Allongée sur la piste d’Athènes, le bras refermé sur son visage, Muriel Hurtis peine à cacher sa désillusion. Ses longues jambes fuselées, forgées pour gagner, lui laissaient espérer une finale olympique. En ce lundi 23 août 2004, celle qui, à 24 ans, est alors considérée comme l’une des chances de médaille française  - avec Christine Arron  - vient d’échouer en quarts de finale du 200m. "Le départ est mauvais, mon cycle de jambes totalement inefficace… Je n’avançais pas. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé", explique-t-elle sonnée dans une interview à L’Equipe.
La véritable raison de cet échec, Muriel Hurtis la connait. Quelques jours plus tôt, le médecin de l’équipe de France lui a appris qu’elle est enceinte de huit semaines : "J’ai commencé à avoir des symptômes du jour au lendemain, des nausées, des vomissements… Je n’étais plus vraiment dans la compétition, je me demandais si je voulais toujours courir, comment les choses allaient se passer. Et je suis complètement passée à côté de mon épreuve individuelle."
Seize ans plus tard, l’ancienne sprinteuse, retraitée depuis 2014, nous rejoint Gare de Lyon. Elle s’apprête à repartir pour Aix-en-Provence, où elle habite depuis quelques années : "C’est mieux pour les enfants." Pommettes saillantes, longues tresses prunes, et regard pétillant, Muriel Hurtis, devenue ambassadrice pour une banque, scrute du coin de l’oeil son téléphone pour ne pas manquer des nouvelles de ses deux enfants Gabriel, 15 ans, et Leyhan, 3 ans.
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Sa voix douce et posée contraste avec le brouhaha ambiant du Train Bleu, brasserie emblématique de la gare. "Nous avions programmé avec mon compagnon de faire un enfant. Nous étions bien ensemble. Sportivement, je sortais de deux très belles années. Je voyais l’après 2004 comme une saison de transition. Le désir de devenir maman est apparu. J’aurais préféré tomber enceinte après les Jeux. Pas pendant, c’est une certitude. J’avais arrêté ma contraception, en me disant que ça prendrait un peu de temps…", souffle-t-elle dans un sourire gêné.
En devenant mamans, Muriel Hurtis et la sprinteuse Christine Arron en 2002, ont contribué à briser un tabou. Aucune des médaillées en individuel à Athènes n’a eu d’enfant dans un délai d’un an après les Jeux. Douze ans plus tard, cinq des onze médaillées françaises en individuel aux Jeux olympiques de Rio de 2016 ont donné naissance douze mois après l’échéance.
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Pour les sportives de haut niveau, environ 2 400 femmes en France en 2015, la décision d’avoir un enfant demeure un saut dans l’inconnu sur les plans sportif, physique et financier. "Tu ne reviendras jamais", "C’est une faute professionnelle", "Tu vas gâcher ta carrière". Ces critiques, Christine Arron, détentrice depuis 1998 du record d’Europe du 100m (10''73), les a essuyées plus d’une fois à l’annonce de sa grossesse. Elle avait 29 ans : "Ce que les gens pensaient, ce n’était pas important pour moi. Je n’ai jamais laissé quiconque faire des choix à ma place", assure-t-elle. Un an après la naissance d’Ethan, la "Reine Christine" est devenue championne du monde du 4x100m sur la piste de Saint-Denis.
Le désir de maternité de Muriel Hurtis était assumé. L’ancienne coureuse ne l’a pourtant pas évoqué avec son entraîneur de l’époque, Guy Ontanon : "La communication commençait à être compliquée avec lui. Je pensais qu’il n’allait pas forcément être d’accord avec ce projet, parce qu’il était focalisé sur les Jeux, la performance, la compétition." Ce dernier s’en défend : "Ça ne m’a jamais posé problème qu’une athlète me dise qu’elle voulait avoir un enfant. Ce qui m’a posé problème c’est le fait de ne pas l’évoquer avec l’entraîneur. On est dans un système relationnel, on construit une performance ensemble."
Mélina Robert-Michon, lanceuse de disque vice-championne olympique aux derniers Jeux à Rio, a eu une autre expérience avec ses entraineurs : "À aucun moment pour eux ça n’a été une contrainte. Ils savaient que c’était une volonté de ma part. Aller contre aurait été contre-productif." Elle devient maman en 2010, à 31 ans, puis une seconde fois en 2018. "Ça a impliqué pour mes coaches une grosse remise en question. Ils se sont cassés la tête sur les manières d’adapter l’entraînement, le changer, ou l’améliorer." Avec succès.

Robert-Michon : "Après une maternité, tu repars de très très loin"

"Ce n’est pas une année où elles sont clouées au lit"

Revenir au plus haut niveau était une évidence pour toutes ces professionnelles : "L’exemple de Christine (Arron) m’a montré qu’il était possible de revenir. Ça m’a encouragée", se souvient Muriel Hurtis. Sauf que la reprise a été beaucoup plus difficile que prévu : "J’avais besoin de couper, de ne plus avoir de contraintes alimentaires, et j’ai pris plus de 30 kilos." L’ancienne sprinteuse a mis plus de deux ans à renouer avec l’élite et a pris "une grosse claque". "Il a fallu que je perde le poids accumulé, que je retrouve une condition physique, et ça a été difficile. Avec le recul j’aurais fait autrement, continué les entraînements pendant ma grossesse, fait attention à mon alimentation."
Le corps de ces sportives de haut niveau est leur outil de travail : "Outre la prise de poids, les muscles se détendent, la partie abdominale se développe, le centre de gravité change…", liste Carole Maitre, gynécologue-obstétricienne à l'Institut nationale du sport et de la performance (Insep). Depuis bientôt 30 ans, cette petite femme énergique recueille les confidences des pensionnaires du temple tricolore de la performance et contribue à balayer les préjugés. Les faire-parts de naissance des enfants des championnes qu’elle suit tapissent l‘un des murs de son cabinet.
"J’ai toujours l’impression qu’une femme enceinte est considérée comme blessée ou en fin de carrière", déplore Patrice Gergès, directeur technique national (DTN) de la Fédération française d’athlétisme (FFA). "Ce n’est pas une rupture du tendon d’Achille, mais une grossesse, elles peuvent revenir. C’est une année de parenthèses, pas une année où elles sont clouées au lit", renchérit Guy Ontanon, qui a aussi entraîné Christine Arron. Avec une bonne anticipation, tous les espoirs sont permis : "Les doutes de ne pas retrouver son niveau peuvent être levés assez facilement, reprend la ‘Maman des mamans’ de l’Insep. En maintenant notamment un entraînement régulier."
Je me suis retrouvée à 30 ans en me disant : ‘Je ne veux pas sacrifier ma vie de mère’
Carole Maitre identifie "deux périodes plus propices au désir de maternité" : "Après un challenge mené à son terme, un championnat du monde ou des Jeux olympiques", comme ce fut le cas pour Estelle Mossely et Tony Yoka. Le couple de boxeurs avait prévu de fonder une famille après les Jeux olympiques de 2016, qu’importe le résultat : "Le moment était venu pour moi de prendre du repos et j’allais me marier, confie la révélation de Rio, couronnée d’or, comme son compagnon. J’étais arrivée à l’objectif ultime, le sport pouvait passer au second plan. La question de la reprise pouvait attendre." Début octobre 2019, Estelle Yoka-Mossely, passée professionnelle, a conservé sa ceinture mondiale IBO des poids légers. Avant d’annoncer quelques jours plus tard qu’elle attendait son deuxième enfant. Elle ne devait pas défendre son titre aux Jeux de Tokyo en 2020, mais le report de la compétition pourrait changer la donne.

Estelle Mossely et Tony Yoka à Rio en 2016

Crédit: Getty Images

L’autre déclencheur tient en "une période difficile, des blessures répétées, qui poussent l’athlète à se recentrer sur elle-même", ajoute la gynécologue-obstétricienne de l’Insep. "On m’a mise de côté", témoigne Wendy Lawson, 28 ans, ancienne arrière-gauche du Nantes Atlantique Handball, club de première division. L’internationale française avait été opérée d’une vieille blessure à l’épaule fin 2015. "Je ne prenais plus de plaisir à jouer. Ce qui nous empêchait d’avoir un enfant avec mon compagnon, c’était le handball. Comme il ne me donnait pas satisfaction, on a essayé de donner un autre tournant à notre vie."
Toutes mettent surtout en avant la nécessité de se recentrer sur leur vie de femme : "J’avais besoin de construire autre chose, d’évoluer indépendamment de la compétition", reconnait Estelle Mossely. "Je commençais à ressentir un déséquilibre par rapport à ma vie personnelle. Je me suis retrouvée à 30 ans en me disant : ‘Je ne veux pas sacrifier ma vie de mère’", abonde Mélina Robert-Michon, pressentie pour être la porte-drapeau de la France à Tokyo. "Avoir des enfants, c’est une envie naturelle. Mais à 40 ans c’est plus compliqué, lance avec son franc-parler Wendy Lawson, devenue maman d’une petite fille en 2017. Je pense comme une femme avant de penser comme une sportive de haut niveau."
Il m’a fait comprendre qu’une sportive de haut niveau n’avait pas le droit d’être enceinte
Au Nantes Atlantique Handball, la performance semble passer avant tout. Mi-février, son président Arnaud Ponroy, a été accusé par l’association des joueuses et joueurs professionnels d’avoir fait passer des tests de grossesse à ses handballeuses sans leur consentement. "On fait des pas en arrière sur la question de la grossesse des sportives de haut niveau. Un cas comme ça, ça peut créer une crainte chez les joueuses", confiait une handballeuse de D1 restée anonyme à Ouest-France.
Wendy Lawson, salariée depuis 2018 du petit club de Rochechouart-Saint Junien, confirme que sa grossesse a tout eu du parcours du combattant : "J’aurais bien voulu discuter de mon désir de maternité librement avec mon président. Mais certaines personnes ne sont pas réceptives. Il m’a fait comprendre qu’une sportive de haut niveau n’avait pas le droit d’être enceinte, parce qu’on est des représentants de spectacle. Si on n’est plus là pour assurer le spectacle, ça a un impact."
Contacté, Arnaud Ponroy n’a pas souhaité répondre à nos questions. Avec ses nouveaux dirigeants, Wendy Lawson a trouvé une écoute attentive lorsqu’elle a évoqué "librement" sa volonté d’avoir un deuxième enfant : "Ce n’était pas un projet immédiat. Mais j’ai signé pour trois ans et dans cette période, c’est envisageable." D’autant que la plupart des handballeuses françaises sont salariées par leur club, et peuvent profiter d’un congé maternité : "Financièrement parlant, rien ne change pour nous", résume-t-elle.

"Aucun de mes partenaires ne m’a lâchée"

Un statut dont toutes les sportives de haut niveau ne bénéficient pas. Après sa médaille d’argent en judo aux Jeux d’Athènes en 2004, Frédérique Jossinet se voyait devenir maman : "J’avais certainement atteint mon plus haut niveau." Elle a vite déchanté : "J’ai été rattrapée par la réalité. Mes contrats de sponsoring, de partenariats, les financements… tout ce qui me permettait de m’entraîner. Tout allait s’arrêter si je tombais enceinte. C’était écrit noir sur blanc : à partir du moment où on n’est plus capable d’aller chercher la performance pendant un ou deux ans, les contrats étaient perdus." Alors l’actuelle directrice du football féminin au sein de la Fédération française de football s’est fait une raison. Son désir de maternité resurgit en 2012, au moment de sa retraite sportive à 37 ans. Elle accouche en août 2019 d’un petit garçon. À 43 ans.
Les sponsors, source essentielle de revenus, n’ont, eux, pas toujours joué le jeu. Serena Williams, maman d’une fille de 2 ans et demi, fait figure d’exception avec ses 25 millions d’euros engrangés en 2019 uniquement grâce à ses contrats de sponsoring, soit près de 90% de ses revenus. La sprinteuse américaine Allyson Félix, pourtant sextuple championne olympique, a été mise devant le fait accompli par Nike en 2018. En mai, dans une tribune publiée dans le New York Times, elle s’est insurgée contre son sponsor qui lui avait imposé une baisse de revenus d’au moins 70% pendant sa grossesse. Confronté à un bad buzz sans précédent, l’équipementier a supprimé les clauses de performance pour les femmes enceintes.

Allyson Felix

Crédit: Getty Images

Attendre un enfant, c’est aussi être privée des revenus liés aux performances pendant six mois parfois même jusqu’à deux ans. "Sans prime de combat il faut se débrouiller différemment pour continuer à s’entraîner. Une partie d’entre elles était réinjectée dans la préparation et la rémunération de mon équipe d’entraînement", détaille Estelle Mossely.
Pour protéger tous ses athlètes, la Fédération française d’athlétisme a créé en 2007 un statut professionnel : "En étant salariées, les femmes bénéficient des droits des salariés et donc d’un congé maternité", se félicite Patrice Gergès, le directeur technique national. Ce statut, attribué en fonction des résultats sportifs, ne concerne que les meilleurs. Il est remis en question tous les ans, sauf pour les futures mamans. "Je ne sais pas si j’aurais pu faire sans. Ca été un déclencheur", souligne Mélina Robert-Michon. Une loi de novembre 2015 a élargi ce dispositif à l’ensemble des femmes inscrites sur les listes de sportifs de haut niveau.
Un enfant est avant tout une étape qui s’inscrit dans la vie d’une femme, et donc d’une sportive
Mélina Robert-Michon, également sponsorisée par la marque à la virgule, se réjouit de n’avoir été "lâchée par aucun de [ses] partenaires" pendant sa seconde grossesse : "ils étaient surtout fiers de m’accompagner dans ce projet. Nike avait décidé de ne pas faire jouer la clause de performance pour moi." La boxeuse Estelle Mossely voit deux raisons à ce changement de mentalité : "En terme de communication, ça passe moins bien de nos jours, de se séparer d’une athlète parce qu’elle tombe enceinte. On commence aussi à comprendre qu’avoir un enfant est avant tout une étape qui s’inscrit dans la vie d’une femme, et donc d’une sportive."
En 2004, Muriel Hurtis avait attendu cinq mois pour révéler qu’elle attendait un enfant : "J’avais peur de le dire, je n’osais pas." Mais désormais, l’ancienne sprinteuse sent que "les femmes prennent plus facilement cette décision". Aucune des patientes de Carole Maitre n’a regretté être tombée enceinte pendant sa carrière. Mais pour la gynécologue-obstétricienne, "il reste du travail à faire pour mieux soutenir les sportives de haut niveau". Pendant leur grossesse avec des "programmes d’entraînement qui devraient être proposés systématiquement". Mais aussi après l’accouchement. La crèche de l’Insep, n’accueille les enfants qu’à partir de… 18 mois.
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