Après Indian Wells, Miami, Monte-Carlo et Madrid, revivez tout au long de la semaine les moments forts de l’histoire du tournoi de Rome, qui aurait dû se tenir du 11 au 17 mai.
"C’est un jour que je n’oublierai jamais. Ce match soutient la comparaison avec une finale de Grand Chelem, son intensité était incroyable", se souvenait il y a quelques temps avec une émotion sincère Sergio Palmieri. Si la finale de Wimbledon 2008 a fait définitivement entrer la rivalité Federer-Nadal dans la légende du sport mondial, c’est peut-être celle de Rome, deux ans plus tôt, qui lui a donné tout son relief, comme le pense le directeur du Masters 1000 italien. Ce 14 mai 2006, deux gladiateurs se sont livrés un duel mémorable pendant plus de cinq heures (5h05 précisément), pour ce qui reste à ce jour le "Fedal" le plus long et le plus serré de l’histoire.
Cela fait alors deux ans que Roger Federer, numéro 1 mondial incontestable depuis février 2004, impose sa loi d’une poigne de fer dans un gant de velours à toute la planète tennis. Toute ? Non. Un adolescent effronté, au style déjà affirmé aussi bien tennistiquement que d’un point de vue vestimentaire avec son débardeur et son pantacourt, résiste encore et toujours à l’ogre bâlois. D’ailleurs "résister" n’est pas le terme approprié. Le Majorquin, qui n’a pas encore soufflé ses vingt bougies, fait plus que malmener le Suisse puisqu’il peut se targuer d’avoir remporté quatre de leurs cinq premiers duels.
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Mais question régularité au plus haut niveau et sur toutes les surfaces, il n’y a pas (encore) photo. A Rome, Federer s’apprête à disputer sa 13e finale consécutive sur le circuit. La dernière fois qu’il est tombé avant le dernier match d’un tournoi remonte à quasiment un an en demi-finale de Roland-Garros 2005 contre… Nadal. Dans l’intervalle, le "Maestro" a enquillé neuf titres. Et si l’on veut se donner une idée plus nette de l’étendue de sa domination, une autre statistique achèvera de vous convaincre : il s'est arrogé 26 des 38 tournois auxquels il a participé depuis l’Open d’Australie 2004.

En 2006 à Rome, Nadal frustrait Federer au terme d'un combat de gladiateurs légendaire

A 19 ans, Nadal a déjà le record de Vilas dans le viseur

Ultra-dominateur donc, Federer ne parvient pourtant pas à prendre la mesure de son dauphin espagnol. Le "Taureau de Manacor" est même en train de devenir un sacré caillou dans la chaussure du Suisse. Avant ce sixième épisode dans leur face-à-face, le numéro 1 mondial a ainsi essuyé ses deux seules défaites de ce début de saison 2006 contre Nadal en finale à Dubaï sur dur, et surtout sur l’ocre de Monte-Carlo trois semaines plus tôt. Car si Federer règne sur le circuit dans son ensemble, le Majorquin, lui, a fait du printemps sur terre sa chasse gardée depuis plus d’un an.
Tant et si bien qu’à Rome il n’a pas seulement l’occasion de s’offrir (déjà) son 12e trophée sur la surface, il peut aussi égaler le record de 53 victoires consécutives sur brique pilée établi par l’Argentin Guillermo Vilas quasiment 30 ans plus tôt (octobre 1977). Mais Federer n’a pas l’intention de lui faciliter la tâche, loin s’en faut. Piqué dans son orgueil par ses revers successifs contre Nadal, il rêve de revanche et a préparé son coup tactiquement. "La prochaine fois, il faut que je change quelque chose, que je sois plus agressif", avait-il professé après sa finale perdue sur le Rocher.
Chose promise, chose due. Le Bâlois démarre la finale avec des intentions bien plus marquées sous le soleil printanier de la capitale italienne. S’il ne parvient pas à prendre le service adverse malgré deux balles de set à 6-5, il survole le tie-break au cours duquel il ne laisse pas le moindre point à un Nadal sur la défensive. "J’ai beaucoup plus travaillé les points avec mon coup droit qu’à Monaco", considérera-t-il d’ailleurs. Suivant les conseils de son entraîneur de l’époque, l’Australien Tony Roche, Federer prend le jeu à son compte dès qu’il en a l’occasion et utilise davantage les zones courtes croisées pour être en mesure de terminer les points au filet.

Roger Federer à Rome en 2006

Crédit: Getty Images

"Tout va bien, Toni ?"

Fidèle à cette stratégie audacieuse, il sauve spectaculairement une balle d’égalisation à un set partout à 4-5 d’une volée de revers en extension et pousse Nadal à disputer un nouveau jeu décisif. Plus créatif et entreprenant que son adversaire, le Suisse mène même 4 points à 2, mais la tension rattrape son bras au moment de porter l’estocade et ses erreurs font le bonheur du Majorquin, plus accrocheur que jamais (6-7(0), 7-6(5)). C’est le premier tournant de cette tragédie en cinq actes.
Pas malheureux, Nadal, en animal à sang froid qu’il est déjà, sait qu’il doit enfoncer le clou. Profitant du flottement qui s’installe peu à peu dans la tête de son rival, il réalise le premier break du match d’un passing croisé de revers impeccable dans le cinquième jeu de la troisième manche. Federer, lui, ne décolère pas. Frustré de voir cette finale si bien engagée tourner, il reporte son courroux vers un élément extérieur. "Tout va bien, Toni ?", s’agace-t-il, s’adressant à l’oncle de son rival. Installé en tribune, le coach de Rafa n’est, il est vrai, pas très discret lorsqu’il s’agit de faire passer des consignes tactiques à son neveu, et Federer ne manque pas de le faire remarquer à l’arbitre auquel il reproche sa clémence.
Nerveux et moins concentré sur son sujet, le Bâlois subit davantage et Nadal passe logiquement devant au score (6-7(0), 7-6(5), 6-4). Blessé dans son orgueil de champion, Federer se rebiffe pourtant. Et alors que l’on croyait perdu, il retrouve subitement l’étincelle pour offrir à ce chassé-croisé haletant une passionnante cinquième manche (6-7(0), 7-6(5), 6-4, 2-6). A mesure que l’ombre envahit le court central du Foro Italico, l’ambiance se fait plus électrique que jamais. Les cris des spectateurs italiens semblent s’amplifier à mesure que les deux hommes enchaînent les échanges d’une qualité toujours aussi effarante.

Roger Federer à Rome en 2006

Crédit: Getty Images

Le point du match et les regrets éternels pour Federer

Sur sa lancée, Federer pense faire la différence décisive en s’emparant le premier du service adverse (6-7(0), 7-6(5), 6-4, 2-6, 4-1). Plus que jamais, il s’évertue à prendre la balle au sommet du rebond pour priver son rival de temps. Au cours de l’empoignade, il aura conclu victorieusement 64 de ses 84 montées au filet. Mal en point, Nadal s'accroche désespérément et profite d’une panne adverse en première balle pour refaire son retard, matraquant le revers adverse comme il s’y est désormais habitué. Le clou du spectacle a lieu à 4-3 Federer, 15/15 sur le service du Majorquin.
Attiré au filet par une amortie adverse, le Suisse prend son envol pour claquer un smash de revers. D’un réflexe, Rafa remet la balle en jeu d’une demi-volée, avant que Federer ne termine en coup droit après avoir repris ses appuis en un éclair, brandissant le poing de satisfaction. Pourtant pas le genre à fanfaronner, le numéro 1 mondial prend dans l'instant conscience de la qualité du tennis proposé par les deux hommes. Dans l’antique cité romaine, Roger et Rafa tutoient les dieux de l’Olympe et le premier vient de remporter le point de cette finale mythique.

"Il défend si bien qu'il vous fait douter"

Ce sera finalement un piètre lot de consolation. Car c’est bien Nadal qui est sorti vainqueur de cette joute de seigneurs, non sans avoir sauvé deux balles de match à 6-5, 15/40 contre lui sur son service. Sauvé, vraiment ? "Federer a commis deux erreurs en coup droit, ce qui est plutôt inhabituel", concèdera plus tard le Majorquin, s’estimant chanceux. Au Suisse l’amertume des occasions manquées donc ? Non plus. La vérité est sans doute plus complexe. "J’ai sûrement tenté ma chance trop tôt sur les balles de match. J’ai joué l’un des meilleurs tennis d’attaque possibles sur terre battue mais il défend si bien qu’il vous fait douter", commentera de son côté le Bâlois qui aura commis 89 fautes directes tout de même.
Jusqu’au bout, Federer a touché du doigt le titre, menant encore 5-3 dans le tie-break décisif, avant de concéder les quatre ultimes points de la partie. La pilule est difficile à avaler pour le numéro 1 mondial, peut-être trop affecté au moment de conclure par le poids de ses échecs précédents. Jamais aussi près de l’emporter face à Nadal au meilleur des cinq sets sur terre battue, le Maestro ne parviendra finalement jamais à relever le défi. Qui sait si cette défaite si dure à encaisser pour lui n’a pas définitivement scellé le rapport de forces en sa défaveur sur brique pilée ?

Rafael Nadal à Rome en 2006

Crédit: Getty Images

La tension n'aura jamais été aussi forte entre Federer et Nadal

Déjà dominé par Nadal avant ce fameux 14 mai 2006, Federer a sans doute alors perdu ses dernières illusions dans le combat psychologique qui l’opposait à l’Espagnol sur terre battue. Et ce même s’il mettra fin à la série de 81 succès de son rival sur ocre à Hambourg l’année suivante au meilleur des trois sets. Preuve de la tension qui a accompagné cette rencontre au sommet à Rome, la poignée de main entre les deux hommes fut moins chaleureuse qu’à l’accoutumée. "Federer doit apprendre à être un gentleman même quand il perd", lancera d’ailleurs le lendemain Nadal depuis Majorque, sûrement vexé par les propos du Suisse à l’encontre de son oncle durant la finale.
Mais le début d’incendie entre les deux hommes s’éteindra vite. Réunis à Barcelone quelques jours plus tard à l’occasion de la soirée des Laureus Sport Awards, ils partageront la table de la princesse d’Espagne et enterreront définitivement la hache de guerre. Loin des explosifs McEnroe-Connors, leur rivalité, empreinte de respect, prendra dès lors un tournant beaucoup plus lisse en dehors du court, au grand dam de certains observateurs. Mais ils n’en avaient sûrement pas besoin. Car c’est bien l’opposition de leurs styles sur le court qui a fait le sel de leurs duels. Cet ébouriffant combat de gladiateurs dans l’arène du Foro Italico en fut assurément la preuve ultime.

Federer Nadal finale Rome 2006

Crédit: Getty Images

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