C'est un peu le couple de l'année. Daniil Medvedev, 23 ans, a explosé en 2019. Il ne sort certes pas de nulle part. Aux portes du Top 15 fin 2018, le Russe avait déjà franchi un sacré cap. Mais la dernière campagne l'a imposé comme un acteur majeur, non comme un simple espoir parmi d'autres. Vainqueur de deux Masters 1000, finaliste de l'US Open et installé dans le Top 5 au classement mondial, il s'est pleinement révélé. Gilles Cervara, son entraîneur, a lui été élu coach de l'année par l'ATP. Ces deux-là se complètent à merveille. Entre exigence et respect réciproques, ambitions et vision communes, et une complicité évidente.

Si le grand public a découvert un joueur, il a aussi appris à connaitre un drôle de personnage, capable de coups de sang sur le court qui collent mal avec l'image qu'il peut renvoyer au quotidien. Un brin Jekyll and Hyde, le Moscovite est en effet aussi calme et affable dans la vie qu'il peut devenir impulsif et incontrôlable sur le court.

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Cette dualité, Gilles Cervara, qui travaille avec lui depuis avril 2014, l'a découverte progressivement : "Je ne connaissais pas sa réputation, nous avoue-t-il. J'ai appris à le connaitre au fur et à mesure et vu qu'il pouvait être dingue à certains moments ou péter les plombs, mais je n'ai pas non plus le souvenir de quelqu'un de complètement fou comme on peut le dire." Même s'il s'est beaucoup assagi, des rechutes sont toujours possibles, comme à New York, donc.

Daniil Medvedev - Shanghai 2019

Crédit: Getty Images

Si je suis fier de quelque chose, c'est d'être resté moi-même

Si tout le monde se souvient du moment de tension lors de son match contre Feliciano Lopez au 3e tour, qui lui a valu des rapports houleux avec le public new-yorkais pour le reste de la quinzaine, Gilles Cervara garde surtout en tête un épisode face à Hugo Dellien, au tour précédent. A fleur de peau et mal en point physiquement, Medvedev est comme une cocotte-minute prête à exploser. Cervara raconte : "C'était un match très dur à gérer nerveusement et je suis presque obligé de lui dire 'casse ta raquette', pour libérer une énergie qu'il n'arrivait pas à libérer."

Dans le 2e set, après une énième faute directe, le Russe se tourne vers son coach. "A ce moment-là, reprend l'entraîneur français, il pète la raquette et il me regarde avec les yeux de quelqu'un de très énervé. Et je lui dis 'vas-y, casse-là encore'. Et il la fracasse. Et il me regarde. Et je lui dis 'encore, encore !'. La raquette est détruite, mais je sens que là, il y a quelque chose qui s'est libéré. Medvedev s'imposera en quatre sets, "sur une jambe, en crampant, le truc incroyable", rigole son coach.

Huit jours plus tard, il sera en finale de l'US Open, non sans avoir traversé des montagnes russes émotionnelles. Ses ennuis avec le public débutent donc en 16es de finale, face à Feliciano Lopez. Pris en grippe par le public de Flushing, Medvedev finira par le conquérir, sans jamais le brosser dans le sens du poil. "Si je suis fier de quelque chose, nous dit-il, c'est d'être resté moi-même. Avec mes bons et mes mauvais côtés, j'ai juste été moi-même. Je n'ai rien faké (sic). A aucun moment je ne me suis dit 'bon qu'est-ce que je pourrais faire pour me réconcilier avec le public. ?' Je n'ai rien calculé."

Coup de sang de Medvedev, qui s'en prend à un ramasseur de balles

Si je perds contre Lopez, c'est fini, je pars sur une impression catastrophique

Mais s'il a fini sous une ovation après son épique finale contre Nadal et un discours à la fois drôle, émouvant et savoureux lors de la cérémonie protocolaire, il sait aussi qu'une réputation tient à peu de choses. "Si je perds contre Lopez, c'est fini, je pars sur une impression catastrophique, rappelle-t-il. Mon image n'aurait pas été la même. Heureusement, j'ai eu une deuxième puis une troisième chance. A la fin de la quinzaine, je pense que les gens se sont dit 'OK, ce Medvedev, finalement, il n'est peut-être pas aussi mauvais comme personne que ce qu'on croyait'.Je suis content que ça se soit bien terminé."

"Vas-y, pète-la ta raquette" : Entourage avec Cervara, le coach de l’atypique Medvedev

Euphorique sur le court mais contraint de braver cette tempête, Daniil Medvedev garde un souvenir ambivalent de cette épopée new-yorkaise. "C'était très compliqué à gérer toute cette histoire, parce qu'en plus, j'avais beaucoup de problèmes physiques dans ce tournoi. C'est même incroyable d'avoir pu arriver en finale et en plus de jouer pendant cinq heures. Mais j'avais tellement envie de gagner des matches et même le tournoi qu'il fallait que je passe au-dessus de ça. Je devais accepter la situation avec le public." D'un autre côté, il avoue s'être "beaucoup amusé" de tout ce cirque. "Et la vie, c'est aussi s'amuser", sourit le Sudiste d'adoption.

Si tout s'est bien fini à New York, la construction de son image dans le milieu reste un processus fragile. Lors de l'ATP Cup, début janvier, il s'est encore manifesté par un comportement "borderline". Là non plus, cela ne l'a pas empêché d'être performant sur le terrain. Mais Diego Schwartzman, qui a peu goûté son attitude, notamment les "come on" du Russe sur ses doubles fautes, ne s'est pas privé de le lui dire lors de la poignée de mains au filet : "J’ai dit à Medvedev qu’il est un grand joueur, mais en tant que personne, il doit beaucoup changer. Il est très irrespectueux sur le terrain et fait des choses qu’il n’a pas besoin de faire". Est-il prêt à changer, ou à assumer sur le long terme une image abimée ?

Daniil Medvedev et Diego Schwartzman lors de l'ATP Cup.

Crédit: Getty Images

Cervara : "Franchement, ça n'est pas compliqué au quotidien"

Avec Medvedev, s'il ne s'amuse pas toujours, Gilles Cervara ne s'ennuie jamais. Être entraîneur, c'est s'occuper d'un joueur de tennis. Mais aussi d'un homme. "Gérer sa relation avec le profil du joueur, c'est même la chose la plus importante quand on travaille avec quelqu'un", estime le technicien français. Une vérité globale, mais peut-être plus fondamentale avec un tel personnage. S'il cherche à faire progresser son joueur, Cervara a donc aussi appris à gérer une personnalité. Forte, et complexe. "Daniil, reprend-il, c'est une personnalité riche, intelligente, atypique. Qui demande à être au niveau de cette intelligence-là dans la façon de le gérer."

Pour autant, il s'agit là davantage d'un défi que d'un enfer. Le caractère de Medvedev a même probablement contribué à renforcer la relation entre les deux hommes, plus fusionnelle humainement que purement professionnelle. "Franchement, ça n'est pas compliqué au quotidien, assure Gilles Cervara. S'il y a de la complexité, c'est parce que sa personnalité est riche et complexe. Il faut avoir une sensibilité pour être juste dans ce que je dis, dans ce que je fais. Mais je trouve qu'on arrive à bien le faire depuis quelques années."

Surtout, jamais la nature de l'homme n'a entravé la marche en avant du joueur. A ce titre, l'US Open 2019 a valeur de preuve éclatante. Un craquage, une attitude parfois borderline, beaucoup de provoc', mais, à l'arrivée, une performance sportive majuscule. "Il faut comprendre que l'identité de Daniil, c'est aussi ce qui fait son charme et même sa force, plaide Gilles Cervara. S'il est un joueur différent, c'est parce qu'il est un personnage différent." On aurait presque envie de lui dire de ne rien changer, et de ne surtout pas se départir de cette folie douce. Il n'est certes pas parfait, et de son propre aveu, se comprte parfois "comme un con", mais les aspérités du personnage contribuent à le faire sortir du lot.

Cervara Medvedev

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