Une fois le verdict du court tombé, place au tribunal. L'accusé ? Novak Djokovic. Après la finale de l'Open d'Australie, bon nombre d'observateurs ont empoigné le maillet du juge afin de marteler leur sentence : coupable. Pour avoir pris un deuxième temps mort médical alors qu'il était mené deux manches à une, le Serbe a été envoyé au bûcher. Selon eux, ce retour au vestiaire n'aurait eu aucun autre but que casser le rythme et tenter de déstabiliser Dominic Thiem.

Lorsqu'il est arrivé à Roger Federer ou Rafael Nadal de s'absenter quelques minutes, rares furent les affirmations négatives aussi catégoriques quant à leurs intentions. À juste titre. Cette quasi-immunité est la récompense du fair-play auquel ils nous ont habitués. Mais, à moins d'être doté de télépathie ou autres pouvoirs extra-sensoriels, nul, excepté Djokovic lui-même, ne peut affirmer avec certitude qu'il ne souffrait pas réellement de déshydratation comme il l'a expliqué en conférence de presse.

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Si l'appel au médecin est autorisé, pourquoi s'en priver ?

Alors pourquoi le Belgradois jouit-il d'un tel traitement de (dé)faveur ? Sans doute à cause de son passif que nous évoquions après sa sortie sous les huées suite à son abandon face à Stan Wawrinka en huitième de finale du dernier US Open. Au fil des années, il s'est laissé aller à quelques malices qui ont permis à ses détracteurs de cancaner. Comme lors de deux finales - celles du Masters 1000 de Shanghai 2013 face à Juan Martín del Potro et de l'Open d'Australie 2015 contre Andy Murray - où "le Djoker" s'est adonné à des sketchs un tantinet grotesques. Des simulations, flagrantes au ralenti, de trouble de l'équilibre dont le Britannique semblait quelque peu agacé après la défaite. À la rigueur, ces sournoiseries manifestes et astucieuses peuvent être retenues contre Djokovic. Ou pas. Après tout, le tennis est un sport psychologique. La déstabilisation, dans le cadre des règles, a toujours fait partie du jeu.

Si l'appel au médecin est autorisé, pourquoi s'en priver ? "Le service à la cuillère, c'est un petit peu un manque de respect, estimait Benoît Paire en 2015 dans la foulée d'une victoire contre Sadio Doumbia, un habitué de cet engagement, au Challenger de Brest. C'est quelque chose que je n'apprécie pas beaucoup." Pour les temps morts médicaux utilisés à des fins stratégiques ou toute autre action visant à enfumer l'opposant, c'est pareil.

Chacun, selon sa philosophie, son éthique, y verra un judicieux coup tactique ou de l'antijeu indigne d'un champion. Mais le fameux second "MTO" de dimanche ne peut constituer un élément à charge pour incriminer le numéro 1 mondial d'une quelconque "tricherie". Modèle de sportivité, Dominic Thiem n'a d'ailleurs pas cherché à créer la moindre polémique en conférence de presse.

"Djokovic n'est peut-être pas fair-play, mais il reste un monstre dans une époque fantastique"

La ruse fait partie du jeu

Même si Djokovic aurait effectivement exagéré un souci physique, rien d'illégal là-dedans. Ce ne serait qu'une utilisation habile du règlement. En caricaturant grossièrement, dire qu'il a "volé" la victoire en utilisant un moyen autorisé revient à reprocher à Federer ou Nadal de se servir bien trop souvent de leurs coups droits pour gagner. Par extension, la ruse, entrer dans la tête de cet enquiquineur qui vous défie de l'autre côté du filet, n'est, sur le plan essentiellement pragmatique, qu'un coup de plus pour tenter d'aller chercher la victoire.

Cette pratique est monnaie courante dans l'histoire du sport. Sur le ring, par exemple, Mohamed Ali n'hésitait pas à lâcher quelques bassesses verbales pour mettre ses adversaires sur les nerfs, les pousser à oublier leurs plans. Libre à chacun d'apprécier ou non le Serbe, de lui préférer l'attitude plus classe d'autres joueurs. Mais l'accuser de "vol" et "triche" paraît très excessif. Abusif.

Toute question morale propre à chaque être mise à part, Djokovic, même en cas de diminution physique feinte, n'aurait aucun tort. Il serait dans les clous d'un règlement avec lequel il aurait su jouer. Pour éviter les suspicions de cet acabit, une solution radicale existe : supprimer l'appel au médecin. Peu importe le problème, chaque joueur devrait le gérer personnellement ou jeter l'éponge. Loin de ces considérations, "le mur de Belgrade" continue sa moisson.

Avec 17 trophées en Grand Chelem, il n'est plus qu'à respectivement 2 et 3 unités de Rafael Nadal et Roger Federer. Certains inquisiteurs resteront convaincus que "Nole" est un "voleur" dont plusieurs sacres ne sont pas mérités. Si, comme l'a écrit Nietzsche, "les convictions sont des prisons", on peut y voir une façon de refuser de reconnaître les accomplissements colossaux de Djokovic en s'enfermant au milieu d'une cellule de certitudes.

Novak Djokovic

Crédit: Getty Images

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