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Cleveland, 51 ans sans titre, 51 ans de malheur : histoire d'une malédiction

Cleveland, 51 ans sans titre, 51 ans de malheur : histoire d'une malédiction

Le 05/09/2014 à 11:01Mis à jour Le 17/06/2015 à 12:24

En septembre dernier, nous avions évoqué la malédiction qui touche la ville de Cleveland, qui n'a plus gagné le moindre titre majeur depuis 1964. Les Cavaliers de LeBron James, battus en finale NBA par les Warriors, lui ont permis de perdurer.

Ici, l'ivresse si particulière de la victoire est, au mieux, un souvenir d'enfance. Une trace enfouie dans un coin de la mémoire des vétérans. Pour les autres, les plus nombreux, ce sont des histoires qui se transmettent de génération en génération. Racontées par les anciens combattants de la gloire. "Un jour, tu sais, en 1964, les Browns ont remporté le Championnat NFL. Jim Brown était une légende. Notre héros. La ville était en fête. C'était l'âge d'or'." Les gamins écoutent avec des yeux qui pétillent. En se demandant si tout ça a bien existé. Car pour eux, la victoire, c'est une étrangère. Ici, à Cleveland, la victoire, ça n'existe pas. Ça n'existe plus, pour être précis. C'est pour les autres. Leur truc, à eux, c'est la frustration. La tristesse. La colère, aussi, parfois. La fatalité, surtout. La force de l'habitude.

Ce melting pot de sentiments a un nom à Cleveland. On appelle ça "The Curse". La malédiction. Elle dure depuis si longtemps que plusieurs livres lui ont été consacrés. Plusieurs documentaires, aussi. Elle a sa page wikipedia. Même les sites internet consacrés à l'actu sportive locale y font référence. Leurs noms ? "God Hates Cleveland Sports". "The Mistake by the Lake Times". Ou encore "Waiting for next year". Oui, Cleveland attend l'année prochaine. Depuis 51 ans maintenant.

Une place absolument unique dans le paysage sportif américain

En 1964, les Browns ont donc trôné sur le toit de la NFL avec à leur tête le mythique running back Jim Brown, devenu ensuite acteur. Le grand Black à côté de Charles Bronson et John Cassavetes, dans les Douze Salopards, c'était lui. Depuis les Browns de Brown, plus rien. Vraiment rien. La ville a "fêté" en 2014 son demi-siècle de lose, sans le moindre titre national dans une des quatre principales Ligues professionnelles des Etats-Unis. Les quatre gros lots (Super Bowl, World Series, NBA Finals et Coupe Stanley) du Sport US échappent systématiquement à la cité de l'Ohio. De quoi lui réserver une place absolument unique dans le paysage sportif américain.

Bien sûr, Cleveland n'a pas le monopole de la défaite. Les Buffalo Bills et leur quatre Super Bowls perdus consécutivement dans les années 90 ont marqué au fer rouge la franchise de l'état de New York. Buffalo n'a d'ailleurs rien gagné en 45 ans. Mais elle n'a plus de franchise NBA depuis plus de 35 ans et pas de franchise MLB. En baseball, les Chicago Cubs guettent eux un titre depuis 106 ans. Mais Chicago a eu Michael Jordan et les "Invincibulls". Et rien qu'au XXIe siècle, les Blackhawks en NHL et les White Sox en MLB ont goûté au titre suprême. Atlanta n'a gagné qu'un seul titre dans toute son histoire malgré sa présence massive dans les principales ligues. Un seul ! Mais c'était il y a 20 ans, avec les Braves triomphant en World Series en 1995. Pour Cleveland, 20 ans, ce serait hier, à peine...

" Il faudra bientôt un archéologue pour trouver trace de la dernière heure de gloire d'une équipe de Cleveland"

Si le cas de Cleveland est bel et bien unique, c'est que la ville dispose à la fois d'une franchise en NFL (les Browns), NBA (les Cavaliers) et MLB (les Indians). Elle a même brièvement possédé une équipe en NHL dans les années 70. Parmi toutes les villes pouvant se prévaloir d'au moins trois franchises pro de façon durable sur ce demi-siècle, aucune n'a connu une disette équivalente à celle vécue dans le nord de l'Ohio. De 1954 à 2015, plus de 40 villes américaines ou canadiennes ont remporté au moins un des quelques 200 titres majeurs mis en jeu. 200. Et pas un pour Cleveland. Bud Shaw, éditorialiste du Cleveland Plain Dealer, principal quotidien de la ville, a écrit il y a quelques années qu'il faudrait bientôt "un archéologue pour trouver trace de la dernière heure de gloire d'une équipe de Cleveland".

Les équipes ici oscillent entre médiocrité et cruauté. Avec un net penchant pour le premier travers. La plupart du temps, elles sont bien trop mauvaises pour briguer une couronne. Les Indians ont réussi l'exploit de traverser l'intégralité des années 60, 70 et 80 sans disputer une seule fois les playoffs MLB. Les Browns n'ont vécu qu'un seul match de playoffs en NFL au XXIe siècle. En 2003. Ils l'ont perdu, évidemment. Depuis leur création en 1970, les Cavs ne se sont hissés que deux fois en finale NBA, pour y perdre 4-0 face aux Spurs en 2007, puis aux Warriors 4-2 cette année. Collectivement, le bilan est donc misérable.

Larmes aux yeux et rire sardonique aux oreilles

De temps à autre, dans cet océan de lamentation, surgit la lumière. Mieux vaudrait qu'elle reste tapie dans l'ombre. Car c'est pire encore, l'humiliation cédant alors place à une insoutenable frustration. C'est un fait. Les rares fois où Cleveland parait sur le point de tutoyer la gloire, l'Histoire prend toujours un malin plaisir à poser le grain de sable nécessaire. Les Indians ont ainsi frôlé le titre en 1997. Les Browns ont flirté avec le paradis dans les années 80. Mais le roman sportif de Cleveland se termine inévitablement mal. Tous les Clevelanders vous le diront : il y a une forme de sadisme dans l'acharnement que le destin met à briser leurs rêves de fans depuis 51 longues années. A chaque crève-cœur, les larmes de leurs yeux se flanquent alors d'un rire sardonique à leurs oreilles.

A force de cumuler les ans de malheur, le fan de sport à Cleveland a fini par se forger une identité propre. Ailleurs, dans le pays, on le considère tout à la fois avec un brin de moquerie (difficile de faire autrement), mais aussi avec compassion et, pour tout dire, une certaine admiration. Celle que suscite l'inébranlable foi de cette ville passionnée qui ne mérite évidemment pas plus qu'une autre d'être ainsi sportivement martyrisée. Peut-être moins, même. Encore et toujours, ces gens-là trouvent la force d'y croire. Parfois avec un peu plus de force qu'à d'autres moments. L'été dernier, le retour au pays de l'enfant prodige, LeBron James, et l'arrivée du quarterback Johnny Manziel avaient brusquement ranimé la flamme de l'espoir. Mais pas encore mis fin à la malédiction.

La malédiction est partout à Cleveland. Même sur les T-Shirts.
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