La vie et la carrière de Dominic Thiem ont changé le 13 septembre 2020. Ce jour-là, en battant Alexander Zverev au terme d'une finale assez invraisemblable sur la forme, l'Autrichien a intégré la galaxie des vainqueurs en Grand Chelem. Il a assouvi son rêve d'enfant et concrétisé son ambition de champion.
Un tel accomplissement, c'est un sommet inégalable puisque, d'une certaine manière, il n'y a rien au-dessus. Mais chez Thiem, ce sentiment de plénitude a laissé place à un vide profond. "J'ai poursuivi un rêve pendant 15 ans. Quand j'ai atteint cet objectif, beaucoup de choses se sont effondrées. Je me sens vidé. Je suis tombé dans un trou", a expliqué le N°4 mondial dans un entretien accordé lundi au quotidien autrichien Der Standard.

Thiem, pourquoi cette impasse ?

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C'est bien moins paradoxal qu'il n'y paraît. Au plus haut niveau, il est parfois aussi, voire plus difficile, de digérer une grande victoire que de se relever d'une défaite marquante. Dans le cas de Thiem, son blues actuel est renforcé par un élément conjoncturel pesant. Jouer sans public, voyager seul ou presque, vivre à l'isolement, tout cela n'aide pas. Mais indépendamment de ce contexte sanitaire, c'est bien son sacre new-yorkais, source d'une "dépression" selon le mot employé par l'intéressé, qui est la plus grande source de son trouble actuel.
Ce syndrome n'a rien de nouveau. Beaucoup de champions l'ont expérimenté avant lui. En France, Yannick Noah l'avait ressenti profondément et durablement après son triomphe à Roland-Garros en 1983. Il a même utilisé exactement le même mot que Thiem pour décrire ce qu'il avait ressenti : "un grand trou". Dans le livre Saga Noah, paru en 2011, voilà ce que le natif de Sedan disait à propos de sa conquête du Grand Chelem parisien :
"Ma victoire à Roland-Garros a été, et de loin, la plus grosse cassure, la plus déstabilisante de ma vie. (…) Il y avait ce décalage, cet énorme malentendu, cette incroyable discordance. Parce que tu crois que la victoire va t'apporter le bonheur et tu ne ressens qu'une incroyable détresse, une solitude absolue."

Yannick Noah à Roland-Garros en 1983.

Crédit: Getty Images

Ce vide dont parlent Thiem et Noah, c'est aussi la prise de conscience qu'alors que toute leur existence tournait autour de ce Graal, celui-ci n'est "qu'une" simple victoire sportive. Noah, encore : "J'ai réalisé que j'avais sacrifié mon enfance, mon adolescence, mes relations avec mes parents, pour ça ! Pour une victoire au tennis ! J'avais mis toute ma vie dans le tennis et je découvrais avec effroi qu'il n'y avait pas que le tennis dans la vie."
Cette prise de conscience est d'autant plus délicate à gérer qu'elle s'accompagne souvent d'une incompréhension pour le grand public, les médias, voire l'entourage proche du joueur. Pourquoi déprimer quand on a enfin touché à son rêve ? On pourrait même y voir une forme d'indécence face à tous ceux qui cravachent dix ou quinze ans sans jamais satisfaire cette ambition. "Tout le monde me disait : 'Mais tu as tout', et moi je répondais, 'Non, je n'ai rien, ce n'est rien cette victoire'", expliquait encore Noah. Or seuls ceux qui sont passés par là peuvent appréhender ce type de souffrances.
En réalité, rares sont les champions qui ne traversent pas ce type de crises dans une carrière, aussi grande soit-elle. Elle peut survenir après la quête d'un premier grand titre, comme dans le cas de Noah ou Thiem, mais on la retrouve également chez des joueurs aux palmarès bien plus fournis encore. Ce grand vide est presque toujours corrélé à la concrétisation d'un objectif de longue date qui avait presque viré à l'obsession.
Pour Mats Wilander, ce fut la conquête de la place de numéro un mondial. Le Suédois avait passé trois années à chasser derrière son principal rival et récurrent bourreau, Ivan Lendl. Quand, en 1988, il a enfin pris le dessus, accédant au pouvoir via un mémorable Petit Chelem, il ne s'en est jamais relevé. "Pourtant, confiait le consultant d'Eurosport il y a quelques années, en 1989, j'ai travaillé plus fort qu'en 1987 ou 1988, mais ma motivation n'était plus la même. Après mon titre à l'US Open, j'étais comme un ballon qui se dégonflait peu à peu. Et qui a fini par exploser."
Novak Djokovic, lui, a dû digérer sa victoire à Roland-Garros en 2016. Le seul Majeur qui lui manquait et autour duquel il tournait depuis des années. Son titre, qui lui a offert non seulement le Grand Chelem en carrière mais aussi le Grand Chelem sur deux ans, constitua un énorme soulagement. Mais lui aussi s'est alors retrouvé rempli d'un vide. Quelques mois plus tard, fin 2016, le Serbe confessait une forme de mal-être : "Emotionnellement, que ce soit dans les tournois ou à l'entraînement, je ne me sens pas très bien."

Novak Djokovic vainqueur de Roland-Garros en 2016.

Crédit: AFP

On peut parler de crise existentielle. Ces champions consacrent tout leur temps et leur énergie à un seul et même objectif. Leur vie finit par se confondre avec lui. Une fois satisfaits, c'est d'une certaine manière comme si tout s'arrêtait après ce séisme émotionnel.
La difficulté est de redonner du sens. Un nouveau sens, pour de nouvelles quêtes. Certains y parviennent, d'autres non. Pour Wilander, ce fut irrémédiablement le début de la fin. Pour Noah aussi, d'une certaine manière. Le Français ne disputera plus qu'une seule demi-finale en Grand Chelem, sept ans plus tard, en Australie. Mais d'une certaine manière, pour lui, tout s'est arrêté le 5 juin 1983.
Novak Djokovic, lui, a su rebondir. La soif de victoires a fini par irriguer à nouveau les veines de ce compétiteur-né. Le point de départ de ce redécollage peut être situé à sa défaite en quarts de finale de Roland-Garros contre Marco Cecchinato en 2018. Rarement on l'avait connu aussi furieux. Quand la haine de la défaite s'exprime aussi fortement, c'est que le désir de victoires n'est plus très loin. Quatre semaines plus tard, il s'imposait à Wimbledon. Son premier Majeur depuis plus de deux ans et le fameux sacre sur la terre battue parisienne.
Impossible de dire aujourd'hui dans quel camp se rangera Dominic Thiem. Mais il n'y a pas le feu pour l'Autrichien et le simple fait d'avoir mis des mots sur son mal était sans doute une étape importante. Reste que cette réaction très humaine permet de mieux mesurer à quel point la constance dans la performance d'un Federer, d'un Nadal ou d'un Djokovic (en dépit du coup de moins bien évoqué plus haut) sur quinze ans ou plus relève de l'extra-ordinaire. Il y a une forme d'anormalité dans l'absence d'usure de ce trio au plan mental, comme dans sa manière de se donner en permanence un nouvel horizon.

Dominic Thiem est désormais un vainqueur en Grand Chelem.

Crédit: Getty Images

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