Dix-sept. C'est le nombre de mois vécus par José Mourinho à la tête de Tottenham. Et c'est aussi le nombre de matches vécus par Nuno Espirito Santo sur le banc londonien, avant que Daniel Lévy ne décide de mettre un terme à l’aventure, quatre mois et un jour après que l'ancien manager des Wolves avait paraphé un contrat de deux ans. Les Spurs avaient bien effectué le meilleur début de saison de leur histoire en Premier League, remportant leurs trois premiers matches sans encaisser le moindre but.
Mais la forêt que cachait ces arbres était de celles dans lesquelles mieux vaut ne pas rester trop longtemps. S'ensuivirent quatre défaites dans les quatre derbys londoniens disputés à ce jour, qui virent Tottenham encaisser dix buts et en marquer un seul, et précédèrent la noyade collective à laquelle on assista le week-end dernier contre Manchester United (0-3), dans une atmosphère malsaine, irrespirable, même.
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Le "club le mieux géré d'Angleterre", vraiment ?

La décision de se séparer de Nuno n'aura donc surpris personne, et certainement pas ces supporters qui lui avaient chanté "tu ne sais pas ce que tu fais" lorsqu'il substitua Steven Bergwijn à Lucas Moura en début de seconde période contre Manchester United. Daniel Lévy n'est pas de ces dirigeants qui tergiversent lorsqu'ils sentent un vent de crise de lever sur leur club. Lui abat aussitôt la grand-voile. Antonio Conte, dont l’arrivée a été officialisée mardi, sera sur le banc pour la réception du Vitesse Arnhem en Ligue Europa Conférence ce jeudi.
On pourrait voir cela comme une nouvelle preuve que Tottenham fait partie de ces clubs qui savent trancher dans le vif quand cela est nécessaire. Mais on se tromperait si on s'arrêtait là. Car cela fait un bout de temps que "le club le mieux géré d'Angleterre" ne mérite plus qu'on l'appelle ainsi. Et ça aussi, les supporters en ont pris conscience : samedi soir, à White Hart Lane II, c'est aussi à Joe Lewis, actionnaire majoritaire, et à Daniel Levy que s'adressaient les huées qui accompagnèrent les joueurs à leur retour aux vestiaires.

Une nouvelle arène au coût mirobolant

Tottenham fut un pionnier, l'un des principaux architectes de la Premier League, l'un des premiers clubs à comprendre que sa compétitivité future dépendrait aussi de sa capacité à développer la dimension purement commerciale de la 'marque' Spurs. Et pendant que beaucoup de supposées institutions du football anglais s'endettaient et enregistraient perte sur perte au fil des exercices, Tottenham prospéra, économiquement parlant. Prospéra tant et si bien que naquit l'idée de faire mieux que les voisins d'Arsenal, et de construire un stade encore plus beau, encore plus grand que l'Emirates, après que West Ham avait emporté la partie pour s'approprier le City of London Stadium.

Le Tottenham Hotspur Stadium, vu de l'intérieur.

Crédit: Getty Images

C'est vrai, le résultat est somptueux. Le Tottenham Hotspur Stadium, avec son "mur blanc", et son coq doré à la proue du promontoire qui domine l'arène, est beau à couper le souffle. Il a aussi coûté très cher : l'équivalent de 1,4 milliard d'euros, selon Daniel Levy lui-même, soit quatre fois plus que le devis original. Même si les revenus de billetterie - si tant est que le Covid-19 nous laisse désormais tranquilles - des Spurs auront doublé grâce à l'emménagement dans le nouveau stade, le club a dû faire appel à banque sur banque, de Merrill-Lynch à la Banque d'Angleterre, pour rééchelonner et honorer ses dettes, qui sont aujourd'hui les plus élevées du football mondial, à la seule exception de Barcelone. Qui, avouons-le, n'est pas vraiment la plus rassurante des références en la matière.

Les Spurs n'ont pas de Wenger

Le 'club le mieux géré d'Angleterre' est donc aussi le plus endetté de la planète. Tottenham se retrouve aujourd'hui dans la situation qui était celle d'Arsenal lorsque les Gunners quittèrent Highbury, à cette différence que Tottenham n'a pas de Wenger pour gérer la transition d'une arène à l'autre, et que la pandémie est passée par là, pour encore accentuer la pression financière sur le club.
Car si Tottenham n'a pas 'soutenu' Mauricio Pochettino, José Mourinho et Nuno Espirito Santo sur le marché des transferts, c'est que Tottenham n'en a plus les moyens, et que ses propriétaires ne sont pas, n'ont jamais été et ne seront jamais des bénéfacteurs, ce en quoi ils ne diffèrent en rien de 99,99% des autres dirigeants de clubs, quel que soit leur discours. Ils avaient cependant la réputation d'être des gestionnaires hors-pair. Peut-être cela leur a-t-il été répété si souvent que cela a fini par leur monter à la tête, au point qu'ils se sont crus infaillibles et en souffrent aujourd'hui les conséquences.

Daniel Levy

Crédit: Getty Images

Il faut dire Tottenham a dû naviguer sur des eaux plutôt agitées depuis l'annonce de son projet de nouveau stade en 2008. La chute de la livre sterling sur le marché des devises depuis le référendum sur le Brexit (23 juin 2016) a fait gonfler ses coûts de construction de plus de 15%. Le Covid-19 frappa ensuite, un an pile après que les Spurs avaient disputé leur premier match dans la nouvelle arène.

Espirito Santo, tout sauf un premier choix

Ce contexte difficile n'explique pas tout pour autant. Le cas du non-transfert de Harry Kane, pour qui Manchester City était prêt à mettre 140 millions d'euros sur la table cet été, montre assez comment l'intransigeance dont Daniel Levy fit preuve alors était à double tranchant. Au vu de la médiocrité des performances de l'avant-centre sous les maillot des Spurs et des carences d'un effectif dont trop de membres ne sont pas au niveau requis, n'aurait-il pas mieux valu encaisser les millions de Man City et recruter les joueurs qui faisaient et font toujours défaut ?

Harry Kane

Crédit: Eurosport

Et n'aurait-il pas mieux valu - si tant est que se séparer de Mauricio Pochettino fût vraiment une bonne idée - choisir un autre successeur à l'Argentin que José Mourinho, ce qui revenait à sacrifier le travail de fond qui avait été effectué les cinq années précédentes ? Et n'aurait-il pas mieux valu avoir une idée de qui prendrait la place de José Mourinho avant de le licencier ? Selon des sources de bonne foi, le nom de Nuno Espirito Santo ne figurait qu'en cinquième, voire septième position, sur la liste établie par Levy et son très puissant 'directeur du football' Fabio Paratici, l'ancien directeur sportif de la Juve, arrivé aux Spurs le 12 juin dernier, loin derrière Julian Nagelsmann, Graham Potter et quelques autres, qui, tous, refusèrent l’offre. Antonio Conte était aussi de ceux-là.

Cette fois, Conte a accepté de relever le défi

Là est la raison d'espérer pour Tottenham : la main que l'Italien avait alors refusée, il l'a acceptée aujourd'hui. Personne ne doute qu'il figure parmi les meilleurs techniciens de sa génération. Il avait brillamment réussi à Chelsea, comme il réussit encore plus brillamment ensuite à l'Inter. Il saura secouer un squad qui a besoin de l'être, et dont beaucoup de joueurs ont régressé (nul davantage que Dele Alli, si tant est que la forme actuelle de Harry Kane ne soit que passagère).
Tottenham, après tout, n'est qu'à cinq points de la troisième place de la Premier League, et rien n'interdit de penser que Conte saura se servir de cette situation qui n'a rien de désastreux - mathématiquement parlant - comme d'un tremplin. Mais s'il y parvient, ce sera par ses qualités propres, pas grâce aux talents de gestionnaire de ses employeurs, les premiers responsables de la gabegie actuelle.

Antonio Conte

Crédit: Getty Images

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