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En attendant de redorer son blason, Ferrari se raccroche (trop) à son passé

En attendant de redorer son blason, Ferrari se raccroche (trop) à son passé

Le 05/09/2019 à 15:39Mis à jour Le 05/09/2019 à 19:12

GRAND PRIX D'ITALIE - La victoire de Charles Leclerc en Belgique est arrivée à point nommé pour une Scuderia qui roule encore dans l'ombre de Mercedes. A Monza, elle fête les 90 ans d'un patrimoine sportif unique sur lequel elle s'appuie plus que jamais...

Ferrari est la seule à pouvoir faire ça. Elle avait convoqué quelques 10.000 tifosi Piazza Duomo, mercredi à Milan, pour fêter les 90 ans de sa Scuderia née en 1929, dix-huit ans avant le constructeur automobile lui-même. Les 90 ans d'activité du préparateur Enzo Ferrari, à l'époque représentant du département Course d'Alfa Romeo sur les circuits de Grand Prix avant son émancipation.

Ferrari vit aujourd'hui sur un palmarès unique (16 titres Constructeurs, 15 Pilotes) et une popularité incomparable. Le résultat de l'esprit visionnaire de son créateur qui a su perpétuer un engagement pionnier à travers les époques, en choisissant des techniciens audacieux, des hommes dévoués à sa cause, mais en mettant toujours le blason au-dessus de tout. Dans cet éternel renouvellement, l'homme de Maranello n'admira réellement que deux pilotes, Tazio Nuvolari - qui ne courra jamais en championnat du monde - et Gilles Villeneuve. Et de tous les autres, il a été capable de se séparer sans états d'âme ou presque. S'il a fait preuve de beaucoup de flair en recrutant Niki Lauda, à l'origine du sursaut de l'équipe au milieu des années 70, le "Vieux" n'eut aucun scrupule à s'en débarrasser dans l'ingratitude la plus totale, suite au renoncement de l'Autrichien qui voulait juste se sauver une deuxième fois la vie, au Grand Prix du Japon 1976.

Dès la création du championnat du monde en 1950, Enzo Ferrari fut le fil conducteur d'une Histoire à la simplicité biblique. Dans ce temps retrouvé de la suprématie d'Alfa Romeo d'avant-guerre, Ferrari sa posa dès 1951 en rivale, puis en référence suite au désistement de la marque milanaise rebutée par un changement de règlement technique. Enfin, la Scuderia s'est retrouvée seule enseigne italienne au retrait de Maserati, financièrement exsangue. 1957 venait de voir l'avènement de marques britanniques qui allaient changer définitivement la face du sport.

Enzo Ferrari

Inoxydable Scuderia

Ce vide transalpin, continental même, fut une providence pour la popularité de Ferrari car la Formule 1 se résuma pendant des décennies à un duel entre les Rouges et des équipes britanniques indépendantes honnies. Le "Commandatore" les appelaient les "garagistes". Alors qu'il construisait une monoplace entière, ses rivaux se contentaient de dessiner un châssis pour s'acheter de la puissance chez Climax, Repco ou Cosworth. Cette démarche de puriste lui procura une aura extraordinaire d'autant qu'elle n'était que le reflet de l'admiration qu'il suscitait en tant que constructeur de routières d'exception.

Ferrari empile vite les victoires, les titres, et se remet toujours d'une mauvaise passe car elle est d'une attraction irrésistible pour les meilleurs pilotes du moment. Sur les circuits, elle est un emblème immortel et dans les coulisses une puissance politique sans laquelle rien ne se fait. Et la mort du patriarche, en 1988, n'y change rien. Ferrari contre Lotus, Ferrari contre McLaren, Ferrari contre Williams, Ferrari contre Brabham… Le scénario est le même : l'inoxydable Scuderia use des adversaires obligés de renouveler leur partenariat "moteur" ou trouver un nouveau sponsor-titre. Ce turn over fait les affaires de la Scuderia, qui pense que ça va durer. C'est une erreur.

La période des moteurs d'usine Porsche, Honda et Renault - rois des années 80 et 90 - révolue, le tournant des années 2000 est marqué au fer rouge par le trio Jean Todt - Ross Brawn - Michael Schumacher. C'est une déferlante de titres jamais vue (11 en 6 ans) mais Renault parvient à y mettre fin. Le modèle du constructeur qui fait tout est en vogue et Honda, BMW et Toyota le reprennent, mais en 2007 la crise économique n'épargne pas l'industrie automobile mondiale et Ferrari voit d'un coup ces constructeurs disparaître. Finalement, seul Renault s'en sort en se transformant en partenaire motoriste de Red Bull.

Michael Schumacher (Ferrari) au Grand Prix de France 2006

Avec Mercedes, Ferrari se heurte à un mur

Kimi Räikkönen apporte le titre Pilotes en 2007 et la Scuderia se couronne chez les constructeurs en 2008 avant la parenthèse Brawn et quatre années de suprématie de Red Bull avec Sebastian Vettel. Que s'est-il passé depuis ? Une révolution sans précédent qui a fait l'effet d'une déflagration. Motoriste à succès de McLaren, Mercedes s'est déployé comme constructeur avec une débauche de moyens jamais vue à l'approche de l'ère du turbo et Ferrari n'a rien pu contre ça. Le plus inquiétant est que la firme à l'Etoile n'a montré aucune faiblesse ni signe d'usure depuis 2014, dans quelque domaine que ce soit.

Ferrari s'aligne encore sur les 350 millions d'euros de budget de Mercedes grâce à un bonus de 80 millions d'euros annuels, octroyé par Bernie Ecclestone, qui risque de tomber à l'échéance des actuels Accords Concorde, fin 2020. Et même si le promoteur du championnat s'active pour capter les budgets, les salaires des pilotes, des managers et les frais marketing, entres autres, ne feront pas partie de ce fair-play financier. Les dépenses suivront une courbe que Ferrari aura peut-être plus de mal à soutenir que son concurrent. Ferrari, c'est un chiffre d'affaire de 3,5 milliards d'euros (pour 787 millions de bénéfices en 2018) qui se heurte aux 167 milliards d'euros (et 7,5 milliards de bénéfices) affichés par Daimler, qui veille à ce que le team F1 ne manque de rien…

Mais, plus problématique, la "rossa" a invariablement perdu la bataille du développement ces dernières années face à la "Flèche d'argent". Ce fut spécialement vrai lors de la période transition 2016 - 2017 : alors que Maranello ne signait aucun succès, Brackey apportait sans cesse des nouveautés à sa machine de 2016 et développait en parallèle celle du nouveau règlement 2017.

Mattia Binotto

Des F1 commémoratives mais pas glorieuses

Au Reparto Corse, on a toujours su faire des moteurs et c'est cette tradition qui sauve actuellement. Ce n'est pas rien quand on voit les difficultés éprouvées par Renault et Honda dans la course à la puissance. Mais malheureusement, la victoire de Charles Leclerc à Spa-Francorchamps et la perspective de répétition de ce succès à Monza risquent d'être les seules satisfactions offertes à des tifosi qui ne voient pas le bout du tunnel.

Pour les faire patienter, la Scuderia leur rappellent son lustre d'antan en opposant son palmarès et son statut d'écurie-phare du Mondial à ceux de Mercedes. C'est une technique de communication utilisée de temps à autres en Formule 1. McLaren avait par exemple joué sur la nostalgie des succès d'Ayrton Senna et Alain Prost avec le moteur Honda en 1988 pour faire oublier le retour pour le moins compliqué du propulseur nippon en 2015. Récemment, Williams avait célébré les 50 ans d'engagement en Formule 1 de son fondateur Frank Williams, et on lui en aurait voulu de ne pas le faire. Mais Ferrari puise trop souvent dans ce registre du passé pour obtenir un effet limité pour ne pas dire placebo.

En 2009, la Scuderia a ainsi donné des noms commémoratifs à ses bolides. La F60 a célébré 60 ans de la F1 et de la Scuderia elle-même… avec une victoire. En 2017, la SF70H a fêté les 70 ans de la marque avec cinq victoires mais aucun titre. Et la SF90 des 90 ans de la création de la Scuderia ne restera pas dans les esprits avec pour l'heure une ligne au palmarès des Grands Prix. Pour souligner son statut unique d'écurie nationale, Ferrari avait aussi nommé "150° Italia" sa monoplace de 2011, avec un succès qui n'aura pas vraiment bouleversé les festivités.

Après avoir usé Fernando Alonso, Ferrari aura aussi employé Sebastian Vettel pendant cinq ans sans relief particulier. Au moins l'Allemand vient-il de se déclarer prêt à prolonger l'aventure au-delà de 2020. "Dans cinq ans, je me vois chez Ferrari et champion du monde", vient d'avouer Charles Leclerc, qui a libéré à Spa-Francorchamps la Scuderia d'un gros poids. Une victoire belge qui a tout l'air d'un avant-goût de triomphe à Monza pour les tifosi. C'est déjà ça.

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