C'est un peu le péché mignon de Roger Federer. S'il a réussi quelques renversements de situation mémorables dans sa carrière, puisqu'il a tout de même signé pas moins de 20 victoires en sauvant au minimum une balle de match, le recordman des victoires en Grand Chelem en a perdu plus encore dans ces circonstances : 22. 22 défaites au cours desquelles il ne lui a manqué qu'un tout petit point pour se trouver du bon côté de l'histoire.

Même si sa longévité justifie en partie ce total élevé, elle ne suffit pas à tout expliquer. A titre de comparaison, Novak Djokovic n'a subi que trois revers dans toute sa carrière selon ce scénario : en 2007 à Rotterdam (à 19 ans, face à Youzhny), en 2009 à Madrid (la fameuse demi-finale de quatre heures contre Nadal) et en finale du Queens en 2018 devant Marin Cilic. Loin, très loin, donc, de la grosse casserole que traîne Federer dans ce domaine. Quant à Rafael Nadal, ce genre de mésaventure ne lui est arrivé que sept fois.

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On notera également que sur les dix échecs cumulés de Djokovic et Nadal, aucun n'a eu pour théâtre un Grand Chelem, alors que Federer a connu pas moins de six défaites dans un tournoi majeur avec balle de match en sa faveur. Parmi ses 22 défaites, voici le top 10 des plus marquantes à nos yeux.

10. La toute première

Année : 2000
Tournoi : Vienne
Demi-finale
Adversaire : Tim Henman
Nombre de balles de match : 2

La première fois, c'est toujours douloureux. Pour Roger Federer, c'était donc le 14 octobre 2000, à Vienne. A 19 ans, le Suisse est un espoir en pleine progression. Lors de sa semaine autrichienne, il a battu Richard Krajicek et Magnus Norman, 4e mondial. Face à Tim Henman, il mène 6-2, 5-4, 15-40. L'Anglais claque un service gagnant mais sur sa 2e balle de match, Federer a une ouverture : un passing de revers à tirer. Long de ligne, il y a la place. Il se trompe de côté, Henman soigne sa volée, sauve son service, gagne le tie-break du 2e set puis le 3e 6-3. C'est la première addition du Suisse. 21 autres douloureuses vont suivre lors des deux décennies suivantes...

9. Monfils puissance 5

Année : 2010
Tournoi : Paris-Bercy
Demi-finale
Adversaire : Gaël Monfils
Nombre de balles de match : 5

Voilà le "record" de Roger Federer en la matière. Pas une, pas deux, pas trois, pas quatre mais cinq balles de match non converties avant de s'incliner dans cette demi-finale électrique et complètement folle contre Gaël Monfils à Bercy. Le Suisse les a toutes obtenues à 6-5 en sa faveur dans le 3e set, sur le service du Français.

La première est pour lui. Il s'y montre trop timide. Sur les quatre autres en revanche, le mérite en revient d'abord à Monfils. Mais tout de même. Sur les 21 autres matches de sa carrière perdus par Federer en étant passé à un point de la victoire, jamais il n'aura bénéficié de plus de trois balles de match. Autre record personnel : c'est la 4e fois dans cette saison 2010 qu'il s'incline avec balle de match en sa faveur. Il ne fera jamais mieux (ou pire, plutôt) au cours d'une même année civile.

8. Pas encore prêt...

Année : 2002
Tournoi : Open d'Australie
Huitième de finale
Adversaire : Tommy Haas
Nombre de balle de match : 1

C'est sa troisième mésaventure de ce genre mais la toute première en Grand Chelem. Bien sûr, ce n'est qu'un huitième de finale. Mais dans cet Open d'Australie dévasté dans des proportions historiques (à l'issue du 2e tour, il ne reste plus un membre du Top 5 avec le forfait d'Agassi et les éliminations de Hewitt, Kuerten, Kafelnikov et Grosjean), il y a un énorme coup à jouer. Lorsqu'il croise Tommy Haas en huitièmes de finale, Roger Federer affronte ainsi le joueur le mieux classé du tableau. En cas de victoire, tout deviendrait donc possible pour le jeune Suisse de 20 ans. Le coup ne passe pas loin : Federer mène deux manches à une et obtient surtout une balle de match à 6-5 dans le 5e set. Mais finit par s'incliner 8-6. Pas encore prêt, petit scarabée...

7. Anderson, le couac que personne n'a vu venir

Année : 2018
Tournoi : Wimbledon
Quart de finale
Adversaire : Kevin Anderson
Nombre de balle de match : 1

Tenant du titre, Roger Federer déroule jusqu'en quarts de finale dans ce Wimbledon 2018. Il déroule même dans ce quart puisqu'il mène 6-2, 7-6, 5-4. Puis 30-40 sur le service de Kevin Anderson. S'il gagne ce point, c'est une victoire en trois sets et deux petites heures qui restera à la taille d'une anecdote. Mais le Sud-Africain ne se démonte pas : une bonne première balle, une montée profonde en coup droit et le passing de revers de Federer s'envole dans le décor. Rien de dramatique, pense-t-on. Deux heures et quarts plus tard, pourtant, le Suisse s'incline 13-11 au 5e set. Et ça, personne ne l'aurait imaginé plus tôt dans l'après-midi.

6. Au bonheur de Delpo

Année : 2018
Tournoi : Indian Wells
Finale
Adversaire : Juan Martin Del Potro
Nombre de balles de match : 3

Sur ses 22 défaites en ayant eu au moins une balle de match, trois ont eu lieu dans le cadre d'une finale. En ce mois de mars 2018, Federer est pourtant en pleine bourre. Il a remporté ses 17 premiers matches de la saison avec des titres à Melbourne et Rotterdam. Il est numéro un mondial. Tout lui sourit.

En finale du premier Masters 1000 de la saison à Indian Wells, contre Juan Martin Del Potro, le Suisse sauve une balle de match dans le 2e set avant d'en obtenir trois dans la dernière manche, sur son service, à 5-4, dont deux consécutives à 40-15. Ça ne suffira pas. Lâché par son service, il se fait débreaker et cède au jeu décisif quelques minutes plus tard. On dira que c'était pour la bonne cause : ce jour-là, Del Potro en profite pour remporter le tout premier Masters 1000 de sa carrière.

5. Flushing, demie, acte I

Année : 2010
Tournoi : US Open
Demi-finale
Adversaire : Novak Djokovic
Nombre de balles de match : 2

Fait tout de même assez incroyable, Roger Federer va s'incliner deux ans de suite dans le même tournoi, au même stade de la compétition, face au même joueur. Avec deux balles de match en sa faveur à chaque fois. A l'US Open. Contre Novak Djokovic. Deux balles de match dans le 5e set. Une défaite 7-5 à l'arrivée. La seule petite différence avec la suivante (voir ci-dessous) tient au fait que, contrairement à 2011, ces deux balles de match ont été obtenues en 2010 sur le service du Djoker.

Et pour le coup, Federer n'a rien pu faire, son rival sortant deux points absolument monstrueux (un échange acharné achevé par une volée haute de coup droit à haut risque puis un coup droit d'attaque monstrueux). Pas grand-chose, voire rien du tout à reprocher à "Rodgeur". Mais ce fut un évènement : en s'inclinant, Federer manquait la finale de l'US Open pour la première fois depuis 2003. Et il ratait, aussi, son rendez-vous new-yorkais avec Rafael Nadal.

4. Chef-d'œuvre et fin de série

Année : 2005
Tournoi : Open d'Australie
Demi-finale
Adversaire : Marat Safin
Nombre de balle de match : 1

Encore un match culte qui a échappé d'un rien à Roger Federer. Après une colossale saison 2004, il vise ouvertement le Grand Chelem. Il est d'ailleurs invaincu depuis le mois d'août 2004 et a démarré sa saison 2005 en trombe : vainqueur à Doha, il n'a pas encore perdu un set en dix matches lorsqu'il arrive en demi-finale à Melbourne contre Marat Safin. Dans ce remake de la finale 2004, le Bâlois est secoué mais il a le match en main : il mène deux manches à une et 5-2 dans le tie-break du 4e set, avec deux services à suivre. Il ne peut plus perdre.

Sauf que Safin, concerné comme il l'a rarement été sur un court de tennis, efface ce double mini-break de retard pour revenir à 5-5. Qu'à cela ne tienne, une merveille d'amortie offre une balle de match à Federer. Sur son service. Il monte au filet et sa volée-amortie semble devoir faire la différence. Safin galope, glisse un petit lob parfait qui trompe son adversaire, contraint d'effectuer un tweener désespéré et vain. Mémorable balle de match.

Mais ces trois points consécutifs perdus sur son service resteront en travers de la gorge de Federer, battu à l'arraché 9-7 au 5e set. Safin remportera le tournoi en battant Lleyton Hewitt en finale. Hewitt, une des victimes favorites de Federer. Autant dire que même si ce n'était qu'une demi-finale, cette balle de match avait des allures de balle de titre.

3. Bis repetita à New York

Année : 2011
Tournoi : US Open
Demi-finale
Adversaire : Novak Djokovic
Nombre de balles de match : 2

Celle-là aussi fut bien dure à avaler. 2011, c'est l'année Djokovic, celle de l'incontestable prise de pouvoir du Serbe. Pourtant, dans cette demi-finale de l'US Open, le nouveau numéro un mondial est bien mal embarqué face à Roger Federer. D'abord mené deux manches à rien, il revient à hauteur, mais perd son service blanc à 4-3 dans le 5e set. Federer sert pour une place en finale. Il mène 40-15. Tout va bien. Si cela vous rappelle quelque chose, c'est normal.

Là, sur une première balle du Suisse, Djokovic décoche un monstrueux retour de coup droit gagnant avant de lever les bras. Peut-être un des coups les plus fameux de sa carrière. Sur sa seconde balle de match, Federer sort encore une première. Il a ensuite un bon coup droit à jouer mais la balle tape la bande du filet et sort. Djokovic va débreaker, Federer ne marquera plus un jeu et le Serbe signera un mémorable Petit Chelem en battant Nadal en finale.

2. Nadal, la chance d'une vie

Année : 2006
Tournoi : Rome
Finale
Adversaire : Rafael Nadal
Nombre de balles de match : 2

Roger Federer n'a jamais battu Rafael Nadal sur terre battue dans un match au meilleur des cinq sets. Seuls deux hommes ont accompli cet exploit à ce jour : Robin Söderling et Novak Djokovic. Il paraît raisonnable de penser que le Suisse raccrochera les raquettes avec cette lacune sur son CV. On ne joue plus qu'à Roland-Garros en trois sets gagnants sur terre et, très franchement, rien ne garantit que Federer y remettra les pieds un jour. Alors, y battre Nadal...

Battu six fois porte d'Auteuil par son rival espagnol, Federer n'a jamais été en mesure de s'approcher de la victoire. Sa plus belle chance, il l'a obtenue à Rome, en 2006, lors d'une inoubliable finale de cinq sets, cinq heures et cinq minutes. Dans la dernière manche, le Suisse mène 4-1, puis obtient deux balles de matches à 6-5, 15-40 sur le service de Nadal. C'est son coup droit qui va le trahir. Encore. Une fois en longueur, l'autre en s'échappant dans le couloir. Dans les deux cas, il était en position de tirer un coup gagnant. "Je me suis un peu précipité", avouera-t-il.

Jamais il ne retrouvera une chance pareille. Ce n'était "que" du Masters 1000, mais plus encore qu'un titre à Rome, c'est bien cette étiquette de vainqueur de Nadal sur sa surface fétiche en trois sets gagnants qui lui manque aujourd'hui. D'autant qu'il aurait été le premier à accomplir cette performance.

En 2006 à Rome, Nadal frustrait Federer au terme d'un combat de gladiateurs légendaire

1. Le crève-cœur ultime

Année : 2019
Tournoi : Wimbledon
Finale
Adversaire : Novak Djokovic
Nombre de balles de match : 2

Aucune n'est plus douloureuse que celle-ci. Elle est même hors catégorie. Une défaite qui fait peut-être plus mal que les 21 premières réunies. Parce que c'est en finale d'un tournoi du Grand Chelem. A Wimbledon, qui plus est. Face à Novak Djokovic, un de ses principaux rivaux. Parce que gagner ce match-là lui aurait peut-être permis de se mettre à l'abri du Serbe durablement dans la course au record du nombre de victoires majeures.

Mais peut-être aussi, surtout, parce que remporter Wimbledon à quasiment 38 ans, face à un adversaire au sommet de son art et qui le dominait de façon régulière depuis des années (Federer n'a plus battu Djokovic en Grand Chelem depuis 2012), ça n'aurait pas eu de prix. Gagner une telle finale 9-7 au 5e set, après avoir compté un break de retard dans cette dernière manche, voilà qui aurait installé cette finale 2019 comme un des plus grands exploits de la carrière pourtant si prolifique du Bâlois.

Difficile, donc, d'envisager plus cruel. D'autant que pour s'octroyer ces deux balles de match, Roger Federer avait claqué deux aces. Il menait 40-15. C'était un plan sans accroc. Puis il y eut ce coup droit mal maitrisé à 40-15 et cette montée, en coup droit encore (et un peu en chaussons), décidément, dont Djokovic s'est délecté. Encore fallait-il tirer ce passing, vu les circonstances. Rarement deux points en auront dit autant sur le rapport de forces psychologique entre deux champions. La pointe de fragilité de l'un, l'implacabilité de l'autre.

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