Pour la première fois en Dieu sait combien d'années depuis que je passe les fêtes de fin d'année à Londres, je ne serai pas dans un stade un 26 décembre. Les grilles des arènes sont cadenassées pour le commun des mortels, et nous autres journalistes ne sommes pas beaucoup mieux lotis. Une fois qu'on a laissé passer les représentants des ayant-droits (qui ont eux aussi vu les contingents autorisés réduits à la portion congrue), il ne reste plus qu'une poignée de sièges disponibles pour le vulgum pecus du reste de la presse. C'est une loterie à laquelle, comme la grande majorité de mes collègues, je n'ai pas encore gagné une seule fois cette saison.

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Aussi le Boxing Day se fera-t-il sans moi, comme il fera sans des centaines de milliers d'autres fans qui ont coutume de braver le froid - et l'absence quasi-totale de transports en commun au lendemain de Noël - pour vivre au plus près une journée unique dans le calendrier du football anglais; vivre, et faire vivre aussi, car, sans eux, sans elles, qu'est-ce qu'un Boxing Day ?

Boris Johnson et son gouvernement, après avoir promis la Lune (Noël en famille, avec les amis, alors que tout le reste de l'Europe savait ce qui lui pendait au bout du nez), se sont ravisés cinq jours avant "Christmas" pour décréter que, tout compte fait, Christmas était annulé. Mais pas pour les footballeurs. Dieu merci.Oui, Dieu merci, dis-je, ce qui me surprend moi-même. J'étais pourtant de ceux - nous n'étions pas des plus nombreux alors - qui étaient opposés au Project Restart qui vit la Premier League et les trois divisions de la English Football League reprendre la saison 2019-20 à la mi-juin.

Mohamed Salah et les joueurs de Liverpool célèbrent un but

Crédit: Getty Images

Le football inégal a bien lieu

Certains des arguments que j'avais avancés alors tiennent toujours. Le football à plusieurs vitesses que je redoutais s'est bien mis en place, dont les plus grandes victimes ont été le football amateur et le football féminin, les deux grands laissés-pour-compte de la pandémie. Les quelques garde-fous qui protégeaient encore le 'reste' du football de la main-mise de la PL sur l'attention (et donc l'argent) du public ont volé en éclat, notamment au niveau des horaires de programmation des matches et de leur diffusion à la télévision. Les remettre en place 'comme avant' sera quasiment impossible. Hélas.

La pandémie a en fait permis à la PL de se livrer à une expérience en grandeur nature, dont les tenants et les aboutissants devraient nous inquiéter. Certes, le public a boudé les matches 'à péage', vendus au prix hallucinant de 14,99£ pièce, soit plus de 16 euros, mais le principe a été testé, et le sera à nouveau. Un projet de refonte totale de la PL, baptisé 'Big Picture' ('Vision Globale') mitonné dans le plus grand secret par Manchester United et Liverpool, est sorti des cartons, pour y être très vite rangé après le tollé qu'il souleva, mais là n'était pas le propos de ceux qui avaient choisi de faire fuiter ce manifeste des puissants d'entre les puissants. Leur but était de tester la température de l'eau. Mission accomplie. Ils reviendront vitre, ne craignez rien.

On pourrait continuer longtemps de la sorte. Les bruits de foule artificiels en fond sonore de rencontres jouées dans des arènes désertées. Les joueurs traités et maltraités par un calendrier démentiel, sans égard pour leurs biorythmes, avec les conséquences qu'on craignait (79 blessés actuellement, avec une pointe à plus de 100 en automne). La qualité du jeu, qui a trop souvent souffert de la fatigue ou de l'indisponibilité de joueurs-clé. Ces réserves tiennent toujours.

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Le ballon roule toujours

Mais...car il y a un mais, et conséquent : le football anglais, même cette version qui a un arrière-goût d'ersatz, en nous accompagnant tout au long de ce cauchemar que fut 2020, nous l'a rendu moins difficile à supporter. Surtout ici, où le COVID a fait et continue de faire le plus mal en Europe, en termes relatifs et absolus, ici où le service de santé est à ce point surchargé que des patients cancéreux ont vu leurs tests post-interventions être annulés - pas 'repoussés', non, annulés purement et simplement. Ici où un second lockdown (confinement) national sera vraisemblablement imposé en janvier, pile au moment où la fin de la période de transition du Brexit causera un chaos sans nom dans des circuits de distribution déjà à bout de souffle.

Oui, il y a des moments où le peuple a besoin d'opium. Cet opium ne cause qu'une amnésie partielle, d'ailleurs. Personne n'est dupe de ce que le show qu'on nous propose a de fabriqué. Tout le monde sait que si le ballon roule toujours, c'est parce que des intérêts qui n'ont rien à voir avec le bien-être mental d'une population poussée à bout l'exigent. Il n'empêche que les paradis artificiels ont parfois du bon.

Un de mes amis, divorcé, enfants majeurs au loin, contraint par un état de santé délicat de devoir prendre le minimum de risques, n'a quasiment pas quitté son deux-pièces du nord de Londres depuis la fin du mois de mars. S'il tient, et est même parfois jovial, c'est grâce à deux choses : la musique et le football. Il n'a pas loupé un match. Car le football n'offre pas que 90 minutes de répit. Il permet de se projeter sur l'avenir, sur le match suivant, et ceux d'après. Il définit sa propre temporalité, sur laquelle le virus n'a pas de prise. Il permet de se faire du souci sur des choses qui n'ont finalement pas la moindre importance, et d'en parler, de communiquer avec des voix familières mais aussi de parfaits inconnus. Le cœur et l'âme ont besoin de ce baume. Si c'est cela être accro, bienheureux les addicts.

Alors, merci à toi, vieux Boxing Day. Merci de nous être fidèle, malgré tout. Grâce à toi, nous autres amoureux du football ne sommes pas les plus malheureux.

Pep Guardiola

Crédit: Getty Images

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