C’était il y a presque 14 ans jour pour jour, déjà à Miami. Sur l’ancien site de Crandon Park à Key Biscayne, Novak Djokovic remportait le 1er avril 2007 le premier Masters 1000 (Masters Series à l’époque) de sa carrière et surtout – il l’ignorait alors sûrement – la dernière finale disputée au meilleur des cinq sets face à Guillermo Canas (6-3, 6-2, 6-4) dans cette catégorie de tournois. Dès l’année suivante, le format des deux manches gagnantes a été généralisé sur le circuit avec une raison principale avancée : préserver l’intégrité physique des joueurs dans un calendrier surchargé.
De 2008 à 2019, les potentiels marathons ont été limités à deux épreuves qui ont construit la mythologie du tennis : les tournois du Grand Chelem et la Coupe Davis. Organiser une certaine rareté pour surligner l’importance et le prestige de ces rendez-vous avait un certain sens, notamment pour en faire les défis ultimes à relever dans une carrière de joueur de tennis professionnel. Mais la réforme récente de la Coupe Davis en une sorte de coupe du monde (16 équipes réunies pendant 10 jours pour la prochaine édition) organisée sur un site en fin de saison a entraîné l’abandon du format long.
Et devant la chute des audiences à la télévision et l’évolution des modes de consommation, les cinq sets sont devenus ces derniers temps une sorte d’ennemi à bannir. Le public ne serait plus capable de s’infliger 3 ou 4 heures de tennis d’affilée, sous peine de mourir d’ennui, de zapper frénétiquement, ou de préférer au direct les vidéos à la demande des plateformes comme Netflix ou Amazon. Pour retrouver un âge d’or du "sportainment" (alliance du spectacle sportif et du divertissement), il faudrait donc faire totalement fi des traditions pour adapter le jeu à une modernité qui n’a pas de temps à perdre, qui veut tout, tout de suite, et même plus vite que ça.
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Une intensité dramatique salvatrice dans ces temps anxiogènes

Heureusement, la crise est passée par là. Oui, la formule est volontiers provocatrice. Rassurez-vous, il ne s’agit pas ici de se réjouir de l’interruption de la saison pendant plus de cinq mois, de la faillite potentielle de certains petits tournois, ou de voir chaque semaine (à quelques exceptions) les tribunes désertées par le public depuis la reprise des compétitions, coronavirus oblige. Non, ce que ces derniers mois de tennis sous bulle (et un peu en apnée il faut bien le dire) nous ont appris, c’est le caractère précieux du sport quand il bascule dans l’épique.
Malgré un US Open à huis clos, un Roland-Garros en jauge très réduite, et un Open d’Australie en semi-confinement, les acteurs sont parvenus parfois à nous sortir de cette ambiance anxiogène. D’abord en faisant preuve d’une désarmante humanité le temps d’une finale à Flushing Meadows où Alexander Zverev et Dominic Thiem ne se sont pas lâchés, unis par la peur de gagner et l’envie pourtant désespérée d’y parvenir. Ensuite, en révélant sur la terre battue parisienne un héros français inattendu en la personne de Hugo Gaston qui a terrassé Stan Wawrinka, avant de tomber les armes à la main face à Dominic Thiem. Le même Autrichien a enfin été l’un des deux protagonistes avec Nick Kyrgios d’un épique 3e tour à Melbourne dans l’ambiance indescriptible d’une John Cain Arena qui nous a rappelé la vie et le tennis avant le Covid.

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Le point commun de toutes ces émotions et de ces moments uniques ? La dramaturgie des cinq sets évidemment. Ce n’est pas Stefanos Tsitsipas qui dira le contraire. Car c’est bien ce défi pas comme les autres qui lui a fait passer un cap récemment mentalement et tennistiquement. Sans ce format, il aurait disparu dès le 1er tour du dernier Roland-Garros face à Jaume Munar. Au lieu de cela, il a su se sortir de ce bourbier, pour faire douter Novak Djokovic en demi-finale en le poussant également au 5e, malgré un handicap de deux manches. Et que dire de sa remontée fantastique face à Nadal aux Antipodes en quart de finale ? Un exploit qui, là encore, a quasiment éclipsé l’absence de spectateurs. Aurait-on pu en dire autant si le match s’était arrêté après deux sets ? Evidemment, non.
Les joueuses sont prêtes physiquement pour des finales de Grand Chelem en cinq sets, ça rajouterait du piment
Sans ces scénarios, ces trois derniers Majeurs auraient indubitablement basculé dans la tristesse absolue. A tel point que l’on doit même se demander s’il ne serait pas bon de tester le format dans le simple dames. Notre consultante et ancienne grande championne Justine Henin en est convaincue, et la finale à sens unique entre Naomi Osaka et la novice Jennifer Brady à Melbourne a apporté de l’eau à son moulin. "Je suis pour des finales au meilleur des cinq sets chez les femmes parce que l’Histoire nous montre que ce n’est pas toujours facile de rentrer dans ce genre de match. Et on a vu beaucoup de finales à sens unique en Grand Chelem ces dernières années. Je pense que les joueuses sont prêtes physiquement et en fin de tournoi, ça rajouterait du piment", avait-elle insisté.
Un avis d’ailleurs partagé par son ancienne rivale sur le circuit Amélie Mauresmo. Les cinq sets permettraient aux finalistes de relativiser davantage l’importance du début de partie et leur donnerait davantage de chances et de temps pour se saisir de l’événement. S’il n’a pas réussi à le faire face à Djokovic lors de ce même Open d'Australie, Daniil Medvedev avait su progressivement hausser son niveau de jeu contre Rafael Nadal en finale de l’US Open 2019. Pourquoi ne pas en donner la possibilité aux joueuses ? Quitte à se saisir de l’argument de l’adaptation à la modernité, autant épouser ses aspects les plus pertinents : aller vers plus d’égalité entre tennis masculin et féminin et en finir avec certains préjugés sexistes comme celui de l’impossibilité physiologique des joueuses à soutenir un tel effort.

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Une question de proportion

Toute la question est alors dans la proportion de matches en cinq sets à instaurer. Notre confrère britannique Simon Briggs s’est d’ailleurs emparé du sujet dans un article récemment paru dans le Telegraph. Avec un certain pragmatisme, il propose une solution pour atteindre l’idéal de parité tout en faisant avec les exigences de la programmation télévisuelle : jouer les quatre premiers tours d’un Grand Chelem au meilleur des trois manches, puis généraliser le format des cinq manches à partir des quarts de finale.
L’idée a le mérite de la cohérence, mais elle se heurte à deux problèmes fondamentaux à mon humble avis du côté de ces messieurs : l’élite actuelle, habituée à jouer des quarts de finale de Majeurs, s’en retrouverait doublement avantagée face à des novices à ce stade qui n’auraient pas eu le temps d’expérimenter ce format long. Ensuite, les comparaisons entre différentes époques et la référence à l’histoire du jeu n’auraient plus vraiment de sens puisque les futurs champions pourraient, par définition, économiser leur énergie en vue des trois derniers tours, ce qui n’était pas le cas de leurs prédécesseurs.
Il semble plus avisé de procéder par étapes en instaurant d’ores et déjà des finales en cinq sets dans les tableaux de simples dames en Grand Chelem. Ce serait d’ailleurs une évolution, et non une révolution, car l’expérience a été déjà menée. Ce fut le cas, alors que le tennis de compétition n’en était qu’à ses balbutiements, entre 1891 et 1901 lors des championnats des Etats-Unis (ancêtre de l’US Open). Plus proche de nous, entre 1984 et 1998, les finales du Masters féminin se disputaient bien au meilleur des cinq sets et le public ne s’en était pas plaint. Loin de là. Demandez à ceux qui ont vu le duel d’anthologie entre Monica Seles et Gabriela Sabatini en 1990 ce qu’ils en pensent.

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Rendez-nous les finales épiques au Masters

En parlant du tournoi des Maîtres justement, on peut clairement s’interroger sur les raisons qui ont poussé l’ATP à supprimer les finales en cinq sets. Si l’argument du risque de blessures et de la protection du physique des acteurs a un certain poids lorsqu’il s’agit d’enchaîner des Masters 1000 comme Madrid et Rome par exemple, il devient beaucoup moins pertinent appliqué au dernier match de la saison. Quitte à finir la saison sur un feu d’artifice avec cette compétition d’élite, autant espérer un bouquet final légendaire.
Notre classement certes subjectif, bien qu’établi en concertation à trois, des 50 matches les plus marquants du Masters à l’occasion de son 50e anniversaire en novembre dernier s’inscrivait dans cette logique. Nous ne l’avons pas fait exprès, mais le podium (quel que soit l’ordre envisagé) s’est rapidement imposé à nos yeux avec trois finales pleines de suspense, incandescentes tennistiquement et toutes terminées au bout des cinq sets. Les 13 dernières éditions en ont été privées, comme d’une certaine dramaturgie, même si bien des duels au meilleur des trois manches ont valu le coup d’œil.
Récapitulons : dans une société obsédée par la vitesse et la consommation, la pandémie a eu un seul mérite, celui de nous forcer à nous arrêter et à nous interroger sur ce que nous aimions dans le tennis. Le huis clos l’a rendu morne, parfois triste, mais quelques batailles épiques nous ont aussi permis de nous évader. Ce plaidoyer n’a pas pour vocation de généraliser un format chronophage et énergivore : au-delà des impératifs marketing et de programmation, les cinq sets doivent rester rares pour conserver leur statut particulier. Mais quelques pincées de drame et d’émotions supplémentaires, en finales dames de Grand Chelem et/ou des Masters féminin et masculin, ne peuvent faire de mal à personne. Sinon rappeler ce qui fait le sel et l’histoire de ce sport qui rend fou, comme le dit si bien Gilles Simon.
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