Il n'entre pas dans les habitudes de Chelsea de faire tout comme tout le monde, et ce n'est pas le départ forcé de Roman Abramovich qui semble avoir changé quoi que ce soit au mode de fonctionnement du club le plus dysfonctionnel de Premier League (et qui s'en portait d'ailleurs fort bien). Son organigramme a été changé de fond en comble; ou, plutôt, démantelé de A à Z, et sans que les dirigeants qui avaient entouré Abramovich jusqu'à son départ aient été remplacés poste par poste par le nouveau régime en place à Stamford Bridge depuis le 30 mai dernier.
Le 20 juin, le Canadien Bruce Buck, président des Blues depuis 2003, était la première grande figure du club à annoncer qu'il le quitterait à la fin du mois, pour endosser un rôle de "conseiller" (informel), bien en deça de ses responsabilités d'avant, quand il était un point de contact des plus influents avec l'oligarque russe.
Premier League
Potter en favori, Pochettino en embuscade : Qui va succéder à Tuchel ?
07/09/2022 À 15:48
Deux jours plus tard, c'était au tour de celle qu'on avait pris l'habitude de qualifier de "femme la plus puissante du football anglais", voire mondial, Marina Granovskaya, de facto directrice technique des Blues, de quitter ses fonctions.

Des départs, pas de successeurs

Le 27 juin, Petr Cech, le "Conseiller technique et de performance" dont le rôle n'avait cessé de gagner en importance au cours des deux années précédentes, quittait lui aussi le club avec lequel il était devenu champion d'Europe et quadruple champion d'Angleterre quand il en était le gardien.
Si Todd Boehly, le grand architecte de la prise de contrôle de Chelsea, s'est installé dans le fauteuil de Buck, ni Granovskaya, ni Cech n'ont encore de successeurs attitrés à Stamford Bridge, et rien n'indique qu'ils en auront de sitôt. Granovskaya et Cech: les deux personnes qui avaient pour tâche d'épauler Thomas Tuchel dans l'identification et l'acquisition de nouveaux joueurs pour son équipe, deux membres du sérail qui sont partis alors que le marché des transferts battait son plein.

Le milliardaire Todd Boehly a racheté Chelsea.

Crédit: Getty Images

En temps normal - et pour un club "normal" - cette subite vacance du pouvoir aurait pu avoir un impact catastrophique. La réputation de gestionnaire efficace, inspiré, voire visionnaire, que Boehly s'est acquise dans le monde du baseball (une réputation basée sur l'ascension spectaculaire des LA Dodgers en MLB sous sa conduite) ne compte pour presque rien dans celui du football, un univers dont l'Américain ignore à peu près tout pour ce qui est des choses du terrain.
Or qu'est-on en football quand on a toujours vécu hors de ses réseaux, qu'on ne traite pas au quotidien avec agents, directeurs sportifs et présidents, et qu'on peut plus se reposer sur des Cech et des Granovskaya qui, eux, étaient parties intégrantes du microcosme ? A priori, rien.
Cela n'a pourtant pas empêché Chelsea de conclure trois de ses opérations-clé du mercato : le prêt de Romelu Lukaku et les acquisitions de Raheem Sterling et de Kalidou Koulibaly. D'autres joueurs de premier plan les suivront. Kimpembe ? De Ligt ? Peut-être. De Jong, même ? Avec Barcelone, à qui Boehly a rendu visite au début du mois, qui sait ? Rien n'indique, en tout cas, que Chelsea traverse une période de crise, malgré les flottements et les interrogations qui l'avaient fait craindre tout au long du printemps.

Chelsea à l'ancienne

Un nouveau modus operandi s'est mis en place, qu'on dirait même inédit s'il ne ressemblait pas beaucoup à ce qu'on considérait être la norme dans le football anglais jusqu'aux années 2010.
Cette norme, c'est celle du "manager à l'anglaise", une espèce qu'on pensait en voie de disparition depuis que l'arrivée massive d'investisseurs venus de l'étranger - milliardaires, états, fonds d'investissement - fit basculer le pouvoir du banc de touche au conseil d'administration, et qu'on se mit à parler de head coaches et plus de managers. Même un head coach aussi puissant que Pep Guardiola doit composer avec son board. Même un technicien aussi impliqué dans les choix techniques de son club qu'Antonio Conte à Tottenham sait qu'il est à la merci du bon vouloir de Daniel Levy.
Et pourtant, à Chelsea, le club où les plus grands noms du management international ne furent jamais que des employés en attente d'un licenciement, il en va autrement aujourd'hui. Un peu, beaucoup par la force des choses, Thomas Tuchel se retrouve dans une situation que la plupart de ses collègues lui envieraient. Si c'est bien Boehly qui signe les contrats, c'est Tuchel qui est au gouvernail, c'est Tuchel vers qui ses nouveaux propriétaires (l'actionnaire majoritaire des Blues, doit-on rappeler, n'est pas Boehly, mais le fond d'investissement Clearlake) se tournent pour prendre les décisions sportives qui feront ou déferont l'avenir du champion du monde des clubs.
Peut-être était-ce inexact de dire de Granovskaya et Cech qu'ils n'avaient pas eu de successeurs. Les tâches qui étaient les leurs sont désormais la prérogative de Boehly et de son entraîneur, comme ce dernier l'a expliqué avec sa franchise habituelle au début de la tournée américaine de son équipe (*).

Thomas Tuchel

Crédit: Getty Images

"Je n'aurais jamais imaginé rester au club plus longtemps que Romain, Marina et Petr", dit-il. "[Todd Boehly] et moi sommes impliqués dans une relation étroite et très intense pour conclure les transfers et améliorer l'équipe. [...] Je n'ai jamais travaillé de cette façon. Alors, bien sûr, pour nos propriétaires et, surtout, pour Todd, qui fait [ce travail] pour la première fois dans le football, ça fait beaucoup de choses dont il faut s'occuper".
On sent la surprise dans le ton de Tuchel. On sent aussi une certaine réserve dans ses propos. Cette nouvelle situation, ces nouvelles responsabilités, il ne les avait pas recherchées. "Ce n'est pas la chose que je préfère faire", avoue-t-il, "parce qu'à long terme, il faut se concentrer sur le coaching, parce que c'est pour ça que je suis ici". On sent aussi combien il regrette, par exemple, le départ de Petr Cech, un départ "qui a changé beaucoup de choses au quotidien". Le Tchèque lui apportait "le genre de soutien que je n'avais jamais connu comme coach auparavant". "Il était impliqué dans littéralement tout ce qui se passait [au centre d'entraînement de] Cobham, dans tous les départements".
Il se peut que l'élargissement du rôle de Tuchel ne soit que temporaire, le fruit de l'obligation de Chelsea de s'adapter à une nouvelle réalité avec les moyens du bord. Mais si l'expérience s'avère concluante, et l'on pourra bien parler d'une nouvelle donne dans le partage des pouvoirs au sein du club londonien, avec un président pour lequel son technicien numéro 1 est aussi un conseiller, un allié et, sans qu'il l'ait lui-même recherché, un décisionnaire impliqué dans des choix sur lesquels ses prédécesseurs avaient une bien moindre influence. Un manager à l'ancienne, autrement dit. Il ne serait pas étonnant que Tuchel apprenne à y prendre goût.
(*) Chelsea a bien annoncé ce lundi l'arrivée au poste de 'President of Business' de Tom Glick, ex-président des Carolina Panthers, une franchise de NFL, et ancien directeur commercial de Manchester City, mais, comme son titre l'indique, Blick se concentrera sur le développment commercial du club, ainsi sur l'expansion du stade de Stamford Bridge.
(*) Chelsea a battu Club America 2-1 le 16 juillet à Las Vegas et jouera contre Charlotte FC et Arsenal les 20 et 23 juillet.
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