Le site The Athletic, rapidement devenu incontournable dans le paysage médiatique du football anglais, s'est livré à un périlleux exercice cette semaine : il a sondé les supporters d'Arsenal pour se faire une idée de leurs opinions sur la première année de Mikel Arteta à la tête de leur club. Pourquoi 'périlleux' ? Parce que - et je suis bien placé pour en parler, faisant partie de ce clan depuis plus de trois décennies - il n'est pas de groupe de fans plus volages dans leurs opinions que celui des Gunners.
Même dans un univers où tout le monde avance une opinion avant d'avoir quoi que ce soit sur quoi la fonder, et dans un football où un match raté, un seul, peut valoir à un joueur encensé la veille de devenir une nullité, Arsenal a le chic d'attirer des supporters que le moindre coup de vent fait tournoyer comme s'ils étaient pris dans un ouragan. Pourquoi ? Probablement parce qu'Arsène Wenger commença par gagner "trop" de trophées, puis pas assez, et qu'on crut que la faute lui en revenait, à lui seul, et qu'Arsenal était un de ces clubs de droit divin - le Real Madrid, le Bayern, la Juventus - à qui le succès était dû, alors qu'en fait, il n'avait vraiment appartenu à cette catégorie que moins d'une décennie, du temps d'Herbert Chapman, et certainement pas quand Wenger en était le manager.
Football
"Un Riquelme aurait beaucoup de mal aujourd’hui" : la créativité, grande sacrifiée du foot moderne
25/02/2021 À 08:31
J'espère que vous me pardonnez cette longue introduction, quand le thème de cette chronique est bien Mikel Arteta, son bilan, ses problèmes et son avenir. C'est qu'Arsenal joue si bien le rôle du malade imaginaire que celui-ci est devenu une seconde nature. Arsenal est de ceux qui pourraient dire : "l'hypocondrie est le seul mal dont je ne souffre pas", un mal qui affecte directement et indirectement son manager, dont la personnalité si intense n'est pas vraiment faite pour dédramatiser les états d'âme de son troupeau.

Arteta, l'homme de la situation ?

Dire qu'il y a quatre mois et demi, Arsenal avait gagné la FA Cup, et en battant Chelsea, après avoir éliminé Manchester City en demi-finale. Dire qu'Arsenal a le meilleur bilan (18 points sur 18, différence de buts de +15) des quarante-huit clubs qui étaient engagés dans la phase de poule de l'Europa League cette saison. Dire que lorsque Thomas Partey avait été soufflé au nez et à la barbe de Diego Simeone, on avait parlé du "meilleur coup du mercato". Dire qu'on avait loué le club d'avoir su conserver son soulier d'or Pierre-Emerick Aubameyang. Dire qu'on a applaudi l'explosion de Bukayo Saka et la confirmation du talent d'Eddie Nketiah, inarrêtable avec les Espoirs anglais.
Et dire qu'aujourd'hui, l'une des questions de The Athletic est "Mikel Arteta est-il l'homme dont Arsenal a besoin à long terme ?"
La réponse à cette question était encourageante pour l'Espagnol, puisque seulement 12% des fans interrogés y répondirent par la négative, 31% disant qu'il avait besoin de davantage de temps, et 57% se déclarant tout net en sa faveur. Visiblement, la cote dont il jouissait lors de sa nomination (87% d'opinions positives, selon la même enquête) lui a permis de bâtir un capital confiance auprès de sa base, que les problèmes rencontrés sur le terrain depuis quelques mois n'ont pas encore érodé trop significativement. Il en allait bien autrement avec Unai Emery, dont le soutien s'effondra en l'espace de quelques semaines seulement, alors qu'il venait de mener le club à une finale d'Europa League.
Les fans d'Arsenal sont peut-être inconstants, mais pas idiots pour autant. Ils savent pertinemment que ce n'est pas d'hier que leur club est à la peine, et que ce n'est pas l'ancien adjoint de Pep Guardiola qui en est la seule cause. Je pourrais reprendre quasiment mot par mot les chroniques publiées ici-même en décembre 2019 et en juin de cette année sans craindre de me voir démentir par ce qui s'ensuivit. Les Kroenke n'ont pas changé et considèrent toujours Arsenal comme la plus solide de leurs garanties financières. Kia Joorabshian joue un rôle encore plus prépondérant dans la gestion du recrutement et des contrats, maintenant que Raul Sanllehi s'en est allé dans des circonstances qui ne sont pas encore totalement éclaircies.
Et Mesut Özil ne joue toujours pas.
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Ah, le cas Özil, qui divise les supporters comme aucun autre. Par une étrange coïncidence, si l'on en croit The Athletic, la division entre les partisans du retour de l'Allemand dans le groupe et ceux qui y sont opposés est de 52% à 48 - exactement la proportion des partisans et des adversaires du Brexit lors du référendum de 2016, qui continue de déchirer le Royaume-Uni de Boris Johnson.
Il est exact que la réputation d'un joueur grandit souvent lorsqu'il n'est pas là et que son équipe souffre, que ce soit à cause de son absence ou pas. Özil, dont on dit qu'il a été écarté de l'équipe en punition de l'expression de ses opinions sur le traitement brutal de la minorité ouïghoure par le gouvernement chinois, ne fut pas immédiatement exclu du groupe d'Arteta, loin de là. Son manager continua de l'aligner des plus régulièrement jusqu'à ce que la pandémie n'interrompe la saison 2020-21.
Pour rappel, Özil exprima son indignation en décembre 2019. Cela ne l'empêcha pas d'être titularisé dans onze des douze rencontres de championnat qui suivirent, son bilan personnel durant cette période étant d'un but et d'une passe décisive en 839 minutes de temps de jeu effectif. Comme le dit le proverbe anglais, absence makes the heart grow fonder ("l'éloignement renforce l'affection").

Et le projet dans tout ça ?

La réintégration d'Ozil ne pourra de toute façon s'opérer que lorsque s'ouvrira le mercato hivernal, soit à partir du 4 janvier, puisqu'il est impossible de changer les listes de joueurs homologués par la FA et l'UEFA (dont Özil fut exclu par son club) en dehors des périodes de transferts. On aura alors joué dix-sept journées du championnat d'Angleterre, suffisamment tôt pour redresser la barre si les choses devaient encore empirer pour les Gunners d'ici là, Ce n'est pas impossible. Leurs deux matches à venir les opposent à Everton, ce weekend, et Chelsea lors du Boxing Day (*). Mais la situation n'est certainement pas aussi tragique qu'on l'a peint. Les retours de blessure de Partey et du jeune attaquant brésilien Gabriel Martinelli (qui a beaucoup plus manqué qu'on l'aurait cru) feront beaucoup de bien à une équipe à laquelle leur tranchant a fait défaut.
Mais est-ce que ce sont vraiment des joueurs qui manquent le plus à Arsenal, même des joueurs aussi influents qu'un Özil au mieux de sa forme ? Probablement pas. Son imagination, sa capacité de transpercer les lignes en une passe, d'inventer des espaces là où les autres ne peuvent en voir seraient précieuses pour une équipe à laquelle la créativité fait défaut. La capacité de percussion de Partey apporterait aussi beaucoup, tout comme le jeu de tête exceptionnel de Martinelli, qui aurait certainement fait bon (ou meilleur) usage des cinquante-six (!) centres balancés par Saka, Tierney et cie dans la surface d'Hugo Lloris lors du récent revers 2-0 contre Tottenham.
Mais ce qui manque le plus cruellement, pourtant, c'est quelque chose qui ressemble à un projet, à une stratégie, non pas seulement pour l'équipe, mais pour le club tout entier, car ce que les Kroenke ont pour ambition, au singulier et au pluriel, demeure un mystère. Souhaitent-ils vendre à terme ? On l'a dit. Souhaitent-ils que leur propriété redevienne un candidat au titre en Angleterre ? Ils l'assurent, mais s'y prennent bizarrement pour que cela soit autre chose qu'un vœu de circonstance. Sont-ils satisfaits du statu quo ?
Après tout, si Arsenal marchotte, une FA Cup par ci, un joli parcours européen par-là, leur garantie financière ne se déprécie pas trop. Le problème est qu'on ne peut faire avancer un club au quotidien de la sorte, particulièrement en un temps si imprévisible, dans lequel il est plus important que jamais de tâcher de savoir où l'on va, particulièrement quand on est Arsenal, un club dont une grosse partie des ressources vient de ses recettes de billetterie, lesquelles sont aujourd'hui réduites à néant.
Et ce problème, ni Mikel Arteta, ni Mesut Özil n'en sont la solution.
(*) Lequel est bien une journée, le 26 décembre, et en aucun cas une période.

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