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Il était une fois les Jeux (6)

Il était une fois les Jeux (6)
Par Eurosport

Le 16/08/2008 à 20:30Mis à jour

Chaque jour, nous vous proposons de revivre une grande page de l'histoire des Jeux Olympiques. Samedi, direction Tokyo et les Jeux de 1964. En judo, le géant néerlandais Anton Geesink a plongé tout un pays dans le désarroi en mettant fin à la suprématie n

Si vous passez un jour du côté d'Utrecht, aux Pays-Bas, vous ne pourrez pas passer à côté de son imposante statue de bronze. Imposante? Certes, mais le personnage l'est plus encore que ce colosse de métal. Anton Geesink est un homme-montagne. Un géant de 202 centimètres et 115 kilos, du temps de sa splendeur. Un homme si grand, si fort, qu'il fit à lui seul pleurer un peuple tout entier. En s'imposant en toutes catégories, la plus convoitée de toutes, lors des Jeux Olympiques de Tokyo en 1964, au nez et à la barbe des Japonais, le Néerlandais a bouleversé à jamais l'avenir du judo, en le faisant sortir des frontières étriquées du pays du Soleil Levant.

Près d'un demi-siècle après ce tremblement de terre sportif, il est difficile de mesurer à quel point la victoire de Geesink en terre nippone marqua le début d'une ère nouvelle pour ce sport. Aujourd'hui, le judo est une discipline largement internationalisée. Les Jeux de Pékin viennent encore de le prouver. Mais à l'époque, le Japon est le judo, et inversement. C'est d'ailleurs à Tokyo qu'il est introduit pour la première fois au programme olympique. Un cadeau du CIO au pays hôte. Sûrs d'eux, judokas et spectateurs nippons n'ont pas vu venir la menace. Trois ans plus tôt, Geesink a pourtant adressé un premier avertissement en devenant le premier champion du monde "étranger", à Paris. En France, il avait réussi l'exploit de battre Akiro Kaminaga. Personne, chez les Nippons, n'imagine pourtant une défaite de Kaminaga aux Jeux. Il est le sportif le plus vénéré du pays. Une légende vivante.

Un bourreau de travail

Mais Geesink n'a rien à lui envier. Invaincu en Europe depuis 1955, il arrive à 30 ans au sommet de son art. Surtout, il n'ignore rien des méthodes de travail japonaises, pour avoir effectué de multiples stages là-bas. Surtout, le géant batave a été façonné par un grand maître nippon, Haku Michigami. Installé en France au début des années 50, ce dernier devient peu après conseiller technique auprès de la fédération néerlandaise. "J'enseignais bien en Hollande, mais ce n'était tout de même qu'au rythme d'un voyage tous les deux mois, raconte Michigami sur le site qui lui est consacré (NDLR: haku-michigami.com). D'abord, parce que je continuais d'enseigner en France. Et c'est ainsi que me vint l'idée de façonner un judoka modèle. Ainsi, me dis-je, il suffirait aux autres de l'imiter pendant que je serais absent. Mon choix se fixa sur un jeune de 20 ans, avec une tête et un cou interminables sur un corps frêle et élancé. Je trouvais qu'il ressemblait à une bouteille de bière. Ainsi se présentait Anton Geesink à vingt ans. Ce qui m'avait frappé chez lui c'était le sérieux de son caractère."

Anton Geesink est effectivement un bourreau de travail, capable d'enchaîner les entraînements de plusieurs heures sans ciller. Plus encore que sa puissance, il est vrai terrifiante (il ne faisait pas de musculation, mais passait ses journées à soulever des troncs d'arbre), c'est cet acharnement à la tâche qui va constituer la base de sa formidable carrière. Il possède également la faculté de se remettre sans cesse en cause, comme après son titre mondial en 1961. "Après cette victoire, j'ai réalisé que mon judo n'était pas encore assez mâture, notamment au niveau du travail au sol. Alors je me suis remis au travail encore deux fois plus fort", explique Geesink, qui part trois mois à l'Université de Tenri, pour travailler uniquement son jeu au sol. Sans relâche. C'est dans la sueur que le Hollandais construit son oeuvre.

Le vendredi 23 octobre 1964, Anton Geesink est ainsi prêt à écrire la légende. Kaminaga et Geesink se fraient sans frayeur un chemin jusqu'à la finale. Le premier établit même le record de la victoire la plus rapide, en quatre secondes! Un record qui tiendra jusqu'en 1991. Geesink n'est pas en reste. En demi-finales, il n'a besoin que de 12 secondes pour écarter l'Australien Boronovskis. Le Néerlandais est pourtant inquiet. Il décide de faire appel à Michigami, présent au Japon avec des élèves français. "Anton me fit savoir, par l'entremise d'un tiers, qu'il était inquiet et souhaitait que j'assiste à son match, explique ce dernier. Je me précipitais donc dans la salle où avait lieu la rencontre et j'eus ainsi tout le loisir d'en observer le déroulement de près." Pour l'évènement, le plus important de ces Jeux de 1964 aux yeux des Nippons, le Budokan Hall est plein à craquer. 15.000 personnes attendent sereinement la victoire de Kaminaga. Le combat est tendu, indécis. Mais après neuf minutes, Geesink entraîne son adversaire au sol et peut conclure par hon-gesa-gatame. Il doit tenir 30 secondes pour être sacré champion olympique. C'est maintenant que les mois de travail à Tenri doivent payer. Cette demi-minute semble durer une éternité. Malgré un effort désespéré, Kaminaga ne peut se libérer. Il est battu.

Respect éternel

Le silence qui s'abat alors sur le Budokan Hall a laissé une empreinte indélébile à tous ceux qui ont assisté à cette scène. 15.000 personnes se lèvent brièvement pour saluer Geesink, avant de se rasseoir. Beaucoup fondent en larmes. Dans les rues de Tokyo et de toutes les grandes villes de l'Archipel, des écrans de télé avaient été installés dans les vitrines. Les gens, hébétés, se mettent eux aussi à pleurer aux quatre coins du pays. Difficile pour un Occidental de mesurer la peine collective des Japonais à cet instant. C'est une forme de deuil. Pour eux, le choc est terrible. Il l'est également pour les observateurs étrangers. C'est en effet la première fois depuis le début des Jeux que les Japonais laissent apparaître au grand jour leurs sentiments. Il aura fallu cet instant unique pour que ce peuple que d'aucuns estimaient d'une absolue froideur tombe le masque de l'émotion.

Finalement, en cet instant historique, chacun va se montrer d'une dignité sans égal. Les vaincus, mais aussi le vainqueur. Comme lors de sa victoire à Paris en 61, les supporters néerlandais de Geesink présents cherchent à envahir le tatami pour manifester leur joie. Le champion olympique en personne se charge de les faire sortir. Haku Michigami n'a pas oublié: "Retenant d'un geste les Hollandais délirants de joie qui voulaient monter sur le tatami, il salua profondément Kaminaga, son adversaire d'il y a un instant, le Prince Héritier et la Princesse, la Reine de Hollande, et quitta dignement la salle. Ce dont je venais d'être témoin n'était ni plus ni moins qu'une sobre, mais combien éloquente, manifestation de cet esprit du bushidô dont je m'étais toujours fait l'inlassable missionnaire. Et je pense que tous ceux à qui il fut donné d'assister à cette scène durent trouver qu'ils se trouvaient devant un fier judoka." Par son attitude chevaleresque, Geesink venait de gagner le respect éternel de tout un peuple, qu'il avait pourtant de plonger dans un profond désarroi. Le Japon n'oubliera jamais son élégance. Par la suite, à chacun de ses nombreux déplacements au Japon, le géant d'Utrecht recevra toujours un accueil digne d'un chef d'état.

ANTON GESSINK EN 5 DATES

. 1934: Naissance à Utrecht, le 6 avril.

. 1960: Le judo ne figurant pas encore au programme des Jeux, Geesink tente de s'aligner à Rome dans l'équipe néerlandaise de lutte. Il gagne sa sélection, mais le CIO refuse sa participation pour professionnalisme.

. 1964: Devant 15.000 spectateurs médusés, Geesink devient le premier champion olympique de judo toutes catégories, en triomphant en finale du Japonais Kaminaga.

. 1967: A nouveau champion du monde à Rio en 1965, le Néerlandais achève sa fabuleuse carrière par un 21e et dernier titre européen en 1967. Aujourd'hui, Geesink est le seul 10e dan vivant non Japonais.

. 1987: Il devient membre du CIO. En 2002, il figure parmi les personnalités suspectées de corruption dans le scandale entourant l'attribution des Jeux à Salt Lake City. Il s'en tire avec un avertissement.

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