Quand on a commencé à entendre parler de Zinedine Zidane en Algérie au milieu des années 90, certains se sont questionnés sur un éventuel lien de parenté avec le grand attaquant Djamel Zidane qui avait brillé avec les Fennecs en Coupe du monde 1982 et 1986… Aucun rapport ! Djamel est natif de l’Algérois tandis que Zinedine est né à Marseille, fils de Smaïl Zidane, qui avait quitté en 1953 son village d’Aguemoune Ath Slimane, en petite Kabylie, pour venir travailler en France.
C’est à l’été 1996, après l’Euro et au moment de signer à la Juventus, que la "Zidanemania" s’est emballée au pays de son papa : "Dans les années 1990 marquées par la guerre civile et un football national sinistré, nous n’avions pas d’icônes auxquelles nous identifier, racontait en 2021 le journaliste algérien Naïm Beneddra pour So Foot. Zidane était un immense footballeur, titulaire à la Juventus et leader d’une équipe de France très compétitive. À travers ses exploits, on vibrait par procuration pour un grand joueur qui, de plus, ne reniait pas ses racines algériennes et kabyles. Alors on était fiers de lui, même si on savait bien qu’il était d’abord français."
Football
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La sélection algérienne a-t-elle raté Zidane ?

Dans un pays où le football est religion mais qui a manqué la qualification aux Coupes du monde 1990, 94 et 98, une légende urbaine tenace, y compris dans toute la diaspora immigrée, va déchaîner les passions. On raconte qu’en 1990, année où l’Algérie venait de remporter la CAN à domicile, Abdelhamid Kermali, le sélectionneur de l’époque, aurait écarté le jeune binational Zinedine qu’on lui aurait recommandé. Son verdict ? "Trop lent" ou "trop lourd", selon d’autres versions…
Lors du triomphe des Bleus de 1998, la passion algérienne pour Zidane a véritablement mêlé l’admiration et le regret inconsolable chez beaucoup que le football algérien avait raté le "meilleur joueur du monde" ! Ce n’est qu’en mai 2006 que cette légende prendra fin avec la mise au point définitive de feu Kermali à la télé algérienne : "C'est archi faux ! A cette époque, au début des années 90, rares sont ceux qui connaissaient Zidane. Allez demander à mes assistants Saâdi, Fergani et Abdelouahab qui étaient avec moi en sélection nationale. Ils peuvent témoigner sur ce sujet ! Zizou est un phénomène. Un joueur rare que je respecte beaucoup."

Zinédine Zidane lors de sa première sélection en août 1994

Crédit: Imago

Six mois plus tard, au cours d’un voyage en Algérie, Zinedine démentira lui-même fermement avoir été convoqué chez les Fennecs, "j´ai fait toutes les catégories en équipe de France, des minimes aux seniors", clôturant pour de bon cette folle histoire.
Au-delà de l’orgueil patriotique froissé, ce "ratage" largement fantasmé de Zizou chez les Fennecs, il faut surtout y voir l’extraordinaire passion des Algériens pour le football. Tout simplement… Issu de la nombreuse communauté algérienne de Marseille, Zinedine incarnait l’archétype parfait du footballeur artiste comme on les aime d’Alger à Tamanrasset : "En Algérie existe l’amour du beau jeu, du beau geste, s’emballait Naïm Beneddra dans la revue l’After Foot. Le public aime les meneurs de jeu avec leur conduite de balle soyeuse, leur vista, leur instinct créateur, leur art du dribble. Et ce, depuis les Mekhloufi, Dahleb, Belloumi ou Saïb, jusqu’à Benarbia, Mahrez ou Feghouli… Notre référence commune avec la France est évidemment Zinedine Zidane : on s’est tous inspirés de lui en France et en Algérie, c’est notre modèle depuis les années 2000".
Les Algériens apprécient autant, voire plus, le guerrier Zidane que le joueur
Inutile de préciser que là-bas, sa volée céleste avec le Real contre Leverkusen en finale de C1 2002 ou bien sa masterclass contre le Brésil au Mondial 2006 ont été tout aussi fièrement rediffusées, disséquées, soupesées… et surnotées !
En juillet 1998, le peuple algérien fier de "son" Zizou avait aussi fêté la victoire des Bleus. Il continue d’apparaître aujourd’hui encore comme son noble représentant de la diaspora à l’étranger. Toutes proportions gardées, cette admiration communautariste, dans le bons sens du terme, s’apparente un peu à la fierté des Italiens pour leurs prestigieux cousins éloignés américains (Sinatra, Di Maggio, Stallone, Al Pacino, Madonna, Di Caprio) ou bien celle des Irlandais qui s’enorgueillissent toujours d’avoir offert aux USA le charismatique président John Kennedy.

Zinedine Zidane lors de France-Brésil / Coupe du monde 1998

Crédit: Getty Images

C’est d’ailleurs jusqu’à la caricature que les Algériens revendiqueront dans une grande unanimité la virilité toute sud-méditerranéenne qui aurait poussé "leur" Zizou (16 cartons rouges dans sa carrière !) à filer un coup de boule à l’affreux Marco Materazzi à Berlin : "Là, il a fait parler son algérianité, sa kabylité ! en rigolait dans So Foot le journaliste algérien Hocine Harzoune, lui-même kabyle. Même si c’est une finale de Coupe du monde, avec des enjeux énormes, un Kabyle est prêt à tout pour sauver son honneur ou celui de ses proches (sa sœur était visée, ndlr). Et par atavisme, Zidane, qui a le sang chaud, a répliqué ! Les Algériens apprécient autant, voire plus, le guerrier Zidane que le joueur."
Il n’est en effet pas rare de trouver encore dans les cafés d’Algérie des posters de "Yazid" en train d’enfoncer le thorax de Materazzi !

"Zizou", un nom ni vraiment français, ni proprement arabe

Même s’il est chéri aussi là-bas pour n’avoir jamais renié ses origines ("l’Algérie et la Kabylie sont dans mon cœur", dixit ZZ), les Algériens le considèrent avant tout comme français, comme l’affirme donc Naïm Beneddra. L’image forte de Zinedine embrassant plusieurs fois le maillot tricolore pour célébrer ses buts face au Brésil en 98 ainsi que les prénoms non maghrébins de ses quatre fils (Enzo, Luca, Théo et Elyaz) l’ont renvoyé ainsi à un cousinage, plus qu’à une appartenance pleine et entière, avec le pays de ses parents. Mais un cousinage chaleureux et profond.

Sculpture Zinedine Zidane

Crédit: Getty Images

Avec son surnom sympa, "Zizou", prononcé ici et là-bas dans une grande neutralité consensuelle (un nom ni vraiment français, ni proprement arabe), le Beur des Bleus Black-Blanc-Beur s’est érigé en symbole politico-sportif, même de façon involontaire, d’une réconciliation entre deux pays marqués par la longue Guerre d’Algérie (1954-1962). Sur la rive sud de la Méditerranée, dans un pays encore marqué par ce passé douloureux, les "Zizou président" projetés sur la façade de l’Arc de Triomphe et scandés dans toute la France ont beaucoup contribué à apaiser les rancœurs.
C’était tout le sens de sa profession de foi ("je suis très fier d’être ce lien entre l’Algérie et la France") prononcée avant le match France-Algérie du 6 octobre 2001, qui avait été conçu un peu comme une sorte de jubilé Zidane…
C’est d’ailleurs avec ses potes de France 98 que Zinedine avait entamé son action caritative en direction du pays de ses ancêtres. A son initiative, une rencontre amicale entre les Bleus de Jacquet et l'Olympique de Marseille avait permis de récolter 935 000 euros d’aide aux sinistrés du terrible tremblement de terre de Boumerdes (à 45 km d’Alger) de mai 2003. Un geste particulièrement apprécié là-bas et qui sera suivi jusqu'à aujourd'hui par de nombreuses actions médico-sanitaires dans le cadre de la Fondation Zidane et qui entretiennent là-bas sa forte cote d’amour...

Sélectionneur de l'Algérie un jour ?

Une cote d’amour restée élevée grâce à ses triomphes comme entraîneur du Real Madrid mais éclipsée en partie par les exploits de Ryad Mahrez, comme le souligne Hocine Harzoune : "Ryad est aujourd’hui le héros des nouvelles générations. Il est la star de la sélection nationale qui a gagné la CAN. Il est né en France lui aussi, mais il apparaît comme plus algérien que Zidane."
Les succès madrilènes de l’illustre aîné ont toutefois fait naître au pays l’espoir de le voir entraîner un jour l'équipe nationale. Une espérance pas si folle… D’abord parce que son père Smaïl, qu’il vénère, avait émis le souhait (non obligatoire, bien sûr) qu’il dirige un jour une équipe d’Algérie que son fils soutient en bon supporter à la One-Two-Three... Mais aussi parce que, à l’instar de grands entraîneurs parfois désireux de vivre une Coupe du monde, Zinedine pourrait s’engager avec les Fennecs pour une mission courte avec un grand tournoi à la clé (Coupe du monde, CAN) et pour peu que ceux-ci soient évidemment très compétitifs…
Mais, là-bas comme ici, nul n’ignore que le nouveau grand dessein de sa destinée exceptionnelle se verra bientôt accomplir avec sa nomination au poste de sélectionneur de l’équipe de France. Un juste retour des choses : c’est avec elle qu’il est véritablement né au football le soir du 17 août 1994 à Bordeaux, en signant contre la République Tchèque un doublé inoubliable (2-2)… Quand il arrivera à Clairefontaine en chef des Bleus, le "Françalgérien" Zinedine Zidane fera ce jour-là la fierté de deux pays.
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