Lorsque la saison de Liverpool s'ouvrit le 14 août dernier par un succès 3-0 à Norwich, Jürgen Klopp et ses hommes auraient à disputer un maximum de soixante-trois matches s'ils parvenaient au terme des quatre compétitions officielles dans lesquelles ils étaient engagés. Contre toute attente, c'est un cap qu'ils atteindront dans un peu plus d'une semaine, lorsqu'ils entreront sur la pelouse du Stade de France pour y affronter le Real Madrid en finale de la Ligue des Champions. Ce cap, une seule autre équipe anglaise l'a doublé avant eux : c'était déjà Liverpool, dans son incarnation de 2000/2001, quand le groupe de Gérard Houllier avait fini 3ème de Premier League et remporté Coupe de la League, FA Cup et Coupe de l'UEFA (*).
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02/07/2022 À 15:53
Or, au soir de cette première victoire à Norwich, pas même le plus optimiste de leurs fans n'avait imaginé qu'ils pussent aller si loin, si bien. C'est que les champions d'Angleterre en titre sortaient d'une campagne 2020/2021 dont on pouvait conter l'histoire en égrenant un chapelet de blessures, de contre-performances et de désillusions, et à une qualification in extremis pour la Ligue des Champions pour laquelle ils pouvaient remercier le plus inattendu des buteurs, leur gardien Alisson, auteur d'une tête décisive à la 90e+5 minute de leur match contre West Brom dans la dernière ligne droite du championnat. C'est dire.

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Cup et Coupe de la League, deux premières

Et voilà que maintenant, 180 minutes seulement - ou 210 en cas de prolongation contre les Madrilènes - séparent ce groupe meurtri de l'immortalité, un mot qui sent l'hyperbole à plein nez, mais dont le parfum est entêtant dans leur cas. La grandeur d'une équipe ne se mesure pas à ses seules performances, mais aussi à sa capacité à les inscrire dans un cadre qui dépasse celui d'une seule saison, comme l'Ajax de Cruyff, Michels et Kovacs, souverain aux Pays-Bas dès la seconde moitié des années 1960, maître de l'Europe de 1971 à 1973, le Milan de Sacchi et le Barcelone de Guardiola. Le Liverpool de Klopp est de ces équipes-là, quoi qu'il arrive ce dimanche en Premier League ou à Saint-Denis le week-end suivant.
Les deux titres déjà acquis cette saison, Coupe de la League et FA Cup, deux titres qui avaient échappé à l'entraîneur allemand jusqu'à présent - il est vrai qu'il ne s'y intéressait que de loin - étaient deux marches de plus gravies dans une ascension entamée en 2015, deux étapes de plus dans un processus organique unique dans le biotope du football européen.

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Il avait fallu presque quatre ans à Klopp pour décrocher un premier trophée, qui était aussi le plus beau de tous, la Coupe d'Europe. Mais avant cela, il y avait déjà eu les finales perdues de Coupe de la League et de Ligue Europa en 2015/2016, et un premier rendez-vous manqué contre le Real Madrid en Ligue des Champions deux ans plus tard. Il y avait eu les qualifications répétées et désormais attendues pour la C1, depuis 2016/2017, quand Liverpool n'avait pris part à ce tournoi qu'une seule fois lors des sept éditions précédentes. Il y eut ensuite le titre de champion d'Europe de 2019, et, la saison suivante, celui de champion d'Angleterre, désiré depuis trente ans.

Pas de bouleversement mais un enrichissement continu de l'effectif

Tout cela, Klopp l'a accompli avec un groupe de joueurs qui évolua avec le temps, mais dont le noyau est demeuré stable, un peu comme le vaisseau de Thésée du mythe, dont, au fil des ans, on finit par remplacer tous les composants d'origine, mais qui demeura lui-même, car c'était un par un que l'on avait remplacé ses éléments. C'était toujours le même navire que poussaient les nouvelles voiles. On dit aussi qu'hormis les fondations, plus une pierre ou une poutre d'origine ne subsistent du fameux château-fort d'Osaka : cela ne l'empêche pas d'être ce qu'il n'a jamais cessé d'être, comme un fleuve ne cesse de charrier des eaux nouvelles.

Virgil van Dijk

Crédit: Getty Images

Liverpool a changé, lui aussi. Liverpool a eu son lot d'arrivées qui s'avérèrent déterminantes (mais dont la plupart n'avaient pas été perçues comme telles à l'époque) : Roberto Firmino en 2015, Sadio Mané en 2016, Mohammed Salah en 2017, Virgil van Dijk en janvier 2018, Fabinho et Alisson six mois plus tard, Diogo Jota et Thiago Alcantara en 2020, Luis Diaz en janvier dernier; mais Liverpool ne s'est jamais départi de sa politique de renouvellement et d'enrichissement plutôt que de bouleversement de son effectif. Ce qui a changé a changé dans un continuum. Le Liverpool de Klopp - et de JW Henry - n'a jamais cédé à la tentation du 'grand chambardement', comme le firent, et plusieurs fois, le Chelsea de Roman Abramovitch et le Manchester City de Cheikh Mansour.
Ainsi, lorsqu'on classe les clubs de Premier League en fonction de ce qu'ils dépensèrent en net sur le marché des transferts depuis que Klopp remplaça Brendan Rodgers, on voit que Liverpool n'arrive qu'en dixième position des clubs anglais sur cette période (*) : Liverpool n'a pas acheté d'indulgences pour se rapprocher du paradis.

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Parcours unique

Ce parcours, on l'a déjà dit, a quelque chose d'unique dans un environnement où nul acteur ne parle plus haut et plus fort que l'argent, une unicité qui ne s'explique pas seulement par la 'continuité technique' par laquelle jurait Arsène Wenger et à laquelle s'associa Pep Guardiola en revenant aux sources du football cruyffien à Barcelone. Ce Liverpool-là est autre, en ce que ses fondations sont aussi émotionnelles, ce en quoi il est bien un avatar moderne de l'entité que créa Bill Shankly dans les années 1960 et 1970, et dont Bob Paisley et Joe Fagan firent la machine à gagner que l'on sait la décennie suivante. Il n'est qu'à écouter Graeme Souness, pilier de cette machine, cinq fois champion d'Angleterre et trois fois champion d'Europe avec ces Reds-là, pour saisir la profondeur de cette filiation.

Graeme Souness célèvre avec Michael Robinson,John Wark, Kenny Dalglish, Alan Hansen, Steve Nicol et Bruce Grobbelaar un titre de Liverpool

Crédit: Getty Images

Il y a même comme une sorte de sourde envie dans les compliments dont Souness n'est pas avare envers ses successeurs. Son Liverpool, jusqu'à présent considéré comme le meilleur Liverpool de tous les temps, celui de Kenny Dalglish, Alan Hansen et Ian Rush, qui atteignit son apogée en 1983/1984, était impitoyable plus que séduisant. Le Liverpool d'aujourd'hui n'est pas exempt de fragilité; c'est même sa capacité à la surmonter, parfois de la manière la plus improbable qui soit - grâce à des 'héros' eux aussi improbables, comme Divock Origi -, qui emporte l'adhésion.
Le Liverpool de Souness n'était pas non plus habité de la même liberté qui semble habiter Mo Salah. Fagan, admirable sur tant d'autres points, n'avait pas le charisme de Klopp; Shankly, oui; mais Shankly se retira de la scène avec une Coupe de l'UEFA pour témoigner de son ambition de faire de son club un grand d'Europe. Grand d'Europe, le Liverpool de Klopp l'est déjà. Immortel, il le sera peut-être bientôt.
(*) Le compteur était resté bloqué à soixante-deux sur soixante-trois matches possibles pour Manchester City en 2020-21, lorsque Chelsea les avait stoppés en demi-finale de FA Cup.
(*) Derrière, dans l'ordre, Manchester City, Manchester United, Arsenal, Newcastle, Everton, Chelsea, West Ham, Aston Villa et Tottenham.
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