Montréal, 10 août 2017. En huitièmes de finale du Masters 1000 canadien, un gamin de 18 ans signe une des plus grandes sensations de ces dernières années. Il s'appelle Denis Shapovalov et le monde entier découvre les fulgurances de sa patte gauche. Devant son public, le Canadien s'offre son acte de naissance en battant Rafael Nadal en trois sets, 7-6 dans la dernière manche. Il y a eu du feu dans son bras et de la glace dans ses veines dans les moments les plus chauds du match. Quatre ans et demi plus tard (déjà), Shapovalov et Nadal vont s'affronter pour la toute première fois en Grand Chelem, pour une place en demi-finale de l'Open d'Australie.
Si l'évènement avait frappé, c'est qu'à ce moment-là, les jeunes avaient un mal fou à se frayer un chemin jusqu'au Top 10. Alors, qu'un ado totalement novice sur le circuit soit capable d'une telle performance avait un côté sidérant. Impensable, même. Il fallait forcément que le jeune homme possède quelque chose de spécial. D'autant que, quelques semaines plus tard, il avait atteint les huitièmes de finale de l'US Open. "Quand j'avais perdu contre lui, a évoqué dimanche Nadal depuis Melbourne, j'avais dit qu'il gagnerait plusieurs titres du Grand Chelem."
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Après l'insouciance, le plus dur commence

Pour le Majorquin, ce n'était qu'un huitième de finale comme il en a joué à la pelle dans sa carrière, mais il en garde un très mauvais souvenir. "D'abord parce que je jouais pour redevenir numéro un mondial, rappelle-t-il dans un sourire, alors qu'il a depuis gagné ses trois duels suivants avec Shapovalov. Il avait joué du grand tennis, honnêtement. Il était très jeune, il jouait avec une intensité et une créativité incroyable dans ses coups." Le soir-même, un peu ronchon en conférence de presse, Rafa avait aussi livré cette phrase alors qu'un journaliste lui demandait s'il avait été surpris de voir Shapovalov aussi solide sur les points clés de la partie : "Il est plus facile de ne pas être nerveux à 18 ans qu'à 30."
Une façon de dire que, tant que l'insouciance est là, tout est simple. "Je ne vois pas pourquoi on devrait craquer à 18 ans, bien au contraire. Il n'avait rien à perdre car il était gagnant à tous les coups. S'il perdait en deux sets, il avait déjà fait un bon tournoi et s'il gagnait, il était extraordinaire. Il a gagné, il est extraordinaire", avait ajouté Nadal. Il avait raison. Toutes proportions gardées, car ce n'était qu'un huitième de Masters 1000 et non une demie de Grand Chelem, mais il y avait du Tsonga 2008 à Melbourne chez Shapovalov. Ces moments où l'on évolue sur un nuage, sans se poser aucune question. Ensuite, tout devient plus compliqué.

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Presque ringardisé par Sinner et Alcaraz

Depuis, Denis Shapovalov a pu le mesurer. Cette victoire a constitué un moment formidable, mais elle l'a aussi lesté d'un poids, celui du futur très grand. Quatre ans et demi plus tard, le Canadien a avancé, mais peut-être pas aussi vite que certains l'avaient imaginé, ou espéré. Mais signer un exploit majuscule d'un soir en étant porté par un public et une forme d'inconscience libératrice est une chose, s'ancrer de façon constante au plus haut niveau en est une autre. L'arrivée tout aussi voire plus précoce, depuis, de garçons comme Jannik Sinner ou Carlos Alcaraz auraient presque pu ringardiser la propre jeunesse de Shapovalov. Pourtant, il n'a pas encore 23 ans.
"Il reste un des joueurs avec le plus gros potentiel sur le circuit, estime Nadal. Je pense toujours que, s'il continue de progresser, il deviendra un multiple vainqueur en Grand Chelem. Il y a beaucoup de choses incroyables dans son jeu et ses résultats commencent à le montrer. Quand il joue bien, libéré, c'est très difficile de le stopper."
Aujourd'hui 12e mondial (il a été brièvement 10e), il a disputé l'été dernier sa première demi-finale de Grand Chelem, perdue à Wimbledon en trois sets contre Novak Djokovic alors qu'il y avait sans doute mieux à faire. Un échec qu'il a mis quelques mois à digérer mais, depuis son arrivée en Australie, Shapo dépote. Dimanche, en expédiant Alexander Zverev en trois manches en huitièmes, il a sans doute décroché sa victoire la plus significative en Grand Chelem. "Même si Alexander n'est pas dans un bon jour, pour le battre en trois sets, il faut très bien jouer, non ?", souligne encore Nadal.

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Si nerveusement et physiquement il tient le choc, Denis aura une vraie chance
Mais il subsiste un petit doute. Cette victoire en disait-elle plus sur Shapovalov ou sur Zverev ? Une chose est sûre, contre le vainqueur de l'édition 2009, le Canadien ne pourra pas compter sur un Nadal aussi amorphe que Zverev. Il sait tout ça. Shapovalov, qui travaille depuis un mois avec Jamie Delgado, l'ancien entraîneur d'Andy Murray, est-il prêt à exploser pour de bon en Grand Chelem cette semaine ? Peut-être. Même s'il a déjà goûté au dernier carré, l'atteindre en enchaînant des victoires contre Zverev et Nadal aurait une saveur et probablement une valeur différentes.
"Pour moi, ça peut être un très grand match, souhaite en tout cas Mats Wilander. Deux gauchers, ce qui n'arrive pas si fréquemment. Deux joueurs capables de tirer des coups incroyables de partout. Deux joueurs complets, aussi, capables de jouer en slice, de monter au filet si nécessaire."
L'ancien numéro un mondial, consultant pour Eurosport, n'a qu'une interrogation : "Je me demande si Shapovalov peut tenir dans le combat physique et l'impact que ce combat a aussi sur le mental. Je pense que Denis en a les moyens. Mais sur chaque point, sur chaque frappe, pendant tout le match contre Rafa ? Il faut voir. Si nerveusement et physiquement il tient le choc, Denis aura une vraie chance." Le séisme de Montréal trouverait alors un écho peut-être un peu lointain, mais sacrément puissant.

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