"NOUS SAVONS OÙ TU VIS. NE SIGNE PAS"
La banderole avait été déployée fin juin, non loin du domicile de la famille de Rafa Benitez, dans le Wirral, un faubourg cossu situé de l'autre côté de la Dee, à une dizaine de kilomètres du centre de Liverpool, ce home que son épouse Montse et leurs deux enfants n'avaient jamais quitté, même lorsque le pater familias était parti travailler en Espagne, en Italie en même en Chine. Rafa signa néanmoins, s'engageant pour trois ans en faveur de ce que ses supporters n'accepteraient jamais qu'on nommât "l'autre club" de leur ville.
Ce n'est pas la première fois dans sa carrière que Rafa atterit dans un club dont les fans le détestaient auparavant. On se souvient de l'accueil qu'il reçut à Stamford Bridge lorsqu'il remplaça le 'local hero' et champion d'Europe en titre Roberto Di Matteo en novembre 2012. Huit mois plus tard, ces mêmes fans n'avaient pas adopté l'ancien ennemi qui s'était moqué de leurs 'drapeaux en plastique' - mais avaient appris à le respecter. Benitez leur avait donné une Ligue Europa et une troisième place en championnat d'Angleterre, quand on avait craint une saison blanche pour les Blues.
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Mais passer de Liverpool à Everton représente un tout autre défi: contrairement à ce que la légende du 'derby de l'amitié' pourrait faire croire, c'est bien un fossé qui sépare les deux clubs, un fossé qui doit se mesurer à sa profondeur - quasi-insondable - plutôt qu'à sa largeur. Rafa en sait quelque chose, lui qui avait qualifié Everton de "petit club" en 2007, ce qu'on ne s'est pas prié de lui rappeler depuis qu'il a paraphé son contrat.
Il sera bien le premier entraîneur à veiller sur les deux voisins de Stanley Park. William Edward Barclay, un allié du fondateur schismatique des Reds, John Houlding, ne fit que suivre son ami lorsque celui-ci décida de tourner le dos à Everton FC en 1892. L'Irlandais Barclay ne s'occupait pas de l'équipe, ce qui était la responsabilité de son compatriote John McKenna, tandis que le board de Liverpool FC choisissait les joueurs qui seraient alignés dans le prochain match. Barclay était le "secrétaire" (nous dirions aujourd'hui, mutatis mutandi, le directeur technique) des Reds, pas leur manager. Ce que Benitez a fait, nul ne l'avait fait avant lui. Nul n'y avait même songé.

Besoin de retrouver les siens

Pourquoi, alors, a-t-il fait ce choix ?
La perspective de retrouver enfin sa famille après onze ans de pérégrinations aura évidemment joué son rôle, lui qui a manqué la fin de l'enfance et toute l'adolescence de ses filles Claudia et Agata, aujourd'hui âgées de 22 et 19 ans. maintenant qu'il est entré dans la septième décennie de son existence, il sait que, malgré son magnifique palmarès (*), les propositions de rejoindre un "grand club" se feront de plus en plus rares : les deux clubs italiens dont il aurait refusé les avances n'appartenaient apparemment pas au gratin du Calcio.
Son dernier "grand" titre remonte à 2014, quand Naples gagna la Coupe d'Italie, et depuis son bref passage au Real Madrid en 2015-16, qui fut certes moins catastrophique qu'on l'a dit (*), qui a-t-il entraîné? Newcastle United et Dalian Professional. Everton lui offrait la possibilité d'un rebond dans un championnat qu'il affectionne, quand les portes qui s'ouvraient encore à lui se faisaient de plus en plus rares - et pour mener où? On peut comprendre qu'il lui fût difficile de résister.
Il sait pourtant que la tâche qui l'attend s'est révélée au-dessus des forces de beaucoup de ses confrères. Ni Ronald Koeman, ni Sam Allardyce, ni Marco Silva, ni même Carlo Ancelotti ne sont parvenus à faire des ambitions avouées des propriétaires d'Everton autre chose que des rêves éveillés.
Ce n'est pas qu'Everton ne se soit pas donné les moyens de réussir, comme en témoigne un débours net de plus de 300 millions d'euros sur le marché des transferts depuis 2017, ce qui place les Toffees au troisième rang des clubs les plus dépensiers de la Premier League après les deux géants de Manchester durant cette période.
L'impact de cet investissement, colossal au vu du chiffre d'affaires du club (249m en 2019-20), aura été quasiment nul sur le plan des résultats. Everton n'a pas dépassé le stade des quarts de finale en FA Cup ou Coupe de la League; Everton a fini 8ème, 8ème, 12ème et 10ème de la Premier League; et Everton attend toujours, évidemment, d'ajouter un trophée, quel qu'il soit, à un palmarès bloqué depuis la Coupe d'Angleterre de 1995.

Rafa Benitez, le nouvel entraîneur d'Everton, en discussion avec André Gomes

Crédit: Getty Images

Everton va serrer la vis

Qui plus est, Benitez sait aussi que les moyens mis à la disposition de ses prédécesseurs lui seront refusés. La pandémie n'a fait qu'aggraver la situation financière d'un club, dont les pertes sur les saisons 2018-19 et 2019-20 se montaient à 295 millions d'euros. S'ajoute maintenant à cela le coût de la construction du nouveau stade de Bramley Moore Dock (590m), dont les travaux de construction ont commencé lundi dernier.
L'heure n'est plus aux folles dépenses, comme le montre l'identité des recrues arrivées à Goddison cet été : deux 'free agents' libres de contrat, la nouvelle doublure de Jordan Pickford, Asmir Begovic, et Andros Townsend, plus Demerai Gray, que le Bayer Leverkusen a laissé partir pour 2 millions.
Passe encore si l'effectif actuel d'Everton était celui d'un club "allant vers des horizons nouveaux", comme Benitez l'affirma lors de sa première conférence de presse. Il est honorable, certes; mais pas vraiment plus, et manque certainement de densité, tout comme il manque de créativité et en manquera encore davantage lorsque James Rodriguez - auquel Benitez, qui avait cotoyé le Colombien au Real, a fait savoir qu'il n'entrait pas dans ses plans - aura suivi Theo Walcott, Bernard et Josh King vers la porte de sortie.
Le vestiaire d'Everton aura aussi été secoué par l'arrestation de l'un de ses cadres (depuis libéré sous caution, et dont le nom ne peut être cité pour des raisons légales) pour suspicions d'infractions sexuelles sur des enfants.
Voilà le club dont Rafael Benitez a pris possession. Un guêpier ? Pas nécessairement. Sa situation financière est préoccupante, mais loin d'être désespérée : son propriétaire irano-britannique Farhad Moshiri, allié de longue date du milliardaire russe d'origine ouzbèque Alisher Ousmanov, 'pèse' pas loin de trois milliards de dollars et n'a aucune intention de se retirer du club, bien au contraire.
Comme on l'a dit, son effectif, même s'il est trop mince, ne manque pas de joueurs de qualité, suffisamment en tout cas pour faire d'une place dans le Top 10 un objectif minimum, et une qualification pour l'Europe une ambition qui n'a rien de déraisonnable. Là n'est pas le problème.

Rafael Benitez avec l'écharpe d'Everton

Crédit: Getty Images

Everton, éternel irrégulier

Le problème est, pour citer Benitez lui-même, est qu' "il manque quelque chose", et depuis longtemps. Everton a oublié ce que c'était vraiment que 'gagner'. Chaque fois qu'Everton, en particulier avec Ancelotti, a su aligner quelques victoires de rang, Everton a déchanté. La saison passée, quatre succès lors des quatre premières journées, suivis d'un nul 2-2 dans le derby de la Mersey, avaient fait espérer que cette fois-ci, ce serait la bonne.
Trois défaites suivirent. Ancelotti avait relancé la machine en décembre, en battant successivement Chelsea, Leicester et Arsenal. Mais West Ham stoppa cette progression au stade olympique, et les Toffees ne prirent que huit points sur vingt-quatre lors des huit journées suivantes, et cela, sans jamais donner l'impression d'y croire tout à fait, comme s'il était normal et attendu, y compris par les supporters, qu'étant parvenus au sommet du col, ils dérapent dans la descente.
Everton ne s'effondre jamais vraiment. Everton s'embourbe, parce que ce "quelque chose" intangible qui lui manque est devenu une partie constituante de son identité et que ses joueurs ont pris l'habitude que de la glaise alourdisse leurs crampons. S'en débarrassent-ils le temps de quelques matches qu'une autre croûte se forme et ralentit leurs pas. A Benitez de comprendre pourquoi, quand tant d'autres s'en sont montrés incapables.
(*) Deux Liga et une Coupe de l'UEFA avec Valence; une FA Cup, une Ligue des Champions et une Supercoupe d'Europe avec Liverpool; la Coupe du Monde des clubs avec l'Inter; une Ligue Europa avec Chelsea et une Coppa Italia avec Naples - sans oublier un titre de champion de D2 avec Newcastle.
(*) Le Real était troisième de la Liga, à quatre points du leader, l'Atlético, lorsque Florentino Perez licencia Benitez. Les merengue avaient également fini à la première place de leur groupe de Ligue des Champions, un tournoi qu'ils remporteraient cette saison-là, avec Zinédine Zidane à leur tête.

Rafael Benitez lors de sa signature à Everton

Crédit: Getty Images

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