Il n'y a pas beaucoup de certitudes dans cette quinzaine australienne peuplée de pépins physiques en tout genre, mais en voici une : si quelqu'un a parié il y a une dizaine de jours sur la présence d'Aslan Karatsev en demi-finales du tableau masculin, et quand bien même sa mise de départ était infime, cette personne peut aujourd'hui tout plaquer pour savourer une retraite paisible. Car elle doit être très, très riche. Il y a quelque chose d'invraisemblable dans l'aventure vécue à Melbourne par ce joueur russe inconnu du grand public jusqu'au début de la semaine dernière et même, sans doute, d'une bonne partie des amoureux du tennis.
Vous trouverez toujours des gens pour vous expliquer qu'il y avait des signes avant-coureurs, voire une poignée de mythomanes vous garantissant qu'eux savaient. Alors soyons clairs : nous, nous ne savions pas. Et Aslan Karatsev pas plus que nous. Rien de ce qu'il avait accompli jusqu'ici et plus encore tout ce qu'il n'avait encore jamais fait, ne pouvait laisser augurer d'un tel parcours dans un tournoi du Grand Chelem, celui-ci ou un autre. En prenant en compte le triptyque âge, classement et (absence de) références, le Russo-Israélien peut même être considéré comme le demi-finaliste le plus improbable de tous les temps.

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Un "rookie" en demie, du jamais vu

Il y a bien sûr eu par le passé des joueurs inattendus dans un dernier carré majeur, mais aucun ne cumulait autant de handicaps sur le papier pour franchir les frontières de l'invraisemblable. Aslan Karatsev vient tout simplement de créer un précédent : Dans l'ère Open, jamais un joueur n'avait atteint les demi-finales d'un tournoi du Grand Chelem dès sa première participation. Il n'était pas le premier à rallier les quarts. Mais les demies, oui. Les six premiers s'étaient tous arrêtés là :
. Harold Solomon, Roland-Garros 1972
. Brad Drewett, Open d'Australie 1976
. Rodney Harmon, US Open 1982
. Paul Annacone, Wimbledon 1984
. Brett Steven, Open d'Australie 1993
. Alex Radulescu, Wimbledon 1996

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Cette seule statistique suffit à isoler la surprise russe de tous ses prédécesseurs ayant bousculé l'ordre établi jusqu'aux portes d'une grande finale. D'autant, et c'est là une autre "anomalie" du cas Karatsev, qu'il n'est plus un perdreau de l'année. Les six joueurs cités ci-dessous avaient tous entre 18 et 21 ans lorsqu'ils se sont hissés dans le grand huit pour transformer leur coup d'essai en coup de maître. Seule exception, Brett Steven, mais même le Néo-Zélandais (23 ans) était nettement plus vert que le héros de l'Open d'Australie 2021, lequel est un débutant anormalement "vieux", ce qui renforce encore le côté improbable de son histoire.

Quatre ans loin du circuit principal

Aslan Karatsev, à l'échelle du tennis mondial, est un joueur de deuxième division. Jusqu'à il y a quelques mois, il avait tourné la page de l'ATP Tour. En octobre 2016, quelques semaines après son 23e anniversaire, il s'incline au 1er tour du tournoi de Moscou, où il réside, contre son compatriote Evgeni Donskoy.
Accrochez-vous : on ne le reverra plus dans un tableau final du circuit principal jusqu'en octobre 2020. Quatre ans loin des projecteurs, même les moins puissants, du calendrier. C'est à Saint-Petersbourg, où il a bénéficié d'une invitation, qu'il a renoué avec le tennis des "grands". Là, il s'impose au 1er tour contre Tennys Sandgren puis récidive le mois suivant à Sofia où, issu des qualifications, il bat Taro Daniel d'entrée. En quatre semaines, Aslan Karatsev a alors triplé son nombre de victoires en carrière, passant de une à trois.
Voilà les "signaux" sur lesquels s'appuient certains pour rappeler qu'il montait en puissance ces derniers mois. A son échelle, c'est vrai. Il avait d'abord enchainé les très bons résultats en challenger, son pain quotidien toutes ces dernières années, avant d'échouer aux portes du tableau principal de Roland-Garros, ne s'inclinant qu'au dernier tour contre le futur huitième de finaliste, Sebastian Korda.
Voilà comment l'ami Aslan, 253e mondial lors de la reprise du tennis en août dernier, a pu grimper jusqu'au 111e rang mi-novembre, avant de décrocher sa place à l'Open d'Australie via les qualifications disputées à Doha au mois de janvier. Une forme d'explosion, incontestablement. Mais si vous trouvez quelqu'un pour vous dire sérieusement que tout ceci annonçait tout cela, et que sa présence en demi-finale à Melbourne Park était ne serait-ce qu'envisageable, nous vous autorisons à le traiter de menteur.

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Voltchkov s'en approche mais...

Si l'on prend en compte le classement ou son statut de qualifié, le parcours de Karatsev prend également une allure historique. Ce n'est certes pas la première fois qu'un joueur issu des qualifications se fraie un chemin aussi loin dans un tournoi majeur. La chose reste néanmoins exceptionnelle. Il n'est que le 5e dans l'ère Open et le premier depuis plus de vingt ans. Karatsev a rejoint John McEnroe (Wimbledon, 1977), Bob Giltinan (Australie, 1977), Filip Dewulf (Roland-Garros, 1997) et Vladimir Voltchkov (Wimbledon, 2000).
Tous avaient, par définition, constitué des énormes surprises. Mais tous présentaient davantage de références. Même McEnroe, qui, du haut de ses 18 ans, n'était pas encore officiellement passé professionnel, avait déjà joué Roland-Garros et, au printemps 77, battu un top 20 avant d'accrocher Ilie Nastase, alors numéro 4 mondial. Dewulf ? Il avait plongé au classement mais avait figuré dans le Top 50 quelques mois avant son exploit parisien.
Le cas de Voltchkov est plus intéressant. Le Biélorusse est sans doute ce qui, en termes de séisme, s'approche le plus d'Aslan Karatsev. Il était même bien plus mal classé (237e) lorsqu'il a déboulé à Wimbledon contre toute attente. Et il ne s'était pas qualifié pour un seul tournoi du circuit majeur depuis le début de l'année 2000. Alors, Voltchkov, encore plus fort que Karatsev ? Non. D'abord parce qu'il était beaucoup plus jeune (22 ans). Il n'avait pas bourlingué depuis quasiment une décennie. Surtout, Voltchkov s'était déjà distingué. Deux ans plus tôt, à Wimbledon déjà, il avait atteint le 3e tour, en battant d'entrée le 12e mondial Karol Kucera, demi-finaliste à Melbourne six mois plus tôt. Si les références du "Double V" étaient minces, elles n'en restaient pas moins supérieures à celles d'Aslan Karatsev.

Aslan Karatsev

Crédit: Getty Images

S'il bat Djokovic...

Alors, qui ? Personne. Pas même Christophe Roger-Vasselin. Lui aussi avait pourtant dépassé les frontières du réel. Lorsqu'il arrive à Roland-Garros en 1983, le Français pointe à la 133e place au classement ATP. Et il n'a remporté qu'un seul match en huit mois. Le voir accéder au dernier carré, en battant en prime le numéro un mondial Jimmy Connors en quarts, relevait du surréalisme. Et Roger-Vasselin, comme Karatsev, n'était pas un perdreau de l'année à 26 ans. Sauf que, contrairement au Russe, il avait déjà beaucoup joué sur le circuit, y compris en Grand Chelem, où il avait remporté huit matches. Il était au creux de la vague, oui, mais sa carte de visite n'avait rien à voir avec celle du Russe.
On peut donc prendre le problème par tous les bouts mais, en tenant compte de tous les éléments, aucun demi-finaliste en Grand Chelem dans l'ère Open ne nous semble aussi surprenant, et même pour tout dire, extravagant, qu'Aslan Karatsev. Maintenant, s'il devait prolonger l'aventure, battre Novak Djokovic et, pourquoi pas, soyons fous, Daniil Medvedev ou Stefanos Tsitsipas en finale, il faudra sans doute inventer de nouveaux termes pour qualifier son histoire. Aucun de ceux qui existent ne suffirait alors à la définir.

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