"C'est comme être en prison, mais avec du wifi." La petite phrase lâchée par Roberto Bautista Agut, dans une vidéo diffusée mardi sur la chaine israélienne Sport 5, n'est pas passée inaperçue. Comme beaucoup de ses confrères ces derniers jours, l'Espagnol s'est plaint des conditions dans lesquelles joueurs et joueuses effectuent leur quarantaine (personne n'a encore poussé le bouchon jusqu'à parler de "détention") depuis leur arrivée en Australie.
Pour rappel, l'ensemble des joueurs et de leurs accompagnants sont confinés pour une durée de 14 jours dans leurs hôtels avec, selon le protocole pré-établi, une autorisation de sortie pour cinq heures chaque jour, afin de leur permettre de s'entraîner. Mais 72 joueurs et joueuses se trouvent eux en isolement strict, sans pouvoir quitter leur chambre, pour avoir été cas contact dans les différents avions qui les ont amenés en Australie.
"C'est un désastre total. Je me sens oppressé et je ne peux pas imaginer rester deux semaines comme ça", a ajouté Roberto Bautista Agut, qui devra pourtant prendre son mal en patience. Il n'est pas au bout de ses peines puisqu'il lui reste douze jours "à tirer" avant d'être libre de ses mouvements. RBA n'est pas le premier à se plaindre, à ironiser ou à râler et il n'est sans doute pas le dernier. Yulia Putintsvea (qui bataille au passage avec des souris dans sa chambre d'hôtel...) avait d'ailleurs elle aussi utilisé la métaphore carcérale, expliquant "qu'au moins, en prison, vous pouvez respirer l'air frais deux fois par jour."
Open d'Australie
Encore une mauvaise nouvelle à Melbourne : Deux joueurs testés positifs au Covid-19
19/01/2021 À 08:11

Roberto Bautista Agut

Crédit: Getty Images

Une double réalité

Dans leur frustration, la forme laisse parfois à désirer et, comme Alizé Cornet avant lui, Bautista Agut a d'ailleurs présenté ses excuses quelques heures après la diffusion de sa vidéo, regrettant "une conversion privée sortie de son contexte et relayée dans les médias sans son consentement." "Mon entraîneur et moi suivons le protocole mis en place par Tennis Australia et le gouvernement australien pour éviter tout risque et garantir la reprise de la compétition en toute sécurité. Ce sont des temps difficiles pour les sportifs et la société en général", ajoute-t-il.
Ce mécanisme (le coup de gueule suivi d'excuses si les réactions négatives sont largement majoritaires) traduit une double réalité :
1. Oui, il est difficile de préparer un évènement aussi important que l'Open d'Australie dans de telles conditions.
2. Non, le tennis n'est pas en dehors du monde et il doit se soumettre aux protocoles locaux, comme tout le monde.
Selon de nombreux témoignages, le problème tient à une inéquation entre ce qu'on leur avait annoncé et la manière dont les choses se passent concrètement sur place, notamment pour ceux qui ont eu le malheur de se trouver dans des avions avec un cas positif au Covid-19. Y a-t-il eu défaut de communication ? Les joueurs ont communiqué avec la fédération australienne et le patron de l'Open d'Australie, Craig Tiley, mais la politique sanitaire est mise en place par le gouvernement de l'Etat de Victoria.

Craig Tiley, le directeur de l'Open d'Australie, veut mieux rémunérer les joueurs sortis lors des premiers tours.

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La position peu enviable de Tiley

La Roumaine Sorana Cirstea a ainsi affirmé qu'elle ne serait jamais venue aux Antipodes si elle avait su les conditions qui l'attendaient. Elle ne conteste pas les mesures sanitaires et leur nécessité, mais estime ne pas pouvoir disputer un Grand Chelem dans moins de trois semaines sans pouvoir s'entraîner correctement. "Je n'ai aucun problème à rester 14 jours à regarder Netflix dans ma chambre. Ce que je ne peux pas faire, c'est CONCOURIR après avoir passé 14 jours sur un canapé", a-t-elle tweeté.
Mais en appeler à Craig Tiley ou plaider leur cause auprès de Tennis Australia n'a guère de sens, puisqu'ils n'ont pas la main. Plus poli que Nick Kyrgios, qui a traité Novak Djokovic de "crétin", c'est toutefois ce que Todd Wodbridge a lui aussi tenu à rappeler au numéro un mondial, alors que celui-ci avait demandé aux organisateurs de l'Open d'Australie de trouver des solutions. "Demander quoi que ce soit à Craig Tiley n'est pas la bonne solution, a martelé l'ancien joueur australien. Il ne peut pas prendre ce genre de décisions."

Novak Djokovic depuis la terrasse de son hôtel à Adélaïde.

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Le patron du Majeur australien se retrouve de facto dans une situation peu enviable. Le voilà pris en étau entre les joueurs qui se plaignent et voudraient plus de libertés, et une population pour qui l'Open d'Australie est loin d'être le problème numéro un. Il fait le tampon, recueille les complaintes, sans pouvoir véritablement agir. Selon l'Américain Rajeev Ram, tenant du titre en double de l'Open d'Australie, et qui connait probablement mieux Tiley que n'importe qui sur le circuit pour avoir travaillé avec lui lorsque l'Australien était entraîneur dans l'Illinois, la situation doit lui peser :
Honnêtement, je pense qu'il ne s'attendait pas à devoir gérer autant de choses. Je ne connais pas une personne dans le tennis dont j'aurais préféré qu'elle s'occupe de tout ça plutôt que Craig. Cela dit, je pense que ça le secoue. Et pour le secouer, il en faut beaucoup. Ça donne une idée de la magnitude du problème et de la difficulté de la situation actuelle.

Les divas du tennis, la petite musique qui monte

Le problème n'est pas de savoir si joueurs et joueuses ont raison ou tort de manifester leur mécontentement. Le problème, c'est que, vu d'Australie, leur discours est inaudible pour une grande partie de la population. Les critiques, les attitudes négatives, les coups de gueule, tout cela suscite des réactions chez les habitants de Melbourne et sa région, qui y voient une forme d'égoïsme de la part du milieu du tennis.
Les médias locaux sont sur la même thématique. Le terme "divas" fleurit dans les journaux et plusieurs articles sont venus rappeler ces derniers jours les sacrifices de la population australienne dans la lutte contre le coronavirus. Au prix d'un long et strict confinement de quatre mois qui a pris fin en octobre, Melbourne a réussi à endiguer la propagation du virus.
Les cas positifs viennent de l'étranger et les habitants ne sont pas prêts à voir le Covid resurgir, même pour l'Open d'Australie, auquel ils sont pourtant attachés. D'autant que beaucoup de ressortissants australiens sont toujours bloqués à l'étranger sans pouvoir rentrer dans leur pays. Ce qu'une partie du monde du tennis vit comme une contrainte est perçue comme une faveur. Un décalage qui ne fait que s'accroitre au fil des sorties de ces derniers jours sur les réseaux sociaux ou dans les médias.

Azarenka demande de "l'empathie pour la communauté locale"

Ce front est toutefois loin d'être uni. Craig Tiley a assuré que lors d'une visioconférence organisée lundi avec 500 joueurs et joueuses, la grande majorité avait fait preuve d'un état d'esprit remarquable. "Il y en a qui sont un peu énervés par ce que certains ont dit car cela les présente tous sous un mauvais jour", a-t-il même expliqué. Elina Svitolina a regretté les critiques contre la qualité de la nourriture, rappelant : "Je ne me plaindrai pas de la qualité de la nourriture. On nous donne trois repas par jour et un bon de 100 dollars australiens (64 euros) par jour pour commander autre chose. On ne dépense même pas cette somme."
Certains lui ont rétorqué qu'elle avait la chance de ne pas être en isolement total. Pour les 72 confinés à 100% pendant deux semaines, la situation est effectivement pénible à gérer et il est légitime de se demander s'ils seront physiquement en état de disputer un tournoi du Grand Chelem dès le 8 février.
C'est le cas de Victoria Azarenka. Pourtant, la Biélorusse, double lauréate de l'Open d'Australie en 2012 et 2013, a elle aussi demandé à tout le monde de prendre un peu de recul dans une lettre ouverte aux joueurs, aux joueuses et aux entraîneurs. Si elle dit "comprendre le sentiment de frustration et d'injustice", elle exhorte ses collègues à être dans "la coopération, compréhension et empathie pour la communauté locale".
Todd Woodbridge veut croire que la situation pourra s'améliorer progressivement au fil des jours, notamment pour ce qui est des aspects secondaires, comme la qualité de la nourriture. Mais sur le fond, il n'y a pas de solution miracle. Chacun doit prendre son mal en patience. On imagine mal le gouvernement local lever ces contraintes. Le message des autorités serait plutôt "Circulez, il n'y a rien à voir. Ni à espérer. Les conditions sont ce qu'elles sont, faites avec." "It is what it is", comme disent les anglophones. Synonyme de fête sous l'été austral, le premier grand rendez-vous tennistique de l'année connait en tout cas une tension très inhabituelle. Décidément, le Covid ne respecte rien.
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