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Jenson Button, histoire d'un gentleman

Button, histoire d'un gentleman

Le 07/12/2018 à 11:01Mis à jour Le 08/12/2018 à 10:26

BIO - L'année 2018 aura été celle de la reconversion pour Jenson Button. Celle du bilan aussi à travers une biographie renfermant quelques confidences sur ses années dans les tréfonds de la F1 comme au sommet, au contact de Lewis Hamilton, Jacques Villeneuve ou encore de l'inénarrable Ralf Schumacher. Avec en toile de fond une formidable relation avec le papa John, cruellement interrompue.

Jenson Button était d'une classe sans égale dans le peloton de la Formule 1. Un pilote au style fluide, d'un fair play exemplaire. Un vide devenu impossible à combler depuis sa dernière apparition en Grand Prix, à Monaco en 2017. C'est pour cette raison qu'on le retrouve avec plaisir dans sa biographie "Une vie à la limite", parue à l'automne aux éditions Talent Sport.

Jenson Button, c'est un peu l'histoire que l'on aime. Celle d'un gamin adoré de sa famille - ses sœurs en particulier -, parti de rien, sans le sou. Juste avec son immense talent et la bienveillance d'un père qui a aura su suivre ses aspirations sans jamais les devancer. Comme Damon Hill, Jenson Button fut un mordu de deux-roues dans sa jeunesse. Arrivé par simple curiosité au karting, il en comprit vite le mode d'emploi. L'ouvrage fait bien percevoir cette révélation essentielle dès les premières pages : "En karting, j'essayais toujours d'écouter le régime du moteur et je m'assurais de garder celui-ci élevé dans les virages. C'est comme ça que je jugeais quelle trajectoire il fallait prendre. J'écoutais le son que faisait le moteur, et s'il baissait trop dans un virage, je savais alors que ce n'étais pas la meilleure trajectoire. La fois d'après, j'en essayais une autre. Même chose en F1." Alain Prost devient naturellement le modèle.

Le gamin de Frome né en 1980 gagne sa première course, puis écume les pistes de Grande-Bretagne. Papa John prend ça pour un hobby mais lâche quand même sa concession de voitures - qui feraient passer les Lada de l'époque pour des voitures de luxe - pour devenir préparateur de moteur. Jusqu'à équiper un certain Lewis Hamilton. En attendant de retrouver son compatriote en pinacle du sport auto, jusque chez McLaren, le jeune Jenson remporte un incroyable championnat le mêlant au légendaire Mark "Monsieur Karting" Hynes, Anthony Davidson, Justin Wilson, ou encore le futur lauréat des 500 miles d'Indianapolis, lui aussi emporté par la tragédie outre-Manche.

Tout de suite plus rapide qu'Alesi

"Fluide, Jense, reste fluide", un leitmotiv paternel qui le mène plus haut, plus loin. Toujours avec le même principe : ce n'est pas dans les lignes droites qu'on double - les moteurs sont trop proches en puissance pour ça - mais en sortant plus vite des virages. En passant à la monoplace, l'impétrant découvre comment exploiter la déportance avec son boss français Serge Saulnier, chez Promatecme. Dans "Une vie à la limite", le mode d'emploi parait si facile. Idem pour les pneus, ces produits chimiques qu'il faut savoir "déchiffrer". Et qu'il trouve foncièrement meilleurs que tous ceux qu'il a eus en Formule 1…

Le cap suivant est savoureux. Le troisième du championnat d'Angleterre de F3 a soudain envie de F1, sans passer par la F3000, et sait se vendre lors d'une "tournée frénétique de serrage de mains et léchages de bottes du Grand Prix d'Espagne 1998." Désigné "meilleur espoir McLaren", il a droit à 30 tours d'angoisse sur la F1 championne du monde en titre à Silvertone. Avant son premier vrai test, fin 1999 à Montmelo - "Alain Prost était mon héros, il voulait me tester" - lors duquel il roule d'emblée plus vite que Jean Alesi la veille. Avant de commettre une boulette qui aurait pu tout compromettre juste avant Noël : il décline une offre de Frank Williams, jurant qu'il n'est pas prêt pour la F1…

Jenson Button (Williams) au Grand Prix des Etats-Unis d'Amérique 2000

Les anecdotes suivent en rafale, avec un insupportable Ralf Schumacher "en mode Mariah Carey" - d'un tel mépris pour Frank Williams ! - et l'annonce, quelques minutes avant la présentation de la nouvelle voiture, de sa titularisation en 2000 au côté de l'Allemand, équipier "au sens le plus vague"…

Fisichella, expert en bouse

Investi sans superlicence sous le feu médiatique d'un très critique Jackie Stewart, il gagne ses galons sur le terrain au volant d'une monoplace erratique qui le laisse plusieurs fois au pied du podium. Et dehors en fin de saison car Juan Pablo Montoya va débouler comme convenu. Le début d'une histoire tourmentée qui l'envoie chez Beneton en 2001, pour une année en enfer : "Le problème principal était la voiture qui, au risque de paraître trop technique, était une merde absolue, une vraie bouse à conduire." Avec - deuxième problème - comme coéquipier un Fisichella expert pour tirer le meilleur d'une mauvaise voiture…

Ce qui surprend, en revanche, c'est l'incrédulité avec laquelle Jenson Button raconte la fin de son bail chez Renault, annoncée au Grand Prix de France 2002, pour faire place à Fernando Alonso en 2003. Les médias britanniques en étaient tout aussi courroucés, mais de ce côté de la Manche, en France comme en Italie et encore plus en Espagne, on avait compris où se situaient les intérêts de Flavio Briatore, boss du team et manager personnel de l'Asturien qu'il côtoiera chez McLaren.

Il aurait peut-être pu dire qu'il avait été à deux doigts de rejoindre Toyota en 2003, et que dans la nuit du samedi au dimanche à Magny-Cours, BAR avait emporté la décision. Et l'avait flanqué d'un Jacques Villeneuve tout de mauvaises intentions avant de gagner son respect. Il fonctionne comme ça le Canadien. Le début de quelques hauts au milieu de beaucoup de bas. Le faux retour chez Williams qui aurait pu valoir quelques détails sur la façon dont il a dû racheter son contrat. C'est d'ailleurs la seule réserve avec laquelle on sort de la lecture : Jenson Button ne livre jamais de sommes chiffrées. Pas grand-chose non plus sur la découverte du double réservoir clandestin de la BAR au Grand Prix de Saint-Marin 2005 qu'il pouvait difficilement ignorer.

John et Jenson Button au Grand Prix du Brésil 2009

Mort d'un père, fin d'un feu sacré

Mais dans tout ça, on en revient toujours au bonheur du papa, bon vivant aimé du paddock et reconnaissable entre mille chemises roses, si heureux de la victoire sous la bannière Honda au Grand Prix de Hongrie 2006. La suite est moins euphorisante avec une année de galère, puis une deuxième...

De quoi transformer 2009 en année de tous les improbables. De la Honda rebadgée Brawn avec un Mercedes de dernière minute qui "prend les virages toute seule" jusqu'à l'intrus Richard Branson, qui pensait s'acheter un titre de champion du monde avec quelques stickers. L'occasion de la charge la plus féroce de la part d'un véritable gentleman.

La saison se déroule comme dans un rêve. Le nouveau boss de la technique, Ross Brawn, avait été l'une des trois personnes chargées de la rédaction du nouveau règlement et il avait gardé pour lui l'idée du double-diffuseur. Que seules Red Bull et Toyota avaient décelée entre les lignes du règlement. Un regret ? Avoir péniblement fini sa saison de champion du monde par dix courses sans victoire. Pas étonnant avec une caisse qui n'avait reçu aucune mise à jour.

Puisque tout est histoire de recommencement, il s'en va porter le n°1 chez McLaren en 2010, en voisin de box de Lewis Hamilton, dont il décrit les doutes, la nervosité palpables à l'issue d'un duel au couteau sur fond de consignes au GP de Turquie. Ou encore en Belgique en 2012, où mécontent d'avoir été battu, son compatriote balance sur Twitter des données télémétriques pour le confondre.

Jenson Button et Lewis Hamilton (McLaren) au Grand Prix d'Inde 2012

McLaren restera paradoxalement l'écurie où il a été le plus heureux. Le plus malheureux aussi. "Mon amour pour la Formule 1 est mort avec le décès de mon père", a-t-il confié en 2017. Le long récit du drame nous baigne dans l'émotion de cette relation essentielle qui s'en va un jour de 2014 ; qui fait qu'il ne sera plus jamais le même. Ce qui nous fait aimer plus encore Jenson Button.

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