Ce ne fut pas la plus belle des finales de FA Cup, non, mais ce fut bien l'une des plus dramatiques et, surtout, l'une des plus émouvantes. La cinquième fois fut donc enfin la bonne pour Leicester City, le seul club champion d'Angleterre qui attendait encore d'ajouter le plus vieux trophée du monde à son palmarès. Laissons les fameux "faits de jeu" de côté, dont ce hors-jeu de quelques millimètres de Ben Chilwell qui creva le coeur des supporters de Chelsea à la 89ème minute. Laissons même de côté le but de Youri Tielemans et l'extraordinaire parade de Kasper Schmeichel sur un tir de Mason Mount que tous, nous voyions finir au fond de ses filets.
Ce dont on se souviendra, ce sera des clameurs du public de Wembley tout entier, du fortissimo de tout un peuple célébrant - ne serait-ce que le temps d'une rencontre - une première victoire sur ce maudit virus. Ce dont on se souviendra, ce sera d'une communion comme le football sait encore nous en offrir, remède miracle contre toutes les Super Leagues concoctées par des milliardaires qui ne savent du sport que ce qu'on peut en vendre. Ce dont on se souviendra, ce sera de l'étreinte entre Brendan Rodgers et son propriétaire Aiyawatt Srivaddhanaprabha - "Top", comme son père était "Vichai" - au coup de sifflet final.
Les supporters de Leicester n'étaient pas les seuls à avoir la gorge nouée lorsque les deux hommes tombèrent dans les bras l'un de l'autre, puis lorsque "Top", bouleversé, souleva le trophée en direction de supporters qui savent combien ils doivent à sa famille. Plus haut dans la tribune, une large banderole célébrait la mémoire de Vichai, mort dans un accident d'hélicoptère aux portes du King Power Stadium il y a deux ans et demi. Il est vrai qu'il n'y a pas de joies plus grandes que celles qui sont mêlées à la tristesse.
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Khun Top, Chairman of Leicester City celebrates with Brendan Rodgers

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Le "hipster" du football

Au coeur de ce triomphe de l'émotion était un homme qui n'est pourtant pas réputé pour s'abandonner aux élans de sa sensibilité. D'ordinaire, Brendan Rodgers prend soin de dissimuler tout ce qui pourrait étre interprété comme un signe de fragilité chez lui, y compris l'expression d'émotions dont il deviendrait le jouet. A l'inverse d'un Klopp ou d'un Tuchel, il ne fait pas de sa zone technique une scène de théâtre sur laquelle incarner le rôle de l'entraîneur impliqué corps et âme dans chaque action de son équipe. On le voit griffonner quelques notes sur son carnet. On l'entend rappeller à l'ordre (l'ordre qu'il a défini, l'ordre qu'il a donné) ses joueurs de la voix et, ce qui est devenu sa marque de fabrique, en mettant deux doigts dans sa bouche et en sifflant comme un titi parisien des films de Prévert et Carné. Mais il ne se départ jamais de son calme. Est-ce par nature, ou par calcul ? Probablement les deux.
On a toujours le sentiment, en l'écoutant comme en le regardant, qu'il fait tout pour qu'on le prenne au sérieux, comme si, au fond de lui-même, il redoutait qu'on voie en lui une sorte d'imposteur, à moins qu'il s'agisse d'une forme de narcissime inquiet, ce qui ne serait pas une contradiction, d'ailleurs. Cela n'aurait rien de paradoxal. Ce syndrôme est fréquent chez ceux que leur métier ou leur vocation contraignent à vivre et travailler constamment sous le regard des autres et qui, bien que convaincus de leur valeur, vivent dans la crainte du jugement. Cette insécurité peut même servir d'aiguillon. Comme la tragédienne Sarah Bernhardt dit un soir à une actrice qui se vantait d'ignorer ce que c'était que le trac, "mademoiselle, vous le saurez quand vous aurez du talent".

Brendan Rodgers, coach of Celtic looks on after the UEFA Champions League group B match between Paris Saint-Germain and Celtic FC at Parc des Princes on November 22, 2017 in Paris, France.

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Aussi, pour certains, devient-il nécessaire de se contruire des mécanismes de défense. Dans le cas de Rodgers, cela se traduit par un besoin d'en imposer aux autres qu'il n'a pas toujours maîtrisé avec l'habileté qu'il croit. J'eus l'occasion de lui rendre visite lorsqu'il était à Swansea. Il était déjà clair alors que ce jeune manager (il n'avait pas encore quarante ans alors) avait "quelque chose" - il suffisait de voir jouer ses Swans pour en être convaincu. Mais il était aussi clair qu'il ressentait un curieux besoin de se justifier en mettant en avant un parcours il est vrai atypique, et en truffant son discours de références et d'emprunts au castillan qui avaient quelque chose de gênant. Comme beaucoup d'entraîneurs, il était venu à son métier par nécessité autant que par choix, quand une malformation génétique d'un genou l'avait contraint à renoncer à une carrière de footballeur professionnel alors qu'il n'avait que vingt ans. José Mourinho - dont il citait alors le nom à tout va, comme si José devait toujours lui servir de caution - lui avait confié la garde des jeunes, puis de la réserve de Chelsea.
Rodgers entendait que tout le monde sût comment il avait été chercher conseil en Espagne pour effectuer sa reconversion, voyageant à ses frais pour apprendre au contact d'anciens joueurs et de techniciens comme le Valencian Juan Sol, le Madrilène José Luis Albiol (oncle du défenseur de Villareal Raul Albiol), ou encore Alex Garcia, coach des jeunes du FC Barcelone, le club dont il admirait le jeu plus que tout autre. Cet homme issu de la communauté catholique d'Irlande du Nord (il définit aujourd'hui son identité comme "Britannique et Irlandais") voulait qu'on voie en lui un cosmopolite du football. Un "hipster", pour tout dire. C'était sa façon de se démarquer, d'affirmer une personnalité de coach aux antipodes de l'archétype du manager britannique traditionnel. "Mon objectif est de prouver que les joueurs de notre pays peuvent jouer comme ceux du Barça", m'avait-il dit alors.

Une image en décalage

Le Brendan Rodgers de Leicester City n'est plus le Brendan Rodgers de Swansea, ou plutôt, plus seulement. Si le style de ses équipes a évolué, son "idéologie" du football (un terme qu'il préfère à celui de "philosophie") n'a pas fondamentalement changé. Du juego de posicion à la barcelonaise qui faisait de Swansea une équipe à part dans le Championship, et même en Premier League après sa promotion, il est passé au jeu de son Leicester, toujours capable d'assumer la maîtrise du ballon (Leicester, avec 55,6% de possession, pointe en sixième position de ce classement en PL), mais encore plus redoutable en contre que lorsqu'elle a le contrôle de la balle.
Le jeu a évolué, l'homme lui aussi a changé, enfin, un peu. L'image qu'il projette en Angleterre demeure cependant en décalage avec ce qu'elle devrait être au regard de ce qu'il a accompli. C'est qu'il est difficile de prendre au sérieux les gens qui s'en chargent pour vous. C'est sa personnalité qui veut cela, mélange d'insécurité et d'égocentrisme, une personnalité qu'on a pu comparer à celle du personnage de David Brent dans "The Office", ce qui n'est pas un compliment. Rodgers semble incapable de rire de lui-même. Il semble également incapable de comprendre combien l'image de penseur du football qu'il entend se donner en public joue contre lui - alors que, dans le microcosme, absolument personne de doute de ses capacités.

Liverpool manager Brendan Rodgers with Raheem Sterling

Crédit: Eurosport

Il est tout de même extraordinaire que l'on présente parfois son passage à Liverpool comme un échec - relatif, mais "échec" malgré tout -, alors qu'il avait mené le club si près du titre attendu depuis 1990, et avec un effectif qui, Luis Suarez excepté, n'arrivait pas à la cheville de celui qui a si bien servi Jürgen Klopp. De la même manière, alors qu'on salue la saison que les Rangers, invaincus en championnat d'Ecosse, viennent de réaliser avec Steven Gerrard, ce n'est pas ainsi qu'on avait accueilli les deux triplés successifs remportés avec Rodgers, avec lequel les Bhoys avaient établi un record de 69 matches sans défaite, toutes compétitions écossaises confondues, qui ne sera sans doute jamais battu.
Quant à Leicester, peut-être doit-on rappeller que ce club admirablement bien géré, qui ne manqua de se qualifier pour la Ligue des champions l'an passé que parce que la pandémie brisa leur élan, n'a dépensé que 20 millions d'euros net en tout et pour tout depuis que Rodgers y a remplacé Claude Puel, et qu'en termes de revenus, il ne pointe qu'au dixième rang de la Premier League. Que les Foxes gagnent ce mardi soir contre Chelsea, et l'Europe leur tendra à nouveau les bras. Et, peut-être se rendra-t-on enfin compte alors que ce communicateur malhabile, trop anxieux qu'on le respecte, voire qu'on l'admire, est aussi, tout simplement, l'un des meilleurs entraîneurs de sa génération.
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