Le bébé est né la veille de l'épreuve et Germaine, sa maman, à Tulle, en Corrèze, se porte bien. "Il a dû penser intensément à la petite Pascale-Halina pendant sa course, dit-elle au journaliste qui lui apprend par téléphone la victoire de son mari, là-bas, tout là-bas, en Australie. Il sera encore plus heureux lorsqu'il la connaîtra : elle lui ressemble." Cela ne fait aucun doute. À tel point qu'Alain Mimoun souhaitera lui faire porter un autre prénom, faisant plus expressément référence à son exploit majeur : Pascale-Halina est oublié, elle s'appellera Olympe.

Catholique fervent - il a préparé sa dernière apparition olympique en faisant le pèlerinage de Lisieux -, Ali Mimoun Ould Kacha, né le 1er janvier 1921 à El Telagh, dans le département d'Oran de cette Algérie encore française, croit aux signes. En 1900, c'est un Français, Michel Théato, qui s'est imposé à Paris. En 1928, un autre Français, Boughera El- Ouafi, a triomphé à Amsterdam. S'il l'emportait, lui, en 1956, ce ne serait que la confirmation d'une "règle" non écrite : tous les vingt-huit ans, un Tricolore est sacré champion olympique du marathon. Et puis, il y a le numéro inscrit sur le dossard qui lui est promis en cas de participation : le n° 13. Aussi, lorsqu'on lui annonce la naissance de sa fille, Mimoun se décide. "Pourtant, lorsque nous nous sommes séparés au moment de son départ pour Melbourne, s'étonne sa femme, il m'avait encore confirmé : 'Non, pas question de marathon !' " On aurait aisément compris qu'il s'abstienne : il n'a jamais couru sur 42,195 km. Mais il y voit sans doute un autre signe : les deux derniers champions olympiques, l'Argentin Delfo Cabrera en 1948 et le Tchèque Emil Zatopek en 1952, ont été sacrés pour leur première expérience sur la distance...

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"Emil, pourquoi tu ne me félicites pas ?"

La tentation est trop forte. Il est passé à côté de son 10 000 mètres, le 23 novembre, ne terminant que 12e. Alors, à 35 ans, pour la dernière course de sa carrière internationale, il ne risque rien à essayer. Aussi, il s'élance - à 15h13, suite à un faux-départ ! - sous le soleil caniculaire de ce 1er décembre estival (36°C), sur la Dandenong Road, une longue route de la banlieue de Melbourne qui fait office de parcours. Vingt-et- un kilomètres aller, vingt-et-un retour. Au drapeau rouge qui marque la mi-course et le changement de direction, le caporal-chef s'est mué en éclaireur. Il est déjà seul, un mouchoir blanc noué sur sa tête, et salue de la main les concurrents lâchés qu'il croise désormais de l'autre côté de la chaussée. Il n'a jamais accéléré, seulement tenu son rythme. Les autres, un à un, ont craqué. Lui-même souffre terriblement pendant les derniers kilomètres : "J'ai senti la défaillance venir et j'ai bien cru que je ne finirais pas. Mes jambes me faisaient de plus en plus mal. Mais j'ai pensé que les autres ressentaient autant la fatigue que moi, alors j'ai fait appel à toutes mes ressources." Cette route devient une voie triomphale, jusqu'au stade olympique où 100 000 spectateurs l'attendent pour son dernier tour d'honneur. "Je vois ma carrière comme un château, dira-t-il quelques années plus tard. À Londres, j'ai bâti les fondations ; à Helsinki, les murs ; à Melbourne, le toit" .

C'est en effet la troisième fois qu'Alain Mimoun participe aux Jeux olympiques. Après la guerre - où il a servi dans l'armée française en France, Afrique du Nord et Italie -, il a d'abord pris part à ceux de Londres en 1948. Il en a rapporté une médaille d'argent conquise sur 10 000 mètres. Derrière Emil Zatopek, l'incroyable champion tchécoslovaque. Puis, il fut du voyage à Helsinki : vice-champion olympique du 5000 mètres et du 10 000 mètres. Derrière Zatopek. Entre les deux, il a également obtenu deux médailles, lors des Championnats d'Europe 1950, à Bruxelles : deux fois d'argent, derrière Zatopek...

Et, lorsqu'il a gagné à quatre reprises aux Jeux méditerranéens ou tout autant dans le Cross des nations, ancêtre des Championnats du monde de la discipline, la "locomotive tchécoslovaque" n'était pas au départ... À Melbourne, le tenant du titre est en revanche bien présent et fait même figure de favori. Mais, dès le 10e kilomètre, il a commencé lentement, inexorablement, à se laisser distancer, usé par la chaleur. Le Français l'a vite oublié.

Lorsqu'il franchit la ligne, Alain Mimoun s'allonge quelques instants, avant d'attendre ses concurrents pour leur serrer la main. Respect mutuel des hommes qui ont vécu l'enfer. Son second, le Yougoslave Mihalic, arrive 1'32'' après lui ; son troisième, le Finlandais Karvonen, avec un débit de 2'47''... Plus tard encore, Zatopek termine 6e de la course, exténué et au bord de la rupture. Mimoun s'approche de lui : "Emil, pourquoi tu ne me félicites pas ? Je suis champion olympique. C'est moi qui ai gagné !" Zatopek se ressaisit, retire sa casquette de sa tête, lui fait une révérence et tombe dans les bras de son ami. "Pour moi, commentera Mimoun, c'était encore mieux qu'une médaille d'or." Et presque aussi émouvant que la naissance d'une fille, prénommée Olympe.

Extrait de PETITES HISTOIRES DU 100 METRES ET AUTRES DISCIPLINES
De Etienne Bonamy et Gérard Schaller
Hugo&Cie
237 pages - 16,95 euros.

Crédit: Eurosport

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