Son triomphe ne souffre d'aucune contestation. Novak Djokovic a montré à Turin qu'il était le plus fort (et de loin) des huit Maîtres réunis pour l'ultime épreuve de l'année. Ultra-favori avant même le début du tournoi, vu ce qu'il avait montré à l'automne à Tel Aviv, à Astana et même à Bercy malgré sa défaite en finale, le Serbe a tenu son rang. Et il apparaissait d'autant plus comme un épouvantail de ce Masters qu'il y débarquait dans un état de fraîcheur physique inédit par rapport à ces dernières participations, seul avantage de sa saison tronquée par son statut vaccinal.
Et pourtant, Djokovic n'a pas toujours donné l'impression de "voler" sur le court du Pala Alpitour. S'il a été (très) impressionnant lors de ses deux premiers matches, il a ensuite semblé touché sur le plan physique, et parfois dans des proportions inquiétantes. Les premiers signes sont arrivés face à Daniil Medvedev en poule après la perte du deuxième set : tremblements incontrôlables de la main droite, difficultés à reprendre son souffle et tête basse aux changements de côtés, "Nole" paraissait très vulnérable. A tel point qu'un abandon ne pouvait être exclu.
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La suite, vous la connaissez. Non seulement, le Serbe n'a pas abandonné, mais il n'a pas perdu un match ni un set du week-end en demi-finale contre Taylor Fritz et en finale contre Casper Ruud. Pas toujours à son meilleur niveau, parfois très démonstratif sur ses difficultés physiques, n'hésitant pas à s'asperger abondamment quand il en éprouvait le besoin, il a pourtant su retrouver une grosse intensité physique quand les points comptaient double. Alors à quel point était-il diminué ? N'a-t-il pas forcé le trait dans une entreprise de déstabilisation mentale de ses adversaires ? Difficile d'être catégorique, tant le principal intéressé est resté mystérieux sur le mal qui le rongeait.

Les tremblements de Djokovic après une fin de 2e set intense

Mats Wilander ne fait en tout cas pas de procès d'intention au désormais co-détenteur du record de titres au Masters. "Je pense que montrer à votre adversaire que vous ne vous sentez pas bien, que vous tremblez un petit peu, c'est vraiment la dernière chose que vous souhaitez faire. Je ne pense pas que tout cela soit fait exprès pour une raison précise. C'est juste que de nos jours, ce n'est plus important. On dévoile ses émotions à tout le monde, on montre l'état dans lequel on est quand on joue. Et après, en conférence de presse, on dit : 'Je suis un petit peu blessé.' C'est juste différent de ce qu'on faisait avant. A l'époque, on essayait de tout cacher. J'aime que ça n'ait pas d'importance pour Novak, et je ne pense pas que ça en ait pour les autres non plus", estime-t-il dans un entretien accordé à Eurosport.
Plus qu'un calculateur adepte de la bataille mentale, Djokovic serait avant tout un fruit de son époque. "Quand vous regardez les matches désormais, il y a des temps morts sur les blessures, une pause toilettes, etc. C'est devenu de plus en plus comme un match de football d'une certaine façon où les joueurs apprennent à utiliser les règles en leur faveur. Avant, il y avait ce qu'on appelait 'l'étiquette' (ce qu'il est considéré bon de faire dans l'esprit du jeu, NDLR) : quand on n'avait pas besoin d'aller aux toilettes, on n'y allait pas. Nous ne pensons plus de cette manière", note l'ex-champion suédois qui s'était distingué par son fair-play dans les années 1980.

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Pour notre consultant, l'une des grandes forces de Djokovic réside donc dans sa capacité d'adaptation au règlement, mais aussi dans le fait de ne pas avoir peur de montrer ses émotions. Bien que doté d'une confiance en soi extraordinaire, le Serbe n'est pas hermétique à la peur, aux angoisses qui peuvent l'assaillir lors d'un match. Montrer ses souffrances, qu'elles soient physiques ou psychologiques, constitue ainsi une sorte d'exutoire. Une manière de les admettre pour pouvoir ensuite composer avec elles.
Il n'empêche que le tennis est à la fois un sport individuel et un duel. Et l'adversaire ne peut rester insensible à ce qu'il passe de l'autre côté du filet. Il y a donc de quoi être perturbé quand vous sentez votre rival, qui flirtait avec l'abandon quelques secondes ou minutes plus tôt, tenir le bras de fer du fond du court et retrouver une concentration optimale au moment opportun. Ce décalage participe de l'image brouillée que s'est forgée Novak Djokovic auprès d'une partie du grand public et de ses adversaires depuis des années.

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Mais là encore, pour Wilander, cela fait partie du jeu moderne. "Il y a plus de mise en scène dans le tennis professionnel désormais, et la mise en scène des émotions, c'est ce qui attire les gens devant leur écran en général. Donc j'aime bien ce côté. Djokovic doit gérer le regard de millions de personnes tout le temps, sauf pendant un match où il s'agit juste de lui et d'une autre personne. Il échange avec cette personne, et cet échange inclut ses émotions, ses pensées et son état physique. Donc je n'en retire rien de spécial, si ce n'est que le type est une bête physique absolue, et qu'émotionnellement, c'est aussi un animal sur un court de tennis. C'est fantastique !"
Sur ce point, tout le monde en conviendra : le temps ne semble pas avoir de prise sur Djokovic, toujours aussi impressionnant à 35 ans bien tassés. Et c'est bien l'essentiel pour lui. Le reste est à l'appréciation de chacun. Le Serbe est et demeurera certainement un champion clivant. Et ce n'est peut-être pas plus mal dans un sport qui manque parfois cruellement d'aspérités.
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