Ce qui caractérise une addiction est le mal qu'on a à s'en débarrasser. Durant le confinement, ceux pour qui un match de football n'existe vraiment que s'ils peuvent miser sur son verdict, privés des championnats vers lesquels ils se tournent habituellement, ont dérivé vers les quelques rares compétitions qui n'avaient pas été suspendues. Le championnat du Guatemala. La ligue nicaraguayenne. Des matches amicaux entre clubs amateurs de sixième ou septième division suédoise, qui, tout d'un coup, attiraient des millions d'euros de paris. Tout ça pour avoir sa dose, coûte que coûte, et Dieu sait que ce coût est catastrophique notamment en Europe, nulle part davantage qu'au Royaume-Uni, où l'on estime que les pertes occasionnées par le jeu sont la cause directe de cinq cents suicides chaque année.

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Le jeu est à ce point inséparable du sport dans la culture britannique que le mot de sportsman désignait à l'origine un parieur, pas un 'sportif'. Et, en Angleterre, s'asseoir devant sa télévision ou sa tablette pour regarder un match de Premier League ou d'EFL signifie se faire bombarder - le mot n'est pas trop fort - par pub après pub vous invitant à prendre votre smartphone pour essayer un nouveau gimmick proposé par les entreprises de paris en ligne.

Mille milliards de dollars par an pour l'industrie des paris sportifs

Une fois que les pubs sont passées et que les joueurs ont pris le relais, le thème n'a pas beaucoup changé. Leurs maillots portent souvent le nom d'un opérateur de paris en ligne; sur les panneaux lumineux qui courent tout autour du périmètre de l'aire de jeu circulent les noms de sites - pour la plupart chinois ou philippins - sur lesquels on peut jouer sans compter. Il n'y en a que pour cette industrie qui est aussi la machine à laver de l'argent sale la plus efficace qui soit et dont on estime qu'elle brasse mille milliards de dollars par an. Big business. Big money.

Le trophée de la Premier League

Crédit: AFP

Or, cet argent, le football anglais semble incapable de s'en passer. La English Football League, qui regroupe les 72 clubs professionnels du Championship, de League One et de League Two, affirme que les entreprises de paris en ligne font tomber 45m€ dans leurs caisses chaque saison. Le sponsor numéro 1 du Championship, au passage ? Skybet. Pour la Premier League, on estime que la valeur des partenariats passés avec les opérateurs de paris en ligne pèse au moins le double, une estimation que je crois être bien inférieure à la réalité, d'ailleurs. Huit clubs de PL ont actuellement un sponsor maillot actif dans le secteur des paris sportifs (Burnley, Crystal Palace, Fulham, Leeds United, Newcastle, Southampton, West Ham et Wolves). Quasiment tous ont passés des accords commerciaux avec des sites asiatiques dont l'opacité est quasi absolue, non que cela semble gêner trop les bénéficiaires de l'opération.

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Mais cela pourrait changer, et vite. Le coût social du jeu est si élevé au Royaume-Uni que, faisant suite aux travaux d'une commission parlementaire, un texte de loi interdisant purement et simplement le sponsoring de clubs de football par des entreprises de paris sportifs devrait bientôt être proposé au Parlement. Sa ratification ne devrait poser aucun problème, l'opposition travailliste étant en plein accord avec le gouvernement conservateur sur ce sujet. Ce serait une révolution. Non - ce sera une révolution.

L'interdiction du sponsoring par des sites de paris pourrait mettre en difficulté de nombreux clubs

Pour des clubs 'porteurs' comme Liverpool, Manchester City ou Tottenham, cela ne posera pas problème. Pour des entités de moindre dimension, c'en sera un, et un majeur, dans un marché du sponsoring déjà déprimé par le COVID-19. Pour les divisions inférieures, autant le dire tout net, ce sera une catastrophe, ce qui explique pourquoi la Chambre des Lords proposa - en 2019, et donc avant la pandémie - qu'elles ne tombent sous le coup de la loi qu'à partir de 2023. Ce ne sont pas que les parieurs qui sont des 'addicts', des accros du jeu. C'est tout le football anglais, qui va devoir trouver un substitut à sa drogue de choix, alors qu'on ne mesure pas encore complètement les effets du COVID sur son économie. Ou ceux du Brexit.

Ah, le Brexit. A trois semaines de la fin de la période de transition, l'Angleterre joue toujours la politique de l'autruche. Tout le monde sait que le choc - accord ou pas accord - sera terrible. Tous les secteurs professionnels, sans exception, lancent cri d'alarme sur cri d'alarme, mais ni le grand public, ni le gouvernement ne les écoutent. Les entreprises ne sont pas prêtes. C'est le chaos, et ce sera encore pire à partir du 1er janvier. Et le foot dans tout ça ?

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Crédit: Getty Images

Le football souffrira, comme tout le reste de l'économie britannique, qui s'est contractée davantage que quelque autre économie du G20 en 2020. Même la Premier League ne vit pas dans une bulle. Les perspectives des experts pour le Royaume-Uni en 2021 sont tout aussi sombres qu'elles l'étaient en 2020, et pour tous les indicateurs: inflation, PNB, taux de chômage. Certes, la PL a une assurance que d'autres n'ont pas: les contrats de diffusion déjà passés avec ses partenaires britanniques et étrangers, et dont les termes sont fixés jusqu'en 2022 - de quoi 'voir venir', même si ce qui pointe son nez à l'horizon n'a rien de réjouissant.

Le poids du Brexit sur le mercato anglais

La PL devra de toute façon repenser sa méthodologie en matière de recrutement, dont l'un des paramètres essentiels était la liberté de mouvement au sein de l'Union Européenne, qui exemptait les joueurs en possession d'un passeport de l'Union des réglementations en vigueur pour les joueurs extra-communautaires. Passé ce 1er janvier, ce sera fini. La FA, qui milite depuis longtemps pour la 'préférence nationale' a obtenu gain de cause en la matière. Un joueur français devra obtenir un permis de travail pour pouvoir signer un contrat avec un club anglais, de quelque niveau que ce soit. Or l'obtention de ces permis de travail dépendra de critères des plus stricts, dont le temps de jeu en équipe nationale (un joueur d'un pays classé dans le Top 10 de la Fifa devra avoir disputé 50% des matches de sa sélection pendant les deux années précédentes pour obtenir ce permis, par exemple). Il sera également interdit aux clubs anglais de recruter des joueurs européens de moins de 18 ans, et ils n'auront le droit d'ajouter que trois footballeurs étrangers de moins de 21 ans lors de chaque mercato. Paul Pogba et Cesc Fabregas, trop jeunes, n'auraient donc pas pu signer en faveur de clubs anglais comme ils le firent pour Manchester United et Arsenal, pas plus que N'Golo Kanté ou Riyad Mahrez n'auraient pu rejoindre Leicester, n'étant pas encore des internationaux confirmés lorsqu'ils furent vendus par Caen et le Havre au club anglais.

Même si une commission d'appel ad hoc sera en mesure de juger cas par cas et de délivrer, dans certaines circonstances, des exemptions des nouvelles réglementations, c'en sera bien fini de l'Eldorado que représentait le football anglais, notamment pour les clubs de divisions inférieures.

Burnley-Chelsea, Premier League 2020-2021: Chris Wood (Burnley) e N'Golo Kanté (Chelsea) (Getty Images)

Crédit: Getty Images

Ceci n'empêchera évidemment pas un Manchester City de se mettre sur les rangs pour un autre Ruben Dias, ou Manchester United d'enchérir pour un Donny van de Beek. Mais on ne verra plus de Yan Valéry à Southampton ou de Lys Mousset à Bournemouth, voire d'Issa Diop ou de Sébastien Haller à West Ham. Un marché va bien fermer ses portes. L'impact en sera ressenti dans toute l'Europe, mais nulle part davantage qu'en Irlande, qui voit tout d'un coup la destination de 99% de ses meilleurs jeunes être rayée de la carte de leurs espoirs.

Dans l'esprit de la FA, ce resserrement des frontières doit permettre à davantage de jeunes du cru de percer. Mais pour la PL, qui était opposée au Brexit avant le référendum de 2016, cela signifie que l'accès aux meilleurs jeunes de l'Union leur sera désormais barré, ce qui, à terme, représentera un lourd, très lourd handicap. Ne vous étonnez donc pas si d'autres clubs anglais suivent bientôt l'exemple de Manchester City et deviennent des groupes de dimension internationale, ce qui leur permet d'avoir des joueurs mineurs sous contrat dans les pays de l'Union. Pourquoi croyez-vous que le City Football Group avait acquis Troyes, après Girona en Espagne et Lommel en Belgique ? Précisément pour cela.

Ne craignez rien pour les géants de la PL, donc; mais pour ceux qui sont dans leur ombre, par contre, l'avenir est des plus incertains. Sans accès à l'argent des paris sportifs, sans accès aux jeunes et moins jeunes meilleur marché de l'Union, toujours à la merci de la pandémie, ils n'auront jamais paru aussi fragiles.

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