C'est l'un des risques du métier de journaliste en 2021, un risque que courent tous ceux et surtout toutes celles dont c'est le métier d'offrir une opinion. Le moindre dérapage, le moindre malentendu, le moindre soupçon de "manque d'objectivité" nous exposent à devenir la cible d'insultes, d'injures et même de menaces sur les réseaux sociaux, sur Twitter en particulier.
J'en sais quelque chose : après avoir longtemps refusé de bloquer ces inconnus (vous remarquerez le masculin, car tous, sans exception, étaient des hommes dans mon cas) qui me traitaient de tous les noms, me conseillaient de "faire gaffe" quand je sortirai de mon appartement et me suggéraient de "retourner dans mon pays", ma liste noire comprend aujourd'hui plusieurs centaines de comptes (certains factices, produits dans les troll factories de diverses nations) dont les propriétaires s'étaient sentis suffisamment offensés par mes propos pour avoir recours à la violence verbale la plus extrême. C'est triste, choquant, parfois inquiétant; c'est aussi l'ordinaire de milliers d'autres personnes; et cela ne surprend plus. On apprend, hélas, à vivre avec.
Mais ce qui est arrivé à Karen Carney, l'ancienne joueuse de Chelsea, Arsenal et Birmingham City, l'internationale anglaise aux 144 sélections, la vice-championne d'Europe de 2009 et médaillée de bronze du Mondial de 2014, ressort d'une toute autre catégorie.
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England's Karen Carney (Getty Images)

Crédit: Getty Images

Son "crime" ? Avoir affirmé sur Amazon Prime, pour qui elle analysait la victoire 5-0 de Leeds United sur West Bromwich Albion, que le hiatus de trois mois qui avait été provoqué par la pandémie avait été un facteur déterminant dans la promotion de l'équipe de Marcelo Bielsa en Premier League.

Une simple analyse

On pouvait ne pas être d'accord avec ce qu'affirmait Carney, encore que n'était visiblement pas le cas de son co-consultant du jour, l'ancien joueur de Leeds Jimmy Floyd-Hasselbaink, qui hochait la tête en assentiment des propos de l'ex-internationale. On pouvait aussi penser que son argument se tenait. Les équipes de Bielsa ont coutume de souffrir dans les derniers mois d'une saison, quand les organismes de ses joueurs paient les efforts dépensés si généreusement auparavant.
Les fans de L'OM et de l'Athletic en savent quelque chose. Ceux de Leeds aussi, d'ailleurs, qui avaient vu leur équipe s'effondrer dans la dernière ligne droite la saison précédente. Toujours en course pour la promotion automatique au 13 avril, quand ils pointaient en seconde position, les Whites n'avaient pris qu'un point sur douze lors des quatre dernières journées. Ils tombèrent ensuite en demi-finale des barrages face au Derby County de Frank Lampard.

Bielsa Leeds

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Carney ne faisait que relever comment l'arrêt du Championship du 7 mars au 21 juin 2020 avait permis aux joueurs de Bielsa, alors premiers du classement, de recharger leurs batteries au moment-clé de leur saison. De fait, après une contre-performance à Cardiff, ceux-ci avaient terminé en trombe, prenant 22 points sur 24 pour décrocher le titre et la montée en PL. En aurait-il été de même si la saison n'avait pas été interrompue? Elle n'en était pas convaincue; et, au passage, elle n'était pas la seule. Mais que n'avait-elle pas dit...
Le jour même, le compte officiel du club reprenait un clip vidéo posté par un fan, l'accompagnant d'un commentaire sarcastique accompagné de divers emojis.
On dira que tout cela n'était pas bien méchant en soi. Qu'il s'agissait d'une pique, rien de plus, et que toute personne qui s'exprime publiquement doit en accepter les conséquences. Et si ç'avait été un supporteur lambda qui avait posté ce tweet, on aurait eu raison. Plus : si Bielsa, alerté, avait cru bon relever la thèse de Carney et la critiquer lors de son point-presse d'après-match, ce n'aurait rien été d'autre qu'une escarmouche de plus entre gens du football et médias, comme il y en a eu tant et tellement depuis que l'on parle du football dans les journaux.

Leeds ne regrette rien

Mais ce n'était ni un supporteur lambda, ni Bielsa qui avaient agi de la sorte. C'était le compte officiel du club, qui compte 668 300 abonnés. Karen Carney avait été donnée en pâture aux fanatiques, et la curée commença aussitôt. Je ne répéterai pas les insultes qui furent adressées à la consultante sur son propre compte twitter. Ce fut un torrent d'ordures, d'obscénités, d'ignominies et de menaces qui déferla en toute impunité. Karen Carney, profondément blessée par la haine qu'on déversait sur elle, choisit de fermer son compte.
Leeds United, aussitôt alerté, ne crut pas bon effacer son tweet pour autant. Une semaine plus tard, ce tweet est toujours là sur le fil du club, où il a reçu 57 000 "likes" et 13 500 "retweets".Le propriétaire du club, Andrea Radrizanni, crut bon revendiquer la responsabilité du tweet de son club, ajoutant qu'il trouvait le commentaire de Carney "inutile et irrespectueux". Du reste, il se lavait les mains. Le club "regrettait" les attaques dont la consultante était l'objet, mais ne fit rien pour y mettre fin; aurait-il voulu les encourager sans se brûler les doigts qu'ils n'y seraient pas pris autrement.

Patrick Bamford of Leeds United celebrates

Crédit: Getty Images

Deux précisions. La première : Leeds n'est pas le seul club de Premier League à paraître se reposer sur la frange la plus fanatisée de son support pour "faire le sale boulot" et s'en prendre à des journalistes qu'ils considèrent leurs "ennemis", en entretenant des liens des plus ambigüs avec certains comptes dont la raison d'être est d'attaquer ces gens des médias qui ont le malheur de critiquer le club et sa gestion. Je connais le cas d'un journaliste dont l'adresse personnelle a été dévoilée sur internet et dont le domicile a été attaqué par des "fans" à la suite d'une campagne de ce genre.
La seconde est que Leeds n'en était pas à son coup d'essai. L'ancien joueur d'Aston Villa Gabriel Agbonlahor avait déjà été la cible d'un tweet du même type après avoir égratigné le "mythe" de Leeds United sur la radio talkSPORT. Agbonlahor avait payé son écart de langage de la façon qu'on imagine.
Leeds savait pertinemment quelles seraient les conséquences de ses actes. Mais cela ne fit pas hésiter ou reculer le club, qui savait pouvoir se cacher derrière les milliers d'imbéciles qui avaient emboîté le pas. Le club avait allumé l'incendie - mais avait laissé le soin à d'autres d'empiler les fagots. D'excuses, aucune, de remords, pas moins. Comme on devait s'y attendre, certains ont essayé d'excuser l'inexcusable. On accusa ceux et celles qui s'indignèrent du comportement de Leeds et prirent la défense de Carney de "corporatisme", par exemple.
Autre "argument", bien plus pervers, celui-là : ce n'était pas parce que Carney était une femme qu'elle était inattaquable. Évidemment qu'elle ne l'était pas; critiquer ses opinions est tout aussi légitime que critiquer celles de ses collègues masculins. Mais lorsque les hordes sont lachées sur Twitter en 2021, quelle surprise !, les femmes en souffrent cent fois plus que les hommes, et cela, Leeds le savait aussi. Nous le savons tous - et toutes. Hasselbaink, qui partageait l'avis de Carney, sortit indemne de l'ouragan. Il était protégé par son statut de "légende" du club. Il était aussi protégé par sa masculinité. Les haineux ne menaceront pas un Hasselbaink de viol, ne le traiteront pas de "sale pute".
C'est en refusant la responsabilité des actes qu'il savait qu'il provoquerait que Leeds s'est montré irresponsable. L'expression de ses "regrets", accompagnée du refus de formuler des excuses et d'accepter que le club avait franchi - en toute connaissance de cause - une ligne jaune des plus dangereuses est peut-être ce qui laisse le goût le plus amer dans la bouche. Car qu'est-ce que des "regrets" de cette sorte, sinon une insulte de plus ?
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