Ne vous fiez pas à sa carte d’identité. Si Antoine Adelisse est né à Nantes et possède des racines bretonnes, il demeure bel et bien un gosse des montagnes. Du genre à taper des sauts sur la butte de neige en face de son HLM de station plutôt qu’un foot au City du quartier. "Mon père travaille chez Véolia, explique le skieur freestyle. Quand j’avais 3 ans, il a eu une proposition de mutation pour rejoindre la station de La Plagne. Ma mère, alors hôtesse de l’air, était enceinte de ma petite sœur. C’était un changement de vie radical. Et je les en remercie encore ! Sinon je n’aurais jamais pu faire ce que je fais actuellement."
Antoine Adelisse fait partie des spécialistes de “Big Air”. Une espèce hybride, artiste par l’esprit et gymnaste par le corps, qui trouve son bonheur dans la réalisation de figures déjantées dans les airs et qui parfois paie cher le retour sur terre. A 25 ans, âge canonique dans sa corporation, le Savoyard d’adoption affiche un palmarès à faire pâlir les cascadeurs : une fracture de la cheville, une opération de la malléole, une cuisse ouverte sur 15 centimètres, les ligaments croisés sur chacun des genoux, deux fractures de la clavicule, quatre blessures aux côtes dont la dernière le mois dernier. "J’ai eu aussi deux traumatismes crâniens. Et j’en oublie peut-être encore".
C’est le prix à payer, même si Antoine, qui se juge assez peu verni en la matière, observe heureusement que les nouvelles générations se blessent moins que la sienne : "Avant, à l’entraînement, nous n’avions pas ces gros airbags que l’on trouve en bas de la pente. On essayait les sauts directement sur la neige. L’entraînement et les infrastructures ont évolué. Cela amène à faire moins d’erreurs et contribue à faire évoluer notre sport beaucoup plus rapidement aujourd’hui."
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Sotchi plutôt que le bac

Malgré les risques inhérents à son sport, le freestyle était pour lui une évidence, depuis gamin. "Mes parents, qui ne skient quasiment pas, ont tout de suite vu que ça me plaisait. Ils m’ont inscrit à des cours de ski puis au Club des sports de La Plagne. J’étais en ski alpin mais je savais, au fond de moi, que je n’étais pas destiné à faire ça. J’étais un casse-cou, j’avais besoin de cette adrénaline, cette apesanteur si particulière qu’on trouve dans les airs.”

Antoine Adelisse (Crédit : Hugo Laugier)

Crédit: Eurosport

C’est Grégory Guenet, toujours son coach 14 ans plus tard, qui vient un jour lui proposer un essai dans la section freestyle. "Je l’ai regardé avec de grands yeux et lui ai dit : 'Avec grand plaisir !' Kevin Rolland, Xavier Bertoni et tous les grands champions de l’époque étaient dans son groupe. J’ai fait mon premier stage, ça s’est hyper bien déroulé. Voilà, c’était pour moi !"
Antoine est si mordu qu’il sacrifie le bac en vue des JO de Sotchi, à 17 ans. "A l’époque, il n’y avait pas d’infrastructure pour lier études et freestyle à haut-niveau, regrette-t-il. Le proviseur a fini par me dire :'Écoute Antoine, tu n’es pas assez présent pour dire que tu es scolarisé ! Maintenant, il va falloir faire un choix.'"
Évidemment, ce fut le ski, après avoir mené à bien une "grosse négociation" avec maman : "Elle avait beaucoup plus conscience que moi des risques que ça engendrait. Mais elle a senti que c’était ma vie, que je n’avais pas le choix si je voulais me consacrer à ma passion."
De son propre aveu, Antoine a longtemps été "un champion du monde de l’entraînementqui se détruisait mentalement le jour de la course". Il traverse ses deux premiers Jeux Olympiques dans l’anonymat. 27e du slopestyle en 2014. 30e en 2018. Antoine n’arrive pas à jouer avec les meilleurs. Puis tout bascule voilà deux ans, à Atlanta, lors d’une manche de Coupe du monde à laquelle il ne devait même pas participer. "Pour être tout à fait transparent, j’étais endetté à cause du ski, confie-t-il. J’étais au fond du trou, j’enchainais les blessures et les mauvaises saisons… Puis je me suis dit 'tu sais quoi Antoine, fonce, t’as plus rien à perdre !'. Je me suis décidé du jour au lendemain à y aller. Et ça a changé ma vie."

Tapis à Atlanta

Là-bas, il tente le coup de poker ultime. Sortir un saut qu’il n’a jamais réussi. Même à l’entraînement. "C’est un truc qui n’arrive jamais car on prépare énormément les sauts d’habitude. Et moi, j’avais même tendance à trop répéter avant les compétitions, jusqu’à l’épuisement… Mais là, j’ai cru en moi à 100%. C’était peut-être de la folie, mais ça ne marchait de toute façon pas quand je faisais autrement… Donc autant faire comme ça !"
Le coup de folie se transforme en coup de génie. Antoine sort un "switch pre-nose triple", une figure qui consiste à "partir en marche arrière (switch), le ski dans les mains (pre-nose), passer trois fois la tête en bas et se réceptionner en marche arrière". Il manque un peu sa réception, mais c’est un détail. Sa figure lui permet de décrocher son premier podium en Coupe du monde (2e) et de faire le buzz dans la communauté du freestyle. Personne n’avait jamais vu un truc pareil.
L’ovni deviendra sa signature, d’ailleurs exclusive car aucun adversaire ne s’est encore aventuré à l’imiter. "Ça m’a permis de rebondir et d'enchaîner deux saisons exceptionnelles en termes de résultats. C’est un moment très pivot dans ma carrière, mais aussi dans ma vie. Je me suis trouvé en tant qu’athlète et en tant que personne. Désormais, l’esprit freestyle, j’arrive aussi à l’avoir au quotidien."
Dans la foulée d’Atlanta, muni de ce nouveau mantra, il réalise "son rêve de toujours, gagner les X Games", à Hafjell en Norvège, et remporte un premier succès en Coupe du monde en République Tchèque, en février 2020. Il confirme l’hiver suivant en terminant 2e des X Games à Aspen. Forcément, à trois mois des JO de Pékin désormais, il rêve de médaille olympique, comme l'a déjà obtenu son copain d’entraînement Kevin Rolland, bronzé en halfpipe en 2014.
"J’ai l’objectif de ramener une médaille. Au moins une quoi !" Car en plus du Big Air, il ne s’interdit pas aussi de rêver en slopestyle, la "discipline reine", celle qui montre "l’athlète le plus complet". "J’ai plus de capacités actuellement pour faire une médaille en big air, estime-t-il. Mais c’est vrai que l’obtenir en slopestyle me rendrait encore plus heureux et plus fier."

Une vie d'espion

D’ici la Chine, Antoine passera par les X Games, le Dew Tour (l’autre gros événement du milieu freestyle). Et il a bien lancé son hiver en terminant 3e de la Coupe du monde de Big Air, ce samedi à Steamboat aux Etats-Unis. Autant d’échéances pour préparer le grand rendez-vous pékinois. Quoique… "D’une année à l’autre, un saut réalisé devient presque obsolète", rappelle Antoine Adelisse, dans un sport où l'inspiration passe aussi et surtout par l'observation des autres. Lui estime avoir "beaucoup de chance" puisque personne n’a encore "copié ni surpassé" sa figure qui lui a permis de s’installer parmi les meilleurs.

Antoine Adelisse (Crédit : Hugo Laugier)

Crédit: Eurosport

"Je peux donc encore m’appuyer dessus. Mais comme c’est un sport très créatif qui demande beaucoup d’originalité, on essaie toujours de créer quelque chose de nouveau et d’encore plus fou. C’est important de garder le secret de nos figures pour pouvoir créer la grosse surprise le jour J et impressionner les juges." Pas besoin d’avoir inventé la poudreuse pour comprendre qu’un nouveau saut “made in Adelisse” est en préparation pour la Chine.
Mais pour ce qui est de le faire à l’abri des regards, "il y a tout une stratégie à avoir" se marre-t-il : "Le problème, c’est qu’il y a peu de sites d'entraînement dans le monde. On retrouve donc souvent les mêmes personnes au même endroit. Ça m'est arrivé, parfois, d’éviter de faire certains sauts car je savais que des adversaires directs s’entrainaient à côté de moi.Le secret est très important et très compliqué à préserver !Mais pour l’instant, ça se passe plutôt bien. Peu de monde a vu ou entendu parler des nouveaux sauts que je prépareEnfin j’espère !"

Antoine Adelisse (Crédit : Hugo Laugier)

Crédit: Eurosport

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