Par LAURENT VERGNE
Nadia Comaneci n'a rien compris. Elle se croyait oubliée, rangée dans les cartons d'une histoire glorieuse mais passée. Son pays a changé. Plus de dictature, de Ceausescu, de communisme ou de Securitate, la police secrète du régime. Elle a quitté la Roumanie depuis près de cinq ans, en novembre 1989. "Je ne pensais pas que quiconque en dehors de ma famille serait intéressé par mon retour", évoque-t-elle dans son autobiographie, Lettre à une jeune gymnaste, parue en 2003. Elle se trompe.
Tokyo 2020
Huit mois après sa médaille d'or, Boucheron souffre d'une "petite dépression" post-JO
25/03/2022 À 15:57
Lorsqu'elle descend de l'avion à Bucarest en 1994 en compagnie de son compagnon, l'ancien gymnaste américain Bart Conner, un accueil délirant l'attend. "Il y avait des milliers de Roumains qui agitaient des pancartes et lançaient des fleurs, raconte-t-elle. Même le nouveau Premier ministre était là. C'était vraiment quelque chose. De ma vie, je ne me suis jamais sentie aussi chanceuse et aimée par autant de personnes." Ce n'est pourtant pas une première. Cette scène, Nadia Comaneci l'a déjà vécue. A l'été 1976, lors de son triomphal retour de Montréal, la petite fée d'Onesti avait été célébrée comme une reine.
La femme qu'elle est devenue peut savourer au milieu des années 90 ce qui échappait à l'enfant des années 70. Du haut de ses 14 ans, être le centre du monde la terrifiait. "Je me suis souvenue de la peur que j'ai ressentie en 1976 quand j'ai été accueillie par une foule en délire après les Jeux de Montréal, explique-t-elle. Je n'avais pas compris, à l'époque, ce que je représentais pour le peuple roumain. Comment une enfant pourrait le comprendre ?" Près de deux décennies séparent ces deux scènes en apparence jumelles. Si la seconde n'a rien d'un fardeau, c'est aussi, peut-être, parce que Nadia Comaneci a cessé d'être un enjeu. Elle n'était plus que Nadia Comaneci.

Qui sait faire la roue ?

Sa vie a commencé le 12 décembre 1961 à Onesti et son histoire a débuté au même endroit, six ans plus tard, lorsqu'un homme rentre dans sa salle de classe. Il a 25 ans, s'appelle Bela Karolyi, et va devenir le personnage central de son existence. Karolyi est en quête de jeunes talents pour son école de gymnastique. "Qui sait faire la roue ?", demande-t-il. Deux mains se lèvent, dont celle de Nadia. Son destin est scellé.
La gymnastique devient sa vie. Six jours sur sept, tout au long de l'année, la jeune Comaneci s'entraîne trois heures par jour sous la houlette des Karolyi. Les Karolyi, car Bela travaille main dans la main avec son épouse, Marta, comme il l'explique dans le documentaire La gymnaste et le dictateur : "On se partageait les responsabilités. Marta s'occupait en particulier de la poutre et des exercices au sol. Moi, j'ai toujours été responsable du saut de cheval et des barres asymétriques. La préparation physique, c'était moi aussi."
C'est une vie de forçat pour une petite fille, mais Nadia y trouve son compte. Outre ses aptitudes évidentes et son extraordinaire polyvalence (très jeune, elle se montre à l'aise sur tous les agrès), elle s'épanouit dans ce cadre rigide, où organisation et discipline sont les maitres-mots. "Mon enfance m'a montré que la discipline fonctionnait, assure-t-elle. Si je m'entraînais, mangeais correctement et éteignais les lumières à 22 heures, j'étais reposée et prête pour le lendemain."

Nadia Comaneci, une odyssée olympique

La peur de la normalité

Dans son livre, elle relate une anecdote révélatrice de son "incroyable méticulosité", indispensable pour progresser dans son sport : "Ma mère était très organisée et détestait que les choses traînent à la maison. J'ai pris ses habitudes. A l'école, je mettais les stylos bleus à une place, les noirs à une autre. Ça semble un peu bizarre et compulsif, mais être normale et faire des choses normales ne mènent à rien d'autre qu'à la normalité. J'ai toujours voulu être extraordinaire."
Elle l'est. Plus douée que les autres, Nadia travaille aussi, et surtout, beaucoup plus. "J'ordonne de faire dix pompes. Je regarde et combien elle en avait fait ? Vingt. C'est ma Nadia. Ma battante. Celle qui va devenir une grande star", témoigne Bela Karolyi. "J'en faisais toujours plus que ce que Bela et Martha me demandaient, je voulais être parfaite et j'étais une jeune fille très déterminée", confirme Comaneci. En Bela, Nadia a trouvé son complément. Aurait-elle atteint les mêmes sommets sans lui ? La réponse n'existe pas, mais le rôle de cet entraîneur aussi hors normes que sa petite championne, ne peut être tenu pour négligeable.

Nadia Comaneci et Bela Karolyi, en 1972.

Crédit: Imago

D'une exigence extrême confinant pour certains à la cruauté, Karolyi, personnalité controversée, a dit-on dégoûté plus d'une gymnaste. Mais pas Comaneci. "Si une enfant veut simplement s'amuser, alors inscrivez-la dans un programme de gymnastique fait pour jouer. Si elle veut viser la lune, alors qu'elle travaille avec Bela", résume la Roumaine. "Je ne comprends pas vraiment toutes les histoires qui ont surgi au fil des années à propos du style de Bela, je sais que c'est quelqu'un de bien", ajoute Comaneci.
Ma vie était entre les mains de Bela
En ce qui la concerne, elle garde le souvenir d'un entraîneur très dur mais toujours juste, capable de "décoder mes émotions" et même drôle à l'occasion. "Puis, ajoute-t-elle, il est important d'avoir quelqu'un dans la vie qui te mettra au défi d'être la meilleure. C'est ce que Bela a fait pour moi et je me sens privilégiée d'avoir croisé son chemin." Bela Karolyi n'était pas un entraîneur à mettre dans toutes les mains, mais, pour Nadia Comaneci, il aura été le mentor idéal.
Leur relation est basée sur une absolue confiance. A l'entraînement, dès l'âge de 10 ans, Nadia tente des figures d'une grande complexité. Mais Karolyi est toujours là pour la réceptionner. " Ma vie était entre les mains de Bela, dit-elle. Il m'a presque empêchée de me briser la nuque, littéralement. Enfant, j'avais l'habitude de prendre des risques. Aujourd'hui, je ferais preuve de plus de prudence." Surtout, elle est sans doute la seule à afficher envers elle-même un degré d'exigence plus élevé encore que celui du couple Karolyi. La moindre erreur l'insupporte. Les remontrances de Bela ou Marta ne sont rien à côté de ce qu'elle s'inflige : "j'ai toujours été dure avec moi-même par rapport aux erreurs."
Talent, travail, détermination, dans tous ces domaines, Comaneci survole la concurrence. Son ascension, dès lors, est météorique. Elle n'a que neuf ans lorsqu'elle remporte sa première compétition internationale, lors d'une rencontre entre la Roumanie et la Yougoslavie. Sa véritable éclosion date de l'année 1975. A 13 ans, Nadia effectue une razzia aux Championnats d'Europe : victoire dans le concours général et sur tous les agrès, à l'exception du sol où elle ne prend "que" la deuxième place. A un an du grand rendez-vous olympique de Montréal, la Roumaine a marqué son territoire.

Nadia Comaneci à 13 ans.

Crédit: Getty Images

Nadia et les poupées russes

Au Québec, Comaneci va trouver sur son chemin la guirlande de vedettes soviétiques qui ont dominé le monde avant son émergence. Olga Korbut, le "moineau de Minsk", double médaillée d'or à Munich. Nelli Kim, la dernière petite merveille de l'école russe. Et Ludmila Tourischeva, sacrée au concours général en 1972. L'idole de Comaneci. Au sein du groupe soviétique, les dissensions se sont multipliées ces derniers mois. Tourischeva a pris ombrage de la popularité de Korbut, qu'elle surclasse pourtant depuis plusieurs saisons mais dont le charisme la rejette dans l'ombre. Et l'ascension de Kim n'arrange rien.
Malgré son festival aux "Europe" un an plus tôt, aux yeux des médias, les Soviétiques demeurent les références. La Roumanie, qui ne compte qu'une petite médaille de bronze dans son histoire olympique en gym, n'existe pas. Pas encore.

Olga Korbut

Crédit: Other Agency

Bela Karolyi le mesure à son arrivée à Montréal et cela le rend fou. "C'étaient les Jeux Olympiques, tout le monde était excité, malheureusement, personne n'accordait d'attention, mais alors aucune, à l'équipe roumaine. Votre cote auprès des médias attirent l'attention du public et des juges. La grande équipe d'Union Soviétique captivait tous les regards. Notre petite équipe roumaine passait totalement inaperçue, on faisait notre entraînement normalement, mais je sentais la frustration monter en moi de jour en jour. Je me répétais : 'Notre heure va arriver'."
Le premier jour, j'avais peur de fermer les yeux et de tout rater
Nadia Comaneci, elle, est loin de tout cela. A Montréal, avant de se plonger dans la compétition, elle découvre d'abord un monde jusqu'alors inconnu. "J'étais ébahie, raconte-t-elle dans Lettres à une jeune gymnaste. Le village olympique était époustouflant. Ce dont je me souviens le plus, c'est que tout était gratuit. On nous avait donné un badge et grâce à lui, on pouvait aller voir un film au cinéma du village ou prendre une boisson fraîche. Nous avions reçu des vêtements, des chapeaux et des broches assorties. Pour moi, c'était sophistiqué, étrange, excitant et absolument merveilleux. Le premier jour, j'avais peur de fermer les yeux et de tout rater."
Bela Karolyi se charge de vite la recadrer. A compter de la veille du début des Jeux, il la prive de sortie, de télé et de toute potentielle source de pollution à sa concentration. Sa façon à lui de la protéger. Il refuse également que ses gymnastes prennent part à la cérémonie d'ouverture alors que les épreuves débutent le lendemain.
Le dimanche 18 juillet, dans le mythique Forum, habituel théâtre de l'équipe du Canadien de Montréal en NHL, les épreuves s'ouvrent avec le concours par équipes. Si elle était déjà un nom dans le milieu confiné de la gymnastique, le monde entier va découvrir Nadia Comaneci. Il ne lui faudra que 19 secondes pour écrire sa légende, imposer un avant et un après elle et révolutionner à jamais sa discipline.

1.00

Son premier passage aux barres asymétriques, dénué de la moindre micro-faute, est transcendé par une sortie étourdissante de difficulté. Nadia salue. Nadia sourit. Nadia attend. Au bout d'une trentaine de secondes, sa note s'affiche sur le tableau lumineux : 1.00. Une des images les plus célèbres de l'histoire des Jeux Olympiques. Il faut un laps de temps à tout le monde pour comprendre.

Nadia Comaneci, incrédule, regarde le tableau d'affichage.

Crédit: Getty Images

"Le public était silencieux et désorienté, se souvient la Roumaine. Personne ne savait ce que voulait dire 1.00. Bela, prêt à se battre, faisait des gestes aux juges avec ses mains pour demander ce que cette note signifiait. Une juge suédoise a levé ses dix doigts. Le 1.00 s'est affiché car le tableau des notes n'avait pas la capacité d'annoncer un 10 : les organisateurs n'en avaient jamais eu besoin auparavant. Bela s'est approché de moi et je lui ai demandé : 'Monsieur le professeur, c'était vraiment un 10 ?' Il a souri jusqu'aux oreilles et m'a répondu oui. Je montre rarement mes émotions, mais cette fois-là, j'ai souri."
La densité supérieure de l'équipe soviétique lui permet de tracer sa route vers l'or. La Roumanie prend la deuxième place, mais Comaneci a ébloui. Elle ressort de ces deux premières journées de compétition avec une avance substantielle sur Tourischeva et Kim dans l'optique du concours général individuel.

Montréal 1976 : Comaneci, inédit dix

Le Salto Comaneci

Après son historique 10 aux barres, Nadia a récolté deux autres "perfect ten" lors de l'épreuve par équipes. A la poutre, puis à l'occasion de son second passage aux barres. Peut-être le plus grand moment de ces Jeux hors du commun. Là, Nadia surpasse Comaneci. Le murmure du public à chacun de ses enchaînements traduit l'admiration mais aussi la crainte de la voir chuter devant de telles difficultés. Mais sa maîtrise est absolue, y compris lors de ce salto jamais vu sur la barre supérieure. Depuis ce jour, il porte le nom de "Salto Comaneci". L'intéressée raconte :
"Pour réaliser le salto Comaneci, la gymnaste doit être en appui sur la barre supérieure. Elle fait une prise d'élan, lâche la barre, effectue un salto avant carpé et rattrape cette même barre. En gymnastique, les éléments sont évalués du plus facile au plus difficile. Le plus facile est l'élément A, ensuite il y a les B, C, D, E et Super-E. Le salto Comaneci est classé en E. Même maintenant, bien des années après les Jeux de Montréal, très peu de gymnastes le tentent tellement il est difficile. Il n'y a pas la moindre marge d'erreur."
Au-delà du grand public, les experts sont effarés devant le programme proposé. L'Allemand Joseph Goehler, historien du sport et grand spécialiste de la gymnastique, témoignera juste après les Jeux de sa quasi-incrédulité : "D'un point de vue biomécanique, ce qu'elle accomplit est difficilement concevable." Max Bangerter, le secrétaire général de la fédération internationale, envisage sérieusement d'interdire de tels mouvements, jugés trop dangereux. Il ne parviendra pas à ses fins.

Nadia Comaneci aux barres asymétriques, à Montréal, en 1976.

Crédit: Imago

Sept "perfect ten", cinq médailles, trois titres

Mercredi 21 juillet. Le Forum est devenu l'épicentre des Jeux pour la fin du concours général individuel. Tout ce que Montréal compte de photographes s'agglutine dans la salle pour observer la nouvelle reine de cet été 76. Le jour de la consécration pour Nadia Comaneci. Avec quatre dixièmes de marge sur Nelli Kim, la protégée de Bela Karolyi peut voir venir. Deux nouveaux passages parfaits à la poutre et aux barres asymétriques assortis de deux nouveaux 10 lui assurent le titre olympique. Kim et Tourischeva l'accompagnent sur le podium, mais il n'y a plus qu'elle. Non seulement au Forum, mais dans ces Jeux.
Qualifiée pour toutes les finales par appareil, Comaneci récolte trois médailles supplémentaires : du bronze au sol, et bien évidemment de l'or aux barres asymétriques et à la poutre. En moins d'une semaine, elle vient de dépoussiérer ces deux agrès, sur lesquels elle a obtenu à sept reprises la note parfaite. Si les barres ont toujours été son exercice favori – "elles demandent beaucoup de réflexion et j'adorais la précision, les angles et la complexité" – c'est peut-être à la poutre qu'elle donne sa pleine mesure, entre grâce, finesse, élégance, vitesse d'exécution, perfection technique et performance physique. "Une palombe sur la lisière d'un toit", écrit Antoine Blondin.

Nadia Comaneci, la palombe sur la poutre.

Crédit: Imago

Nadia Comaneci, 14 ans, 39 kilos et 150 centimètres de haut, a associé pour toujours son nom à celui de sa discipline et de l'Olympisme. Ni à l'époque ni avec le recul du temps, elle n'aura pourtant vécu ces quelques journées comme une page d'histoire. Son détachement devant ses accomplissements peut surprendre, mais explique aussi sa réussite. "Personne ne sait jamais quand il ou elle est sur le point d'entrer dans l'histoire, dit-elle à propos de son premier 10. Il n'y a aucun avertissement et aucun mode d'emploi sur comment gérer cet instant. Je peux seulement dire que j'ai fait mon travail, comme d'habitude, en me balançant entre les barres."
Dans Lettres à une jeune gymnaste, 27 ans après Montréal, Comaneci n'apparaît pas davantage ébahie par sa performance globale, sur laquelle elle appose un regard clinique et froid : "J'ai gagné l'or au concours général et aux barres et à la poutre, et le bronze au sol. Et je suis entrée dans l'histoire. C'était mon devoir. J'ai atteint mes objectifs, mais gagner une compétition n'était pas une énorme surprise. C'est tout simplement ce que j'étais censée faire."

Nikolai qui ?

Ce sont bien ses notes, plus que ses titres, qui l'ont propulsée dans la lumière. La répétition des 10 (Nelli Kim en obtiendra également deux, au sol et au saut de cheval) finira par lasser le public qui, les derniers jours, chantera "no more 10, no more 10". L'exceptionnel se banalisait. Mais sans ces 10 historiques, la déflagration de la bombe Comaneci n'aurait pas eu le même impact. Le "bug" du tableau d'affichage a fini de mythifier son image.
Si vous n'en êtes pas convaincus, demandez-vous si vous avez déjà entendu parler de Nikolai Andrianov. Nikolai qui ? En dehors des puristes, son nom n'est guère évocateur. A Montréal, le Soviétique a pourtant frappé plus fort encore que Comaneci avec sept médailles dont quatre en or. Mais le côté révolutionnaire de la gymnaste d'Onesti marque bien davantage les esprits.

Nikolai Andrianov, le roi presque oublié des Jeux de Montréal.

Crédit: Getty Images

Il se dégage quelque chose de secret et d'insondable chez cette toute jeune femme programmée tel un ordinateur par les Karolyi pour gagner. Mais si l'athlète est d'exception, elle reste une enfant. A Montréal, cela a donné lieu à quelques anecdotes cocasses.
Comme lors de sa première entrée dans le village olympique, où la sécurité, abondante (nous sommes quatre ans après les attentats des Jeux de Munich), refuse de la laisser entrer, la prenant pour une gamine curieuse d'apercevoir des stars. Nadia n'a pas son survêtement national et il faut l'intervention du responsable de la délégation roumaine, appelé en catastrophe, pour lui permettre de rentrer. "Croyez-moi, dans quelques jours, glisse-t-il aux cerbères, vous la reconnaîtrez quand elle voudra entrer au village."

Plus importante que la Roumanie elle-même

D'autres séquences, plus douloureuses, prêtent moins à sourire. Ultra-sollicitée, Nadia Comaneci doit multiplier les conférences de presse. Elle parle un tout petit peu français mais ne maîtrise pas l'anglais. Puis la meute l'impressionne. Ces obligations virent au calvaire. Quand, à la question : "Là, maintenant, quel est votre plus grand souhait ?", elle répond : "Rentrer à la maison", Nadia paraît alors bien moins que ses 14 ans.
Le phénomène Comaneci s'étend à la Une des plus grands magazines. "She's perfect" pour Time Magazine. "She stole the Games", selon Sports Illustrated ou "A Star is born", en couverture de Newsweek. En quittant Montréal, à l’aéroport, elle s’aperçoit sur tous ces journaux. Tout cela la dépasse. Mais le plus grand choc, elle le connaît donc en rentrant en Roumanie. "C'était affolant, avoue-t-elle. Toutes ces années où personne ne se souciait de moi et, soudain, tout le monde poussait, tirait, essayait de me toucher."
A Bucarest, une cérémonie officielle est même organisée par le pouvoir. Des mains de Nicolae Ceausescu en personne, elle reçoit la médaille des "héros du travail socialiste", la plus prestigieuse décoration du pays. Ces scènes de liesse et ces honneurs multiples lui feront dire qu'elle avait le sentiment "d'être devenue plus importante que la Roumanie elle-même." Dans sa bouche, c'est un poids, non de l’autosatisfaction.
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Gloire et déboires

L'après-Montréal s'avère compliqué. Les rapports entre Comaneci et Bela Karolyi se tendent dès l'année 1977. Plus exigeant que jamais, l'entraîneur-mentor se heurte à une adolescente désormais prête à le toiser. "J'essayais de déployer mes ailes et de grandir, explique-t-elle. Je voyais les filles de mon âge sortir avec des garçons, aller au cinéma. Moi aussi, je voulais tout ça. Mon attention a dérivé. J'ai commencé à arriver en retard aux entraînements. Bela n'avait pas du tout l'habitude de me voir avec une attitude de défi."
Un an après les Jeux, lors des Championnats d'Europe à Prague, elle remporte pourtant à nouveau le titre au concours général, puis l'or aux barres asymétriques. Mais la délégation roumaine, sur ordre du gouvernement, quitte la compétition au beau milieu des finales par appareil afin de protester contre la note reçue par Comaneci au saut de cheval. Ainsi s'écoulera désormais sa carrière, entre gloire et déboires. Comme à Moscou, en 1980.
Montréal paraît si loin. La reine Nadia a 18 ans et grandi de près d'une quinzaine de centimètres. Elle vient surtout de traverser deux années cauchemardesques. Séparée un temps des Karolyi, contrainte de s'entraîner dans une nouvelle structure à Bucarest, elle a sombré dans la dépression. La rumeur parle même d'une tentative de suicide, ce qu'elle a toujours démenti. Sportivement, la Roumaine n'est plus intouchable, malgré un nouveau titre européen en 1979 et un sacre par équipes aux Mondiaux la même année. Une grande première pour son pays.

Bela Karolyi et Nadia Comaneci.

Crédit: Getty Images

Le "scandale" de Moscou

Ces Jeux de Moscou débutent par un drame. Nouvelle grande rivale de Comaneci, Elena Mukhina, championne du monde 1978, se brise la nuque lors d'un saut à l'entraînement deux semaines avant l'ouverture des JO. Dès lors, le titre se joue entre Comaneci et une autre Soviétique, Elena Davydova. Pour croire à l'or, la Roumanie a impérativement besoin d'un 9.95 sur son dernier passage, à la poutre.
Malgré une petite hésitation sur un saut, elle paraît avoir rempli son contrat. Il faudra 28 minutes aux juges pour rendre leur verdict : 9.85, à cause des 9.8 venus des jurés soviétique et polonais. Nadia doit se contenter de l'argent. Bela Karolyi rue dans les brancards et provoque un scandale. "Je me suis assise et j'ai regardé Bela courir dans tous les sens, relate Comaneci. J'ai entendu dire qu'il avait eu de gros problèmes à son retour en Roumanie, parce qu'il avait perturbé les Jeux de Moscou. Il a été convoqué au comité central pour dire pourquoi il avait insulté nos amis soviétiques." "Je me suis dit que cette fois-ci, ils allaient m'arrêter et m'emprisonner, admet Karolyi. Ils ne l'ont pas fait. Pourquoi ? Je ne le saurai jamais. Sans doute parce que nous étions trop connus."
En réalité, c'est deux jours plus tôt, lors des premiers passages, que Nadia Comaneci a perdu l'or, en chutant aux barres asymétriques. "Ce jour-là, Elena avait juste été meilleure, écrit-elle. J'avais fait une erreur. Perdre l'or n'était que de ma faute. Une amie m'a dit que les Roumains étaient persuadés qu'il y avait eu tricherie, ils étaient remplis de haine envers les Russes. Moi, je pensais : 'Mais je suis tombée des barres, personne n'a vu ça ?' ".

Moscou 1980 : Discussions interminables entre les juges autour de la note de Nadia Comaneci.

Crédit: Imago

Partir, comme Bela

Ce sera la dernière grande sortie de la reine. En 1981, à près de vingt ans, elle tire un trait sur sa carrière sportive. La même année, Bela Karolyi prend la fuite à l'occasion d'un gala à New York. Il décide de rester aux Etats-Unis en compagnie de son épouse. Là-bas, il appliquera ses méthodes avec un succès identique : en 1984, aux Jeux de Los Angeles, l'Américaine Mary Lou Retton va décrocher l'or au concours général. Retton avait huit ans en 1976. Fascinée devant sa télé, elle a décidé de se mettre à la gymnastique en voyant Comaneci à l'œuvre. C'est aussi cela, son héritage.
Lorsque les Karolyi franchissent le pas, Comaneci est là. Mise dans la confidence, elle choisit malgré tout de rentrer au pays. S'ouvre alors la période la plus trouble de son existence. Après la fuite des Karolyi, l'étau se resserre autour d'elle. Mise sous surveillance, elle voit ses moindre faits et gestes scrutés par un régime qui ne peut se permettre de voir son principal trésor national s'échapper.

1981 : Bela Karolyi, avec à sa gauche sa fille Andrea et à sa droite son épouse Marta, prêtent serment à Houston en 1981 lors de l'acquisition de la nationalité américaine.

Crédit: Getty Images

"Après la fuite des Karolyi, explique Comaneci, ma vie a beaucoup changé. Je ne pouvais plus quitter la Roumanie, le gouvernement avait peur que je m'enfuie aussi. A l'époque, deux Roumains sur trois étaient des informateurs. Je n'avais personne à qui me confier. On m'interdisait de voyager, je n'avais aucune relation intime et je devais me battre chaque mois pour trouver de quoi manger. J'ai réalisé un jour que j'étais dans une impasse."
Germe alors l'idée du grand départ, comme Bela. Au danger et à la difficulté logistique d'un tel projet se greffe la peur de laisser les siens. Ses parents, et son frère, Adrian. Mais en 1989, elle décide d'effectuer le grand saut : "On a entendu dire qu'il y avait des signes de changement partout en Europe de l'Est. Mais moi, j'étais toujours du mauvais côté. Quand j'ai commencé à rêver de m'enfuir, j'ai eu l'impression de revivre. La liberté était possible, mais il fallait risquer très gros."

Que fuyait exactement Nadia Comaneci ?

Son évasion, à la fin du mois de novembre 1989, est un roman à elle seule. Elle est organisée par Constantin Panait, un Roumain installé aux Etats-Unis et naturalisé américain, amoureux fou de Comaneci et en réalité escroc notoire qui lui fera les poches une fois sa mission accomplie. Nadia laisse derrière elle ses proches et ses médailles olympiques, que son frère cachera dans un mur pour que le régime ne mette la main dessus.
Avec ses compagnons, elle marche six heures dans la nuit pour atteindre la frontière hongroise. "Le terrain était boueux et accidenté. Plusieurs fois, il nous a fallu ramper à même le sol dans l’eau glacée", raconte-t-elle. Il faudra six heures de plus, en voiture, pour rallier l'Autriche. Le 1er décembre, Nadia Comaneci arrive à New York, où une conférence de presse est organisée à l'aéroport JFK. Sa vie d'après peut commencer.

Nadia Comaneci à son arrivée à l'aéroport Kennedy de New York le 1er décembre 1989.

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Mais que fuyait exactement Nadia Comaneci ? Depuis maintenant trente ans, cette évasion digne d'un film fait l'objet de supputations et de rumeurs. A-t-elle fui le régime et sa dictature ou d'éventuelles représailles des opposants à Ceausescu ? Pourquoi être partie si tard ? Lorsqu'elle quitte la Roumanie, le Mur de Berlin est tombé depuis trois semaines. Les jours du "Conducator" apparaissent comptés. Ceausescu et sa femme Elena chuteront à leur tour de leur piédestal à Noël avant d'être exécutés après un simulacre de procès.
"Il y aura toujours des débats sur le moment qu'elle a choisi pour quitter le pays, juge dans La gymnaste et le dictateur Luminita Paul, journaliste sportive roumaine. Est-ce qu'elle savait quelque chose ? Est-ce qu'elle avait anticipé les événements ?"
Beaucoup de Roumains ont des idées fausses sur ce que j'ai abandonné exactement
Pour certains, Nadia Comaneci était une privilégiée, une proche des Ceausescu. Rumeur née de son passé de championne mais aussi de sa supposée idylle au début des années 80 avec Nicu Ceausescu, le fils du dictateur. Elle a toujours démenti ce prétendu statut. "Je vivais avec 100 dollars par mois, à peine de quoi payer les factures", rappelle la gymnaste.

Head To Head : Nadia Comaneci

Gay Geiculescu, qui fut sa coéquipière en équipe nationale, ne croit pas à cette image de nantie du régime : "Je ne pense pas qu'à cette époque elle connaissait un sort très différent d'un employé d'usine. Bien sûr, elle était toujours invitée aux cérémonies officielles en présence des personnalités internationales. Elle était un symbole. Mais est-ce qu'elle comptait pour eux ? J'en doute. Ceausescu n'aimait pas qu'elle soit si populaire."
Si un certain voile subsiste, c'est sans doute aussi parce que Nadia Comaneci n'a jamais voulu évoquer cette période. Non par crainte, mais par orgueil. Se justifier, à ses yeux, c'était s'abaisser. "Beaucoup de Roumains, estime-t-elle, ont des idées fausses sur ce que j'ai abandonné. Ils s'imaginent que j'ai sacrifié ma richesse, une maison énorme, des voitures coûteuses, des bijoux et un confort luxueux. Cela me rend mal à l'aise de corriger ces idées fausses à mon sujet, même aujourd'hui, car je trouve cette situation humiliante. J'ai un orgueil féroce et parfois, il peut poser problème."
Nadia Comaneci préserve son passé et ses secrets. Dans son autobiographie, elle écrit : "Vous savez ce qu'on dit à propos des histoires ? Qu'il en existe toujours trois versions : la vôtre, la mienne et la vérité. Voici mon histoire." Une chose est sûre : d'Onesti aux Etats-Unis, de l'enfant-superstar à la femme épanouie, de Bela Karolyi à Bart Conner, c'est une histoire qui ne ressemble à aucune autre.

Toute la grâce de Nadia Comaneci

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