Dans "L'affaire Djokovic", il est question d'à peu près tout sauf de tennis. Elle est devenue politique en Australie lorsque que le Premier ministre Scott Morrison en personne est intervenu alors que le numéro un mondial se trouvait encore dans les airs, quelque part entre l'Europe et Melbourne. Elle a même pris une tournure diplomatique avec l'intervention du président de la république serbe, Aleksandar Vucic, lequel a tenu des mots durs contre l'Australie et sa façon de (mal)traiter Novak Djokovic.
Dans son pays, Novak Djokovic occupe une place importante, comme peu de sportifs sur la planète. Le poids qui est le sien est sans doute difficilement mesurable chez nous. Les malheurs du numéro un mondial ont ainsi suscité des réactions, aussi bien de la part des élites politiques et religieuses que dans la population, qui peuvent surprendre ou sembler excessives. Mais en Serbie, on ne touche pas à "Nole". Tout le pays fait corps derrière son champion.

Srdjan Djokovic, verbe haut et mégaphone à la main

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Jeudi, au lendemain de la folle nuit à l'issue de laquelle Djokovic a vu son visa annulé et son placement en rétention, une foule nombreuse s'est réunie devant le parlement à Belgrade pour soutenir l'homme aux vingt titres du Grand Chelem. Un journaliste de l'AFP, présent lors de ce rassemblement, a recueilli des témoignages oscillants entre colère et tristesse.

Images de la manifestation de soutien à Novak Djokovic devant le parlement serbe à Belgrade.

Crédit: Imago

"Ce que cet homme est en train de vivre est une honte", a déclaré à l'agence de presse française un retraité, "avant de fondre en larmes", précise l'AFP. Sur les réseaux sociaux, le ton est le même. "Ce n'est pas le vaccin qui pose problème, c'est parce qu'il est Serbe et en plus le meilleur joueur de tennis au monde. Mais tout ça est vain", a écrit Marinko Bulatovic sur Twitter. Quand Novak Djokovic est attaqué, c'est toute la Serbie qui se sent visée.
Srdjan Djokovic n'est pas le dernier à jouer sur cette corde. Habitué aux prises de paroles tonitruantes dans la presse pour défendre son fils, rarement dans la nuance, le père du numéro un mondial est monté au créneau dès mercredi soir en appelant les Serbes à descendre dans la rue pour manifester et soutenir son fils, qu'il a depuis comparé à Jésus-Christ : "Jésus a été crucifié sur la croix et tout lui a été fait. Mais il est encore vivant parmi nous maintenant. Maintenant, Novak est en train d'être crucifié, ils lui font tout."

Srdjan Djokovic, le père de Novak, à Belgrade, le 6 janvier 2021.

Crédit: Getty Images

Djokovic est trop populaire pour que le président lui reproche de ne pas être vacciné
Présent lors de la manifestation de jeudi, mégaphone en main pour haranguer la foule, Srdjan Djokovic a convoqué l'histoire de son pays pour expliquer le sort imposé au "Djoker". "Il y a plus de cent ans nous étions six millions", a-t-il lancé, rappelant que la population serbe n'avait guère augmenté depuis. "Pourquoi ?, a-t-il ajouté. Parce que nous étions tués, bombardés, sanctionnés, chassés de notre pays". Il a également parlé des bombardements de l'OTAN contre la Serbie dans les années 90. Un sujet avec lequel on ne plaisante pas chez les Djokovic, qui ont été durement éprouvés par la guerre civile yougoslave et ses conséquences. Le petit Novak a grandi sous les bombes, et ce n'est pas une image.
La classe politico-religieuse n'est pas en reste. Alors que le patriarche de l'Eglise orthodoxe serbe, Porfirije, s'est adressé à son "cher Nole" dans un message sur Instagram, le président Vucic avait donné le ton mercredi en parlant de "mauvais traitement" infligé par les autorités australiennes à Novak Djokovic. Ses ministres en ont rajouté quelques couches depuis, de même que le président du parlement, Ivica Dacic, qui a évoqué "un comportement répugnant" et une "maltraitance politique". Tout ceci semblera excessif à certains, mais en Serbie, cet avis est très largement partagé.
L'AFP a interrogé Florian Bieber, spécialiste des Balkans à l'université de Graz en Autriche. Pour lui, l'affaire Djokovic est bel et bien devenue une "question nationale". "Vucic joue la carte de victime plutôt que d'en faire un argument pour inciter la population à se faire vacciner. Djokovic est trop populaire pour que le président lui reproche de ne pas être vacciné", explique-t-il.
Toute la Serbie attend fébrilement, entre crainte et espoir, de connaître l'issue de cette histoire. Mais une chose est sûre : quoi qu'il arrive, elle soutiendra son idole, quitte à se recroqueviller sur son sentiment de persécution internationale. Novak Djokovic s'est peut-être senti parfois seul contre tous sur un court de tennis. Mais dans ce territoire des Balkans de 77000 m², il ne sera jamais seul. Ici, c'est "tous derrière Novak."
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