C'est un adjectif qu'Antonio Conte voulait bannir du vocabulaire de l'Inter. Et le technicien l'avait glissé entre deux réponses lors de son arrivée au tout début de l'été 2019. "Mon équipe ne sera pas "pazza" ("folle" en italien, ndlr). Elle sera forte et constante", avait-il prévenu. Pour lui, le temps de la "Pazza Inter" était donc révolu. Vraiment ? A l'époque, Conte pensait probablement ce qu'il disait. Mais que pouvait-il faire contre ce qui est probablement ancré dans l'ADN des Nerazzurri ? Il aurait certainement dû commencer par modifier les paroles de l'hymne du club lombard, intitulé... "Pazza Inter". Presque résigné, le natif de Lecce a fini par en respecter les paroles et s'est décidé à "l'aimer" comme elle est. En tentant de limiter quand même les dégâts.

Antonio Conte - Inter - Serie A 2020-2021

Crédit: Getty Images

L'Inter est "pazza" et l'a toujours été. C'est comme ça. D'une demi-finale renversante de C1 contre Liverpool (3-1 à l'aller, 3-0 au retour) en 1965 à une victoire complètement folle de janvier 2010 contre Sienne (4-3), en passant par la fameuse "remontada" contre Strasbourg en huitième de finale de Coupe de l'UEFA (2-0 à l'aller, 3-0 au retour) en 1997, le club lombard a ça dans les gènes. Le très rigide Antonio Conte a fini par s'y adapter. Et histoire qu'il ne l'oublie pas, ses joueurs lui ont rappelé dès le début de cette saison. Premier match de championnat : Menés 3-2 à la 87e minute par la Fiorentina, les Nerazzurri l'avaient finalement emporté... 4-3. De quoi planter le décor de ce millésime 2020-2021, auquel le technicien ne devait initialement pas participer. Flashback.
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On a reçu des tonnes de merde
Août 2020. Malgré une deuxième place en championnat et une finale de Ligue Europa perdue contre Séville, Antonio Conte, l'entraîneur aux 12 millions d'euros de salaire, estime avoir manqué de protection de la part de ses dirigeants tout au long de la saison. "On a reçu des tonnes de merde sur nous, le club n'a rien fait, lâche-t-il après la dernière rencontre de Serie A. Le club est faible, les joueurs et moi ne sommes pas protégés. Le zéro absolu. Du point de vue personnel, dès que cela a été possible, on m'a critiqué. Mon travail n'a pas été reconnu, ceux des joueurs non plus. Si vous voulez réduire l'écart avec la Juventus, vous devez être fort sur le terrain mais surtout en dehors." Boum.
À force de poser des mines, Conte a fini par exploser en plein vol. Autre fait marquant pour comprendre le malaise : en novembre 2019, ce dernier reçoit une lettre le menaçant de mort, dans laquelle il trouve une balle. Un épisode qui l'a profondément marqué et qui est rapidement sorti dans la presse, ce qu'il a ensuite déploré en interne. Une fuite inadmissible selon lui pour un grand club. Le modèle à suivre en matière de protection et communication ? La Juventus, évidemment, avec laquelle il a remporté trois scudetti.

Salaire démentiel mais crise de résultats : entre Conte et l’Inter, ça peut mal tourner

Du côté de la direction de l'Inter, cette sortie - pas la première - de Conte est celle de trop. Une réunion est programmée fin août. Autour de la table : Steven Zhang (président), Beppe Marotta et Alessandro Antonello (administrateurs délégués), Piero Ausilio (directeur sportif), Angelo Cappellini (avocat du club) et donc Antonio Conte. La question est simple : Est-ce le moment d'arrêter l'histoire après seulement un an ? L'ex-sélectionneur de l'Italie a plusieurs arguments à faire valoir. Une première finale européenne depuis dix ans, un écart réduit avec la Juventus (de 19 points en 2018-2019 à 1 en 2019-2020) ou encore une mentalité retrouvée par séquences. Il donne également sa vision pour la suite : de l'unité, une protection majeure et des recrues d'expérience sur le mercato. Conte a une obsession : détrôner la Vieille Dame sans attendre. Pas le temps, donc, de miser sur des jeunes à fort potentiel, comme le fait par exemple le voisin milanais.
En face, les dirigeants lombards, qui ont beaucoup misé sur Conte pour retrouver le succès, acceptent ses conditions. Mais ils en profitent également pour lui rappeler les investissements déja consentis. Romelu Lukaku est arrivé à l'été 2019 pour plus de 70 millions d'euros, Nicolò Barella a coûté quasiment 45 millions et Alexis Sanchez a été prêté par Manchester United. Christian Eriksen a également été recruté en janvier pour 20 millions d'euros, et ce à six mois de sa fin de contrat avec Tottenham. L'option d'achat du très intéressant mais trop souvent blessé Stefano Sensi (20 millions d'euros) a également été levée. Puis quelques transferts très "made in Conte", que lui seul pourrait probablement comprendre et expliquer : Ashley Young, Victor Moses...
Cette réunion décisive permet de fixer le cap. Tout le monde décide de rester à bord, Conte accepte de mettre de l'eau dans son vin et d'autres recrues sont promises. Son fidèle soldat Arturo Vidal débarque du Barça, l'expérimenté Aleksandar Kolarov quitte la Roma et le talentueux Achraf Hakimi arrive pour 40 millions d'euros. Pas rien dans un contexte économique délicat et une masse salariale qui augmente (150 millions d'euros). Conte est attendu au tournant. Son salaire de 12 millions d'euros, le plus élevé de l'effectif de l'Inter, est également motif de pression. L'entraîneur le mieux payé de la Serie A se doit de gagner des trophées.

Elimination et humiliation

Souvent accusé de faire pratiquer à ses équipes un jeu pas vraiment flamboyant, Conte, lui, s'en moque. Son crédo, c'est gagner. Peu importe le reste. L'Italien aime également se créer des ennemis imaginaires, un moyen de lancer des opérations commandos qu'il affectionne tant. C'est un leader de guerre. Pour schématiser, c'est lui, ses joueurs et son fameux 3-5-2 contre tout le monde.
En début de saison, il a bien tenté de changer ses habitudes en proposant un jeu plus séduisant. Mais face à des difficultés évidentes, il est revenu à ses fondamentaux avec un bloc compact, des circuits de passes prédéfinis et ses bons vieux mécanismes. Entre novembre et début janvier, son équipe a enchaîné huit succès de suite en Serie A. Pas assez, probablement, pour faire oublier l'affront subi en Ligue des champions. Dernière dans un groupe pourtant largement à sa portée, l'Inter a été éliminée de toutes les compétitions européennes. Soit pis que la saison passée et une troisième place synonyme de Ligue Europa. Un revers sportif comme financier (30 millions d'euros en moins).

Antonio Conte - Inter - Serie A 2020-2021

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Souvent accusé de ne jamais avoir de plan B en cours de match, Conte n'a pas hésité à rembarrer Fabio Capello le soir de cette élimination. "Oui on en a un. Mais je ne le dirais pas", lâchait-il, accusant les arbitres de ne pas avoir "respecté" son équipe durant la compétition. Un refrain qui peine aujourd'hui à faire illusion. Certains choix sportifs, eux, posent question. Vidal n'est que l'ombre du joueur admiré à la Juve et cause beaucoup de dégâts sur le terrain, Kolarov est désormais sur le banc et Eriksen, dont le salaire est estimé à 8 millions d'euros, semble toujours aussi perdu.
Face à l'AS Rome (2-2), dimanche dernier, les changements de Conte ont également été très critiqués dans la Botte. Devant au score et en parfaite maîtrise, l'Inter a finalement reculé et craqué après les choix de son coach, bien décidé à faire rentrer "ses" hommes (Kolarov, Gagliardini...) pour conserver le score. "Pendant 20 minutes, il présente la meilleure Inter de la saison. Puis la démonte sans raison. Il enlève Lautaro, qui conservait le ballon, et Hakimi, qui avait encore de la force (...) Il rate ses changements", écrit La Gazzetta dello Sport le lendemain. "Si j'ai des remplaçants, c'est pour piocher dedans", se justifie-t-il après la rencontre. Mais plus que les remplacements, ce sont les choix qui ont interrogé. Comme si l'ancien coach de Chelsea avait ses idées sur certains joueurs et qu'elles sont, heureusement ou malheureusement pour eux, souvent arrêtées.

Peut-il être remplacé ?

C'est la grande question. Aujourd'hui, Antonio Conte reste en position de force du côté de l'Inter. Le technicien nerazzurro garde la confiance de sa direction et du propriétaire Suning qui, de son côté, chercherait de nouveaux acquéreurs pour reprendre le club lombard. Une situation de stand-by pas vraiment propice à un tremblement de terre sur le banc. Les critiques les plus acerbes envers Conte proviennent certainement des tifosi, déçus par un jeu parfois limité et souvent dépendant de Romelu Lukaku. En Serie A, l'Inter n'est qu'à trois petits points de l'AC Milan, qui continue de faire la course en tête avec 40 points. Rien d'alarmant. Mais après l'échec européen, le scudetto est considéré, par beaucoup, comme une obligation. La Coupe d'Italie, certes moins attrayante, aussi. L'Inter y affrontera le rival milanais en quart de finale fin janvier.

Vidal, Lukaku - Inter-Spezia - Serie A 2020/2021 - Getty Images

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De plus, dans une période où tous les clubs de foot ne pensent qu'à se serrer la ceinture et réaliser des économies, un éventuel licenciement de Conte coûterait beaucoup trop cher à l'Inter. Rappel important : Luciano Spalletti, viré en 2019, est toujours sous contrat. Le club lombard continue donc de lui verser son salaire de 4,5 millions d'euros jusqu'à juin prochain. Pas vraiment l'idéal pour les finances. Sauf contre-indication, le technicien de Lecce sera donc bien sur le banc nerazzurro d'ici à la fin de saison. Et ensuite ?
Souvent, dans ses interviews d'après-match, Conte utilise les formules : "L'Inter a décidé que...", "L'Inter a choisi que...", employant très rarement de "nous" et "on". Comme si une certaine distance existait toujours entre lui et ce club. Comme s'il voulait se dédouaner de certaines choses dont il ne s'estime pas responsable. Comme pour ne pas être le premier sur le banc des accusés en cas de nouveaux échecs. Pour l'éviter, Conte sait ce qu'il lui reste à faire : (re)commencer à gagner des trophées. Une chose qu'il a parfaitement su faire dans le passé.
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