Le licenciement de Frank Lampard en aura scandalisé beaucoup plus qu'il n'en aura surpris. Ce n'était pas une qualification pour les huitièmes de finale de la FA Cup aux dépens d'une équipe de Championship qui allait faire changer d'avis Roman Abramovitch et Marina Granovskaya, dont le parti était pris depuis plusieurs semaines. Le visage de Frank Lampard, figé dans une expression renfrognée depuis la défaite-capitulation de son Chelsea contre un Arsenal qu'on croyait en perdition (1-3, le 26 décembre), en disait suffisamment long sur les chances qu'il se donnait à lui-même de survivre.
Venant d'un ancien joueur des Blues qui avait vu sept de ses entraîneurs se faire remercier avant le terme de leur contrat pendant les treize saisons qu'il passa à Stamford Bridge, cela pouvait même paraître normal - au regard de ce qu'on entend par "normalité" au sein de ce club qui ne fait rien comme les autres, et continuera de faire ainsi aussi longtemps qu'Abramovitch en aura le contrôle.

16 trophées depuis 2003 pour Chelsea

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Et si ce sont les résultats qui comptent, il n'aura pas tort de le faire. Aucune équipe anglaise n'a gagné autant de trophées que ce Chelsea soi-disant "dysfonctionnel" depuis qu'Abramovitch descendit de son hélicoptère pour conclure l'acquisition d'un club au bord de la faillite. Chelsea entre 2003 et 2021, c'est cinq titres de champion, cinq FA Cups, trois League Cups, deux Europa Leagues et la Ligue des Champions de 2011-12. Quoi qu'on pense de la méthode Abramovitch, et quoi qu'on pense des méthodes qu'il employa pour devenir un milliardaire dans le Far West post-soviétique (vaste sujet, tout comme celui de la nature de ses relations avec Vladimir Poutine), le bilan ne souffre pas discussion sur ce plan. En Angleterre, personne n'a fait mieux pendant ces dix-sept ans et demi, pas même le Manchester United de Sir Alex Ferguson, dont le Chelsea de l'oligarque fut l'adversaire numéro 1 pendant une décennie.
Le bilan personnel de Frank Lampard, lui, est moins reluisant. Une moyenne de 1,67 point par match de championnat le place au dernier rang des entraîneurs de l'ère Abramovitch (*), derrière André-Villas-Boas, pourtant remercié au bout de vingt-sept matches de Premier League seulement, et Roberto Di Matteo, qui ne dura que vingt-trois rencontres; Di Matteo qui, lui, fut champion d'Europe. En compagnie d'AVB, Avram Grant (avec qui Chelsea joua une finale de C1) et Luis Felipe Scolari, Lampard est donc le seul head coach des Blues à ne pas avoir écrit une seule ligne du palmarès des Blues depuis 2003, encore qu'il soit demeuré en place plus longtemps que Maurizio Sarri et Rafa Benitez, qui l'enrichirent chacun d'une Ligue Europa.

Frank Lampard lors d'un match opposant Chelsea à Manchester City, le 3 janvier 2021

Crédit: Getty Images

La différence est, évidemment, qu'on s'était imaginé qu'en choisissant Frank Lampard, Chelsea avait fait voeu de raison et de patience, qu'il s'agissait d'un signe fort, que c'en était fini de ces nominations d'entraîneurs qui s'avéraient des intérims de luxe, de ce club-Moloch qui, à force de dévorer ceux qui le nourrissaient, finirait bien par se dévorer lui-même. On y crut pendant un an, le temps pour Chelsea de digérer la vente d'Eden Hazard et de retomber dans ses bons vieux travers. Le projet de bâtir un nouveau Chelsea en s'appuyant enfin sur la formidable académie du club n'était donc qu'un faux-semblant.

Pas d'injustice mais une incompatibilité

C'est une opinion que j'avais déjà exprimée l'été dernier, lorsqu'en pleine pandémie, le club avait dépensé plus de 200m€ - net! - pour acquérir Werner, Haverz, Ziyech, Mendy et Chilwell. Frank Lampard était censé ouvrir le sas qui menait de l'académie à l'équipe première, s'appuyer sur Mount, Abraham, Hudson-Odoi, James, Gilmour, Tomori, Loftus-Cheek et quelques autres pour inventer les Blues version 2.0 qu'on nous promettait depuis que Frank Arnesen avait transformé l'académie du club. Quelques-uns de ces joueurs, Mount en particulier, Abraham peut-être aussi, ont fait un pas en avant qu'on espère décisif, et ne devraient pas reculer lorsque l'arrivée de Thomas Tuchel, un entraîneur qui n'a jamais craint de se reposer sur des jeunes, sera officialisée. Les autres, c'est beaucoup moins sûr.
Dans le cas de Lampard, on laissera à d'autres le mot "injustice" pour lui préférer celui d'incompatibilité. Vu son manque d'expérience - une seule saison, honorable mais sans plus, avec Derby County -, et sa magnifique carrière de joueur, Lampard avait peut-être les qualités requises pour prendre en main un groupe de jeunes talents et lui donner forme; quelques-uns des matches que l'on vit la saison dernière pouvaient d'ailleurs le faire espérer, malgré des problèmes chroniques en défense qui ne disparurent jamais vraiment. Son "nouveau" Chelsea pressait haut et fort, jouait sans complexe, avec imagination et générosité, suffisamment souvent en tout cas pour qu'on y voie l'amorce d'une méthode. A tort. Car la "méthode" Lampard, si on devait la définir aujourd'hui, aurait des contours bien plus vagues.

Six recrues pour un puzzle XXL : Comment Lampard veut dessiner le Chelsea de demain

Le défi était de taille et le demeure. Ce Chelsea n'est pas une, mais plusieurs équipes, selon les individualités qui seront préférées aux autres les jours de match. Changer de onze de départ n'est pas un aveu d'indécision en soi. Alex Ferguson et Rafa Benitez, par exemple, ne gardaient quasiment jamais la même équipe de rencontre en rencontre; mais les altérations auxquelles ils procédaient étaient minimes (ou forcées par les circonstances), alors que Lampard, lui, a pu donner l'impression de changer de costume à chaque sortie sans qu'on comprenne pourquoi, ses joueurs en particulier. Il ne s'agissait pas d'expérimentation ou de mise au point, mais de tâtonnements, de jets de dés, d'aveux d'impuissance.
On ne peut pas jouer avec Giroud en avant-centre comme on joue avec Abraham au même poste, et Werner encore moins, et ce qui vaut pour l'attaque des Blues vaut aussi pour leur milieu, et même leur défense. Au bout du compte, on comprend moins aujourd'hui ce que cherchait ou recherchait Lampard qu'on croyait le comprendre quand il entama sa mission. Peut-être aurait-il mieux valu pour lui que son club se montrât moins ambitieux en matière de recrutement. Il est vrai que peu de managers, pardon, de head coaches, se plaignent de ce genre d'ambition. Généralement, c'est plutôt l'inverse.
J'ai le plus grand respect pour lui
La sentimentalité n'est pas de mise à Chelsea, même si le communiqué publié ce lundi citait Roman Abramovitch dans le texte, chose rarissime ("Une décision très difficile...J'ai le plus grand respect pour lui...il sera toujours chaleureusement reçu à Chelsea...etc, etc"). Mais une fois qu'on avait pelé le fruit et avalé la chair un brin amère, que restait-il ? Ce noyau. "Cela dit, les résultats et performances récentes n'ont pas été à la hauteur des attentes du club, le club se retrouvant en milieu de tableau sans qu'on voie clairement comment il pourrait progresser de manière suivie".
En quoi cela était-il différent des mots choisis pour dire adieu à Luis Felipe Scolari en février 2009 ? "Les résultats et les performances de l'équipe ont semblé se détériorer à un moment-clé de la saison", pouvait-on lire alors dans le faire-part publié par le club. Après vingt-cinq journées, Chelsea occupait alors la quatrième place du classement, à sept points du leader Manchester United, et s'apprêtait à affronter trois équipes de bas de tableau. Le couperet tomba néanmoins. Et la saison suivante, avec Carlo Ancelotti, Chelsea fit un magnifique doublé.
Les remords, les regrets? A d'autres.
(*) Lampard n'eut jamais le rang de 'manager', comme le communiqué publié lundi matin par Chelsea le rappella en utilisant le terme de Head Coach.

Frank Lampard

Crédit: Getty Images

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