son chemin si les premiers résultats sont au rendez-vous. N'en soyez pas dupe. C'est exactement ce qu'on vécut lors du retour du Special One à Chelsea, sous la guise du Happy One. La Lune de miel dura ce que durent les lunes de miel, et José redevint Mourinho.

C'est qu'il finit toujours par le redevenir.

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