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Sarri et la Juve, on ne pouvait pas faire plus éloignés

Sarri et la Juve, on ne pouvait pas faire plus éloignés

Le 18/06/2019 à 19:42Mis à jour Le 18/06/2019 à 21:21

SERIE A - La Juventus ne pouvait pas choisir un entraîneur plus controversé pour succéder à Massimiliano Allegri ! En accueillant l’ancien entraîneur de Naples et Chelsea, le club turinois met son avenir entre les mains d’un technicien qui n’a rien, mais alors rien du tout de ce qui fait son ADN. À ses risques et péril.

Lorsque Massimiliano Allegri a annoncé son départ le 17 mai dernier à l’occasion d’une conférence de presse, tout le petit monde du football italien se mettait à débattre de l’identité de son successeur. Les rêves les plus fous semblaient accessibles. Pep Guardiola ? Mauricio Pochettino ? Un retour d’Antonio Conte ? Ce sera finalement Maurizio Sarri. Personne n’avait osé émettre son nom à cet instant là. Sarri à la Juve ? Soyons sérieux, ça ne colle pas du tout ! Et pourtant, moins d’un mois plus tard, les dirigeants bianconeri annonçaient la nouvelle via un communiqué officiel. Une arrivée qui a retourné l’environnement Juve. Voici pourquoi.

Argument explosif : un Napolitain dans la ville

Il faut se promener dans les quartiers espagnols de Naples pour comprendre le degré de détestation des supporters napolitains pour la Juventus. Au milieu des devantures défraichies d’immeubles, des câbles électriques rafistolés et des fresques dédiées à Diego Armando Maradona, l’idole de tout un peuple, les références au club turinois sont nombreuses et bien visibles. Il existe même des ruelles où des tifosi ont accroché des banderoles d’un côté à l’autre des façades pour dire combien ils haïssent les Bianconeri. A Naples, les supporters turinois ne sont pas les bienvenus et gare à ceux qui arrivent de la cité du Piémont pour un nouvel emploi. On ne plaisante pas avec le sentiment d’appartenance et avec le calcio.

De sentiment, il en était justement question ce lundi matin dans l’édito de Gino Rivieccio dans le quotidien napolitain Il Mattino. "Cher Maurizio, on ne joue pas avec les sentiments", a énoncé le célèbre acteur italien et fidèle du Napoli. La déception est à la hauteur de l’affection que le peuple napolitain avait pour Maurizio Sarri, considéré comme l’un des leurs. Lors de ses trois années en Campanie, le technicien a plusieurs fois parlé "des clubs rayés", surtout lorsque des questions d’arbitrage étaient soulevées, renvoyant à cette impression que les tifosi des clubs du Sud sont désavantagés par les hommes en noir. Une sorte de complot dont on tait (ou pas) le nom, s’appuyant sur quelques exemples passés et une grande rivalité à la fois géographique et sociologique.

Le stade du Napoli rend hommage à Maurizio Sarri

Le stade du Napoli rend hommage à Maurizio SarriEurosport

Pour beaucoup, Sarri, par ses paroles, ses prises de position, son jeu et sa vision du football représentait l’anti-système. Aujourd’hui, la question demeure : l’était-il car le système le rejetait ou l’était-il réellement par essence, par conviction ? Sa signature à la Juventus tend à démontrer que l’opportunisme de Maurizio Sarri a définitivement pris le pas sur un humanisme que beaucoup de tifosi voyaient en lui. La déception est immense.

Reviennent en mémoire certains propos anti-Juve où l’heure était encore à la séduction : "La grande majorité des tifosi de la Juve sont de braves gens, ils ont juste le défaut de supporter la Juve. J’ai la même opinion de ce club que les tifosi ici, les mêmes idées en tête, mais ne me faites pas entrer dans les détails." Un bel exercice de communication qui se retourne aujourd’hui contre lui puisque de nombreux tifosi bianconeri, cette fois, ont déversé leur colère sur les réseaux sociaux après sa nomination. Maurizio Sarri ou l’exploit d’être désormais détesté par tous les tifosi napolitains et une bonne partie des Juventini.

Argument fort : le style de jeu et sa vision du métier

A la Juve, gagner n’est pas une option, c’est une obligation. Peu importe le style et les moyens utilisés sur le terrain, une saison n’est réussie qu’en cas de titre majeur, c’est à dire un scudetto ou une Ligue des champions. Depuis huit ans, les tifosi sont comblés. Mais le dernier exercice a été pénible et certains ont commencé à réclamer un peu plus de jeu à Massimiliano Allegri, pragmatique parmi les plus conservateurs, dont le scudetto décroché courant avril n’a pas suffi à faire oublier la piteuse élimination de la C1 face à une bande néerlandaise joueuse et audacieuse.

"Le concept de victoire coûte que coûte est une vision radicale qui brouille l’esprit des tifosi et de certains dirigeants", théorisait Sarri dans les colonnes de Vanity Fair." Et c’est la chose qui me préoccupe le plus. C’est du sport, cela n’a aucun sens. On ne peut pas être mécontent de finir deuxième." L'ancien coach de Chelsea a notamment été choisi pour cela. Il doit amener du jeu et rendre cette Juve plus divertissante, plus spectaculaire. C’est ainsi que l’entraîneur voit la mentalité de son équipe : elle doit produire du jeu sans crainte, avec des prises de risque, dominer son adversaire territorialement et imposer son style.

Lorenzo Insigne et son entraîneur Maurizio Sarri lors du match opposant le Milan à Naples, le 15 avril 2018

Lorenzo Insigne et son entraîneur Maurizio Sarri lors du match opposant le Milan à Naples, le 15 avril 2018Getty Images

Le résultat ne vient qu’après comme une conséquence. La victoire passe par le beau jeu. C’est le Sarrismo. Un nom donné par les adeptes des équipes entraînées par Sarri. Le "jouer bien" ou le "jouer beau" est un concept que la Juve n’a jamais cherché à comprendre ou à exalter. La victoire, rien que la victoire. Comment le nouvel entraîneur des Bianconeri va-t-il s’adapter à cette donnée ? La Juve est au-dessus de tous les autres clubs en Serie A et part avec une grande longueur d’avance. Mais Sarri n’aura pas d’alibi.

Tout autre résultat qu’un neuvième scudetto consécutif sera un échec, quel que soit le jeu déployé dans la saison. Et baser sa philosophie sur le résultat reviendrait pour le technicien à se renier. Va-t-il en arriver là ? Va-t-il s’adapter à la Juve ou va-t-il réclamer à tout un club de s’adapter à ses méthodes et à sa vision du football ?

Vidéo - Pour Sacchi, l'arrivée de Sarri à la Juve est une "révolution"

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Argument léger : le style linguistique et vestimentaire

Dernier élément, sans doute celui qui peut paraître le plus anecdotique mais il se révèle notable dans un club comme la Juve, avec une identité si forte. Maurizio Sarri reste un entraîneur capable de faire un doigt d’honneur aux supporters adverses (il l’a fait... aux tifosi de la Juve lorsqu’il était en poste à Naples). Il est l’homme aux joggings, tranchant immédiatement avec le degré de classe qu’un entraîneur de la Juve se doit d’avoir, à base de costume sur-mesure et de chaussures élégantes. Il est aussi celui qui insulte, utilise un langage familier ou grossier en conférence de presse. Tout ceci est loin du style Juve, un club qui se veut au-dessus des standards en tout point, y compris dans l’élégance et le reflet de ses salariés. Il en va du standing du club, un élément non négligeable.

En rejoignant la Juve, Maurizio Sarri a trahi ses fidèles et un peuple napolitain qui ne jurait que pour sa personnalité anti-système, anti-riches et anti-puissants. De son côté, la Juve ne pouvait faire plus important grand écart en nommant un entraîneur loin de ses standards philosophiques, sportifs et d’élégance. Ce mariage passionne, agace et provoque curiosité, jalousie et acrimonie. Le club turinois avait l’obligation de trouver un entraîneur et c’est chose faite. Il va devoir désormais gérer l’après-vente entre certains tifosi juventini très remontés (pétitions anti-Sarri, commentaire haineux sur les réseaux sociaux du club...) et retrouvailles explosives au San Paolo dans quelques mois. Ça ne rit finalement peut-être pas tant que ça à Turin cet été...

Maurizio Sarri

Maurizio SarriGetty Images

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